CHAPITRE r
Rareté des document» relatifs h Molière. - Origine des présentes recherches. — Sigean. — Sa fondation, sa situation. — Conquête du Roussitton. - Louis XIII et Molière ù Sigean. - Premiers rapports de Molière et de Dufort, bourgeois de Sigean. - Le cardmal de^ Richelieu k Narbonne. - Opinion de M. Bazin sur le voyage de Molière, réfutée. - Arrestation de Cinq-Mars ù Narbonne.
E S documents qui peuvent éclairer de quelques lueurs l'existence de Molière pendant les années qui se sont écoulées de
14 MULIÈBË
1646 à 1658 deviennent chaque jour plus rares, el ceux que l'on trouve deviennent ainsi d'autant plus précieux pour l'histoire des lettres. Les meilleurs biographes de notre illustre poète , Lagrange et Vinot, Grimarest, Voltaire, La Serre, Petitot, Aimé Martin, Taschereau, Auger, Cailhava, Bazin, Laliure, Philarète Ghasles, etc., ont renoncé, faute de documents, à raconter rî)dyssée dejfolière durant ces douze années : c'est son hégire; c'est l'époque de sa mystérieuse incubation, durant laquelle il s'est préparé à produire les chefs-d'œuvre dont il devait enrichir notre scène , et qui ont rendu son nom à jamais impérissable. « Molière fut » ignoré pendant tout le temps que durèrent » les guerres civiles en France, dit Voltaire; » il employa ces années à cultiver son talent,
* à préparer quelques pièces, à compq^r des » scènes à l'italienne et à faire de petites comé-
* dies pour les provinces. » Voltaire ne sait rien de plus.
Toutes les fois donc qu'il sera possible de ressouder quelques anneaux de cette chaîne brisée, ce sera une bonne fortune pour le pu-
DANS LE LAXtU EDOC. <•>
btic, el ausài pour l'investigateur qui. sera par> venu à découvrir une de ces perles cachées sous la poussière du temps. Tel esk Theureux hasard qui nous a servi en écrivant l'histoire d'un bourg ignoré du Languedoc, de Sigean.
Que le lecteur veuille bien nous permettre, en faveur de cette circonstance , de consacrer ici, quelques lignes à ce bourg, d'autant mieux que c'est là que nous rencontrerons Molière pour la première fois.
Sigean est situé à vingt -cinq kilomètres au sud de Narbonne, entre la Méditerranée et les derniers contre-forts des Gorbières, petite chaîne de iliontagnes détachée du grand réseau pyrénéen. Sigean se trouve aujourd'hui sur cette portion du chemin de fer du Midi qui est destinée à relier l'Espagne à la France.
La fmidation de Sigean remonte à la période romaine ; ce fut un établissement salinaire jeté sur les bords du lac Rubresus, vers l'an 780 de Rome (29 de J.-C.) ,- à l'époque la plus brillante de la fortune de Séjan et sous sa protection , alors que le ministre de Tibère, presque associé à la puissance impériale, prenait auda-
cieusement le prénom de son maître et faisait frapper des monnaies ou des médailles à la double effigie de Tibère et de Séjan, avec ces mots pour exergue : TIB. .^LIO. SEIANO. Ce qui preuve la justesse de notre assertion , c'est que les chartes des x*, xii* et xiir siècles désignent Je bourg actuel de Sigean sous le nom de ctist)*um ou villa de Sejano; — c'est que la beHe carte du Languedoc ; dressée en 1T75 par MM. Dupaintrel et Ducros, porte le nom de Séjan; — c*est qu'en ^2 les salines de Séjan furent données à l'abbaye d'Aniane par Louis le Débonnaire ; — enfin c'est qu'en 1689, dans les substructions de la grande saline actuelle de Sigean, on trouva un certain nombre de médailles portant la double effigie de Tibère et de Séjan, avec l'exergue que nous avons donné plus haut.
Jusqu'à la conquête du Roussillo.n et à Fannexioh définitive de cette province à la France, Sigean fut un postq militaire important : à cheval sur la grande voie stratégique, la voie domitienne^ qui mettait en rapport la péninsule hispanique avec l.a Gaule et Tltalie, Sigean a
DANS LE LANGVEDOC. il
assisté à tous les mouvements internationaux qui , tantôt du nord et tantôt du midi , réagir rent tour à tour sur l'Espagne et la Gaule. Les Vandales et les WisigothS; qui se substituèrent aux Romains^ — les Sarrasins, qui ren* versèrent la monarchie wisigothique, — les FrankS; qui refoulèrent les Sarrasins au delà des Pyrénées, ont passé par Sigeari ou s'y sont livré de sanglantes batailles (1).
