LE GOUJAT ET LES DEUX ANES
général, le contraire a lieu, et surtout dans le p ge. Le côté uni d'une colline est presque toujours
d'une couleur uniforme, pendant que les brisures d'un rocher offrent une surface grise ornée de taches vertes pendantes, que l'eau a formées en coulant sur ses côtés. Un terrain brisé l’est par une teinte d'ocre, un gris de sable ou une couleur plombée d'argile ; aussi est-il de fait que les plus riches couleurs d'un terrain proviennent des déchirures de sa surface. »
Ces aperçus délicats s'appliquent, il faut bien le dire, au peintre de genre plutôt qu'au peintre d'histoire. Celui-ci est encore plus jaloux de s'adresser, à notre âme que de flatter nos yeux. Plus sa pensée est grande, plus facilement il peut se passer de la beauté pittoresque et, par suite, des agréments et des coquetteries de la touche. Mais quand il s’agit d'un artiste chez qui, le plus souvent, la nature occupe le premier rang, d'un peintre d'animaux et de paysage, comme Dujardin, le pittoresque devient une condition de beauté, et la touche une condition de talent.
J'en demande pardon à la gravité de nos lecteurs, mais à propos de cette digression sur les objets pittoresques, je voudrais en nommer un qui l'est, au plus haut degré, dans les bambochades de Karel
ÿ ÉCOLE HOLLANDAISE.
Dujardin. Je parle des vieux murs, de ces murs que nos mailres modernes semblaient avoir inventés, et que les rèveurs trouvent si charmants, j'allais dire si poétiques, lorsque le crépi, tombé
çà et N, laisse voir des pierres grisonnantes et d'autres qui verdoient sous une couche de lichen. Tantôt notre Hollandais en fait le rideau de fond de son tableau, en le tapissant d'un vigoureux
lierre au vert lustré, comme dans le joli tableau du Charlatan à la mandoline, tantôt il choisit des
murailles à demi ruinées, colorées par des lisières de mousses, fleuries de giroflées ou égayées par
ce feuillage d'or et de pourpre d'une vigne vierge ‘qui, dans l'automne, ressemble de loin à un rayon
du soleil couchant. Il est rare que les murs rustiques de Karel ne soient pas assez hauts pour que
la figure entière s'y détache, et en cela on reconnait un des procédés ordinaires de Jean Miel et du
Bamboche, qui furent ses prédécesseurs ; mais ses clôtures ruinées, ses vieux murs, sont moins
rugueux et rappellent plutôt la manière suave et adoucie que poussa trop loin Poëlembourg.
Etre marié une femme vieille, quand on est jeune, cela peut paraître supportable le jour où l'on
reçoit quittance de toutes ses dettes. Mais ces jours-là ont de cruels lendemains. L'empressement des amateurs, qui ne se ralentissait point, n’était pour Dujardin qu'une insuffisante consolation des
ennuis du ménage. Parmi ces amateurs, le plus lié avec le peintre était le sieur Jean Reinst, qui
était son voisin et le propriétaire de la {maison que Dujardin occupait à Amsterdam sur le Heeregraft.
«Reinst ayant résolu, dit Houbraken', de faire le voyage d'Italie, son ami voulut par honneur ‘accompagner jusqu'au Texel, où devait se faire son embarquement. Il y a apparence qu'il ne ser lui-même en lialie, car il vint au Texel en pantoufles. Cependant, le
« songeait guère alors à pa
endemain matin, il écrivit à sa femme, qu'il avait épousée autrefois à Lyon, de lui envoyer du linge, et, sans autre cérémonie, il monta dans le vaisseau avec son ami. Étant arrivés à Rome, e sieur Jean Reinst le quitta pour aller courir le reste de litalie. Il comptait que Dujardin «repasserait avec lui en Hollande; mais lorsque étant retourné à Rome il jui en fit la proposition, « ce peintre s'en excusa, résolu de rester quelque temps en Italie. Il le chargea seulement de com-
«pliments pour sa vieille femme, avec assurance qu'il les re;oindrait bientôt.» Il ne les revit plus. Le séjour de Rome ne fut pas sans influence sur Dujardin. On n'est artiste qu'à la condition
d'être modilié par son milieu, c'est-à-dire de recevoir fortement l'impression des choses environnantes. Sans doute il s'est rencontré dans l'histoire quelques grands peintres qui ont imposé partout leur
génie; mais la plupart, il faut en convenir, ont plutôt subi l'ascendant du monde où ils vécurent.
C'est ainsi qu'à force d'habiter, lui protestant, la grande cité catholique, Dujardin abandonna souvent le thème ordinaire de ses compositions, pour aborder les sujets religieux que lui commandèrent les dévots ou les communautés de Rome. Il en parut deux à la vente du cardinal Fesch,et l'on en peut voir la description minutieuse dans le catalogue de cette vente célèbre: lun
représentant la Safutation angélique l'autre les Æeproches de Laban à Jacob. Sans s'arrèter aux éloges
d'un calalogue de vente, toujours un peu suspeets d'exagéralion, on peut juger, par les prix d'adjudication auxquels s'élevèrent ces deux tableaux, qu'ils furent appréciés par les nombreux et grands connaisseurs qu'avait attirés à Rome la solennité d'une telle vente, car on les paya plus cher que de fort beaux Philippe de Champagne, et presque autant que d'admirables Lesueur. Du reste, notre Musée du Louvre, parmi les chefs-d'œuvre de Karel Dujardin qu'on y voit briller, possède le plus
fameux tableau de ce maitre dans le genre religieux : /e Christ en croix entre les deux larrons. Ge tableau
vaut la peine qu'on en parle, car c'est un de ceux où Karel a montré la plus vive intelligence de l'art.
Si les peintres hollandais se sont fait un nom dans l'histoire, ce n'est pas sans doute par la subli-
mité de leurs impressions ou par la ndeur de leurs pensées ; c'est en poussant au plus haut degré
1 Arnold Houbraken, Vie des peintres des Pays-Bas, &, IL — Traduction manuscrite de Mme Picard, femme du
célèbre graveur Bernard Picard. L'ouvrage d'Arnold Houbraken, qui a pour litre en hollandais : De groote Schouburgh der
nederlantsche Konstschilders en schilderessen, ce qui veut dire proprement : Le grand théâtre des peintres et des femmesiode de soixante ans environ, de 1660 à 1719, Il fait suite au livre de Karel van Mander. Le premier volume fut publié à Amsterdam en 1718, le second en 1719 qui est l'année même de la mort de
e troisième fut publié cette même année, après la mort d'Arnold Houbraken, par les soins de son fils, Jacques
peintres des Pays-Bas, comprend une pé
l'auteur; Houbraken, habile graveur, qui lui-même a gravé au burin les admirables portraits qui donnent un si grand prix au livre de son père.
ces côtés de l'art que nos graves classiques appelleraient secondaires : le coloris, le claw-obseur et la touche. Le clair-obscur à des beautés intellectuelles, je veux dire qu'il doit éveiller dans notre esprit, l'idée d'une heureuse harmonie entre le caractère de la scène et celui du jour qui l'éclaire. Les sujets riants appellent une lumière sereine, et les images terribles le sont encore plus dans les lueurs d'un ciel sinistre et déchiré. « Un peintre est bien en arrière de son siècle, a dit je ne sais quel écrivain, s'il croit que le temps qu'il faisait à Rome le jour de l'assassinat de César est une chose indiflérente. » Karel Dujardin, qui savait si bien ménager les douceurs de la lumière, affecte dans son Crucifiement