Le long antagonisme qui exista entre la France et FEspagne attira fréquemment sous les* murs de Sigean les armées des deux natiens : les rois de Castille et d'Aragon ^ Louis XI ^ François I", Charles-Quint , ont visité Sigean ou l'ont attaqué ; quelquefois même pris d'assaut. Le dernier événement politique dont Sigean a été le théâtre, et pour nous le plus important, eut lieu en 1642, alors que le cardinal
(4) Daïis les environs de Sigean on trouve fréquemment des armes brisées , des ossements gisant pêle-mêle et des tombeaut musulmans tous orientés. C'est près de Sigean et sur les rives de la Berre que Charles Martel, en 73^1, défit les Sarrasins commandés par Omer-ben-Amrou, et conquit, pour la seconde fois, le glorieux surnom qui l'a signalé à la reconnaissance de la postérité.
\9 MOLIÈUE
de Ripheliéu , mettant à profit les fautes nombreuses du premier ministre de Sa Majesté Catholique, le comte-duc Olivarès, résolut de ravira la couronne d'Espagne la Catalogne ou tout au moins le Roussillon. L'appât d'une conquête facile décida le roi à se rendre sur la frontière pour stimuler le courage et l'activité de ses généraux : il quitta Paris le 27 janvier 1642, et, dans les premiers jours d'a^ril, le cortège royal faisait son entrée à Narbonne. Louis XIII, dans un immense carrosse attelé de huit chevaux, se dirigea vers le palais archiépiscopal nouvellement restauré par les soins de monseigneur de Rebé ; Richelieu , dans une litière garnie de velours cramoisi et portée par vingtquatre Suisses , tous nu-tête , par respect pour un si éminent personnage, gravit le majestueux perron du palais des anciens vicomtes.
Bientôt, laissant à Narbonne son grand ministre en proie aux souffrances d'une cruelle maladie, Louis XIlI se porta sur Sigean pour passer en revue les troupes qui, sous les ordres du maréchal de la Meilleraye, allaient faire le siège de Perpignan. A Narbonne, le cardinal, près-
DANS LE LANai EUOC. 1»
que dans la disgrâce, cherchait silencieusement à saisir les fils de la c'onspiration qui s*Qurdis- -sait autour du roi, ou pressentant sa mort prochaine, il dictait à M' Falconis, tabellion roya,l. de la \ille; son testament dans lequel ^ à la gloire de Richelieu, se trouve ce njémorable item : « Déclarant que mon dessein est de ren- » dre ma bibliothèque la plus accomplie que - je pourrai , et la mettre en état qu'elle » puisse servir non-seulement à ma famille, ■ mais encore au public et aux hommes de » lettres, etc., etc. (1). »
Louis XIII arriva à Sigean le 21 avril 1642, et y passa la nuit. Une brillante escorte accompagnait le roi : les maréchaux de la Meilleraye, de Brézé, de Schomberg, de la Mothe- Houdancourt, le duc d'Enghien, dans lequel on pressentait déjà le prince deCôndé, le ducde Mortemart, père de madame de Montespan, la
(i) Ce testament (25 mai 1642), où sont déposés les premiers germes du plus magnifique établissement scientifique du monde (la Bibliothèque Impériale), et qui devrait faire l'illustration et le principal ornement d'une étude de notaire, est honteusement relégué au milieu des paperasses vulgaires des successeurs de M* Falconis!
royale courtisane, Cinq-Mars et de Thou dont le supplice devait être si prochain , se pressaient autour de Sa Majesté. Dans les derniers rangs de cette cour orgueilleuse se trouvait un jeune homme au maintien modeste, à Tœil vif et perçant, qui devait bientôt éclipser tous ces brillants seigneurs; c'était Jean*Baptiste Poquelin (Molière), valet de chambre du roi (i)!
(1) Les principales fonctions cPun yalet de chambre tapissier du roi, par quartier, consistaient à aider le valet de chambre proprement dit à faire le lit de Sa Majesté le matin : le soir, le Yalet de chambre tapissier découvrait la couche royale. En outre de ces soins, le yalet de chambre tapissier avait en garde, pendant les voyages et aux lieux de s^our de la cour, les' meubles de campagne du roi; ses gages étaient de cent livres par mois, et il mangeait à la table du contrôleur de la bouche. La charge de valet de ctmmbre tapissier s'acquérait moyennant flnanee, et presque toujours se transmettait de père en fils. Leç valets de chambre dépendaient du premier valet de chambre, dont l'emploi, recherché par la plus haute bourgeoisie, était fort supérieur en autorité, en considération et en bénéfices : mais, à leur tour, les simples valets de chambre se distinguaient des valets du serdeau, chargés de porter la desserte aux ofaoes, des garçons de la chambre et de la garderobe, des bas officiers des écuries et de la bouche, et, en un mot, de toute la. livrée. Lorsque Molière se nit décidé à monter sur la scène, il n'abandonna pas pour cela sa charge de valet de chambre du roi, au grand. déplaisir de ses camarades du chfiteau, qui rougissaient de faire le lit de Sa Majesté avec un comédien, ou de s'asseoir à ses côtés à la table du contrôleur. Pour vaincre cette répugnance, Louis XI v
D AN s LE L A NG t EDOC. 2 1
Louis Xin et ses officiers les plus intimes logèrent dans la maison Ferrier, située dans la grand*rue de Sigean ; le service, dont faisait partie le jeune Poquelin^ fut hébergé dans une maison voisine occupée ou possédée par Martin- Melchior Dufort, bourgeois de ce lieu. Au retour de Perpignan, le 10 juin 1642, les logements furent distribués de la méine manière. Ainsi, dans un intervalle de temps très rapproché, Dulbrt eut Fhonneur de donner deux fois rhospitalité à Molière. Que se passa-t-il entre rhôte et l'amphitryon dans ces deux entrevues? Nous ne le savons. Toutefois nous avons
Invita un Jour Molière h d^euner avec lui, en tôte4i-téte, dans sa chambre. Lorsque les assiettes des deux convives ftirent garnies et le repas commencé, te roi donna ordre d'introduire les personnes admises au petit-lever : les princes du sang, les grands officiers de la couronne, et leur expliqua ainsi la situation : « Ma maison ne trouve pas Molière d'assez H bonne compagnie pour elle, et tout le monde le repousse! » c'est donc à mol de réparer les torts de tout le monde : H voilà pourquoi nous d^eunons ensemble ! » M. Ingres vient de rendre avec un bonheur inouï cette charmante scène, si flatteuse pour l'artiste, si honorable pour le monarque , et il a encore- rehaussé le mérite dç son tableau en l'offrant aux sociétaires du Théâtre^ Français, pour demeurer à touîours , exposé dans leur foyer.
22 MULIÊHE
lieu de croire, ainsi que la suite le démontrera, que ce fut là l'arigine de§ bons rapports qui s'établirent plus tard entre Molière et Dufort : le séjour et les différentes allées et venues de, Molière dans le Languedoc, de 1649 à 1657, nous en fourniront des preuves nombreuses.
M. Bazin, dans «es Études sur lesquarante.
premières années de Molière, ne pense pa^ que notre poëte ait pris part au voyage du roi en i642; mais, à L'appui de son opinion, il ne donne aucune preuve plausible; sa principale objection; la voici : la plupart des biographes qui ont affirmé la présence de Molière au voyage de 1642, ont allégué, pour l'expliquer, « que le » père de Molière , accablé par l'âge et les in- » firmités, ne put entreprendre ce voyage. — '•^ Or,, dit M. Bazin, comment s'en rapporter à » (le pareils biographes qui nous représentent » le père de Molière accablé de vieillesse et ' » d'infirmités, lui qui n'avait alors que qua- » rante-six ans, lui qui continua son service »> jusqu'en 1663, et qui, en définitive', ne » mourut qu'en 1669 , c'est-à-dire à' soixante- » treize ans! »
DANS LE LAN'GL^EDtW:. 23
Il e^l bien évideivt que les biographes de Molière, qui ont mis en avant le grand âge et les infirmités du père de Molière pour motiver le voyage du fils, ont fait fausse route, tandis qu'ils avaient- sous la main un motif tout naturel et bien autrement plausible, qu'ils n'ont pas su faire valoir. J.-B. Poquelin, le père, était à la tête d'un grand établissement industriel; il était tapissier ; il avait donc des garçons, des ouvriers, des commis à surveiller, des marchandises à recevoir, des objets confectionnés à livrer, toutes choses qui réclamaient sa continuelle présence. Comment le chef d'un tel établissement aurait^il pu , sans sourciller, sans effroi même, se décidera entreprendre un vo\-age dont le retour était indéfini, qui l'eût tenu éloigné à plus de deux cent cinquante lieues de Paris et à Une époque où les moyens de correspondance étaient excessivement lents ! Voilà la raison dominante qui empêcha Poquelin le père de suivre Louis XIIl en Roussillon ; voilà ce qui le décida à se foire remplacer par son fîU qui, depuis 1637, avait la survivance de la charge. Celui-ci était
jeune (1), bien appris, désireux de voyager, de voir, de s'instruire et d'observer; il dut donc accepter cette mission avec empressement. Au reste, le Journal du Voyage de Louis XIII, l'enquête des consuls de Narbonne, lors de l'arrestation de Cinq-Mars en <îette ville, le procès-verbal du baron des N Yveteaux, chargé de se saisir de M. le Grand, nous paraissent désigner suffisamment le jeune Poquelin, sans toutefois le nommer :
ainsi, au moment des perquisitions dirigées dans l'intérieur du palais archiépiscopal de Narbonne où était logé le roi, ce fut un jeun^ valet de chambre qui fit cacher Cinq-JMars dans un cabinet obscur situé entre la chambre du roi et le salon d'attente. M. le Grand demeura blotti dans cette cachette jusqu'à
(1) Jean-fiaptiste Poquelin (Molière) naquit à Paris dans la rue Saint-Honoré , près la halle, le 15 Janvier 1622-, son père, d'origine écossaise, était Jean Poquelin , tapissier, et sa mère Marie Cressé, mariés l'un et l'autre depuis neuf mois. Le jeune Jean-Baptiste Poquelin avait donc vingt ans révolus lorsqu'il fit, à la suite du roi, le voyage de Narbonne et la campagne de RoussiHon. Il était sorti, en 1640, du collège de Clermont, uù il avait Tait ses tiumanitéfi.
DANS L^ LANGtRUOC. ' 25
l'entrée de la nuit ; puis il sortit du palais, . et; en définitive, il ne fut arrêté que dans une maison particulière de la ville.
De tout ce qui précède, il résulte que la présence de Molière dans le Languedoc à cette époque ne saurait être raisonnablement contestée. Ce qui présente plus de difficultés à établir , c'est Fépoque exacte du retour de Molière dans cette province, après la dislocation de ï Illustre Théâtre, à Parisien 1646 ; nous allons néanmoins essayer de le faire, en prenant pour guide M. Bazin, le premier et le seul biographe qui ait soumise une critique sévère et éclairée les pérégrinations imputées à Molière. Nous au- " rons quelquefois occasion de contredire notre guide, et quelquefois aussi nous serons assez heureux pour combler les lacunes de son itinéraire. "i^ous aurions bien voulu prendre encore M. Taschereau pour.notre compagnon de voyage ; mais, en ce qui concerne le séjour de Molière dans le Languedoc, nous n'avons trouvé dans les dates, dans l'indication des lieux et des faits mentionnés par cet auteur,
ni assez de détails, ni assez de précision pour
le suivre et le discuter. Et cependant nous regrettons vivement de ne pas nous être adjoint M. Taschereau, car nous considérons son livre (Histoire de ta vie de Molière) comme le monument bibliographique le plus complet et le plus curieux élevé avec intelligence et amour à l'illustre poëté.
nn f^^^m^^^M'^^^^ï^^'^^i
CHAPITKE H
Molière et VlUuslre Théâtre, h Paris. — 11 devient en province directeur de sa troupe. — Son apF>ariUon béantes, a Bordeaux. — Erreuroù l'on est & Toulouse sur la véritable époque du passage de Molière en cette ville. — Le poète Goudojily. — Molière h Narbonnc. — Il y rencentrc Dufort de Sigean. — Il est parrain d'un enfantnaturel. — Mademoiselle Desjardins. — Charles Dufresne. — D'Assoucy. — Tallemant des Réaux. — Opinion de M. de Monmerqaé réfutée.— L'hôtel des Troi»-Xourriôe8, ôNarboane.
-B. Poquelin était rentré à Paris à la suite de la cour dans le mois de juillet 1642. Il paraîtrait que, depuis cette époque jusqu'en 1645, il se livra à Tétude du droit,
26 MOLIÈKE
et suivit ses cours à Orléans où il reçut le grade de licencié; puis il vint à Paris revêtir la toge d'avocat. Poquelfn ne se fit pas remarquer au Palais par son assiduité, car, à peine admis au barreau, il s'éprit d'une vive passion pour une actrice, Madeleine Béjart, qui absorba tous ses moments : il l'aidait dans l'étude de ses rôles, raccompagnait aux répétitions et ne manquait pas d'aiîSister aux représentations pour voir si ses conseils étaient écoutés et s'ils produisaient l'effet qu'il avait espéré. Sous l'influence de ces continuelles préoccupations, Poquelin renonça complètement à l'exercice de sa profession \ il se lia d'amitié avec les camarades de Madeleine Béjart, au nombre desquels se trouvaient les deux frères deTactrice, et finit par s'associer à leur entreprise, sous le nom deMoLiÈHn, qu'il devait rendre à jamais célèbre !
Cette association dramatique se produisit à Paris sous la dénomination des Enfants de Famille ou de V Illustre Théâtre : elle jouait alternativement au faubourg Saint-Germain ou au quartier Saint-Paul;, elle donna, pendant toute rannéc 1Ç45, des représentations |)eu
IMNS LE LANGl EDOC. S0
productives; ce. qui la décida à quitter la capitale pour aller exploiter la province. Dans cette nouvelle situation, Molière devint le directeur^ le principal acteur et le seul librettiste de la troupe.
« De 1646 à 1653^ disent les meilleurs bio- 9 graphes de Molière , la troupe de Y Illustre
• Théâtre courut si bien que, pendant sept
* ans, elle ne laissa nulle part la moindre trace > de son passage.*^ Toutes les circonstances de » la vie de Molière, de 1646 jusqu'en 1653, » ajoute M. Taschereau , sont presque entière- » ment ignorées. » Ni Grimarest, ni ses abréviateurs, ni Voltaire, ni La Serre de Langlade n^'ont trouyé à placer dans cet intervalle une seule indication de fait ou de lieu. Des investigations récentes ont seulement constaté que, du 23 au 26 avril 1648, Molière avait donné des représentations à Nantes. Charles Dufresne raccompagnait sans doute en quplité de régisseur, car ensemble ils demandent à la municipalité de Nantes Tautorisation d'ouvrir leur théâtre en cette ville. De Nantes, Molière dut se rendre à Bordeaux, soit directement, soit
•80 ^ MOUÈftK
en s'arrêtant à Angers, Poitiers, Limoges, etc. A Bordeaux, Molière fut bien accueilli- par le duc d'Épernon, gouverneur de la Guyenne, qui l'autorisa aussitôt à donner des représentations ; toutefois , cette protection ne dut pas s^étendre au delà des premiers mois, de 1649 ; car à cette époque les troubles de la Fronde, qui éclatèrent à Bordeaux-, forcèrent le duc d'Épernon' à quitter la ville ; ce qui naturellement dut obliger son protégé à en faire autant.
Après Bordeaux, M Bazin perd la trace de Molière; il ne le retrouve qu'à Vienne, en Dauphiné, vers le milieu ie 1652. Nous allons tacher de combler une partie de cette lacune : les faits que nous exposerons démontreront en outre l'impossibilité d'un stationnement que, d'après M. Taschereau et deux autres biogra* phes, la troupe de Molière, aurait fait à Paris en 1650.
Il est de tradition à Toulouse que Molière y aurait donné des représentations en 1646. Cette tradition erronée provient évidemment d'une coquille d'imprimorio , d'un renvorsenwnt de '
chifhrÇ; d'un 9 mis sens dessus dessous, et qui dans cette évolution est devenu un 6. Cette erreur a commencé à s'accréditer vers la fin du xvii' siècle ; car Toulouse a- été une des premières villes de province à imprimer les œuvres de Molière, aussitôt après Texpiration du privilège accordé à la veuve de l'illustre poète (i). Et comme cette errexir fait concorder le passage de Molière à Toulouse avec Texistence de Goudouly. .l'une des gloires de cette ville et \a plus brillante étoile du Parnasse occitanique ; — et qu'en outre cette pseudocoïncidence a permis l'échafaudage des contes les plus ingénieux à Tendroit des deux poètes , nous éprouverons peut-être quelque difficulté à détruire cette charmante fiction. N'importe, nous sommes dans le sillage de M. Bazin; nous marchons à la découverte de la vérité et lui devons tout sacrifier 1
•vlj Les deux éditions des œuvres de Molière que publia Toulouse, à la lin du xvir siècle et à très peu d'intervalle l'une de l'autre, portpnt ce titre : Les OEuvres de Mcntieur de Molière, revues, corrigées et augmentées à Toulouse, chés Jean Dupuy, Doin. Dcsrlai^san et JeaiV-FrançoLs Caranone. i" édillon m lfl97, i' é<\ilUm en 1699, lu4it volumes pptit ln-12.
Les anciens annalistes de Toulouse, Laffaille qui s'arrête en 1610, mais qui souvent rapporte des faits postérieurs à cette date ; — Du Rosoy, Raynal, ne font aucune mention de l'apparition de Molière à Toulouse, sans doute comme de chose trop peu importante. ^ Ainsi ont fait : Mesnard,dans V Histoire générale de Nimes, et après lui M. Désiré N!lsard ; d'Aygrefeuille en son Histoire civile de Montpellier, et après lui M. Mary-Lafon. des quatre histo-, riens gardent le plus complet silence sur Molière, quoiqu'il ait donné des représentations dans ces deux villes; — enfin M. Dumége, qui, de nos jours, en 1845, a publié les Suites de Vhistoire du Languedoc, depuis le règne de Louis XIII, a imité le silence de ses devanciers à regard <ie Molière.
Quoi qu'il en soit de cette indifférence ou de cet oubli, M. Pellet-Desbarreaux (1), plein de
(1) Nous Ignorons si M. Pellet-Besbarreaux, qui n'était point de Toulouse, mais qui dirigea en cette, ville une troupe de comédiens, appartient directement ou indirectement à la famille DesbarreauY, dont un de ses membres, Jacques DesbarreauY, bel esprit du xyir siècle (1602-1673) vécut dans rintinilté avec Jloliôro, Boileau et la Fontalno. La vénérafion dp
D^VNS LE L.^NGtEUOC. 33
coniiance en. la tradition, fit représenter, en 1787, Sur le théâtre de Toulouse, une comédie en un acte et en vers, destinée à célébrer la présence de Molière dans la cité Palladienne. fl y dépeint les difficultés sans nombre que les comédiens éprouvèrent pour ouvrir leur théâtre , les intrigues des bigots pour les faire chasser de la ville, et enfin le triomphe qu^'obtinrent, à leur profit, les gens honnêtes et éclairés qui voulurent bien prendre la défense du bon sens et de Fart. Dans Tavertissement qui précède cette pièce, Tauteur affirme que Molière, vint à Toulouse faire ses premières armes, en 1646. Les principaux personnages de cette pièce sont :. Molière, — Madeleine
H. Pellet-Oesbarreaux pour Molière semblerait en quelque sorte Justifier cette parenté. Jacques Desbarreaux était conseiller auTarlement de Paris; mais 11 dut donner sa démission de cette charge à cause de sa liaison trop éclatante avec Marlon Delorme. Épicurien par-dessus tout, il venait passer la belle saison dans le Languedoc, au château du comte de Clermont-Lodève, « où, disait-H, la bonne chère et la liberté étaient '•sur leur trône! » Dans sa vieillesse, Jacques Desbarreaux composa ce célèbre sonnet sur la miséricorde de Dieu, qui commence ainsi :
• Grand Di<nt, tes jugements sont remplis tVéqnité! -
M MOLIÈHË
'Béjart, — Mademoiselle Brécour, pupille et élève de Molière, — Lagrange, jeune premier dé la troupe et amoureux de Mademoiselle Brécour, — de Saiot-Firmin, citoyen de Toulouse et. dévoué à Molière, — un Marquis remplissant le rôle d'important et de fâcheux, Pirlon , espèce de Tartuffe , intriguant auprès des capitouls pour empêcher les représenta-r tioDs; etc., etc. Cette pièce, assez faible sou^ le" rapport du style et de Tintrigue, ,mais ou se montre, un sentiment sincère d'admiration pour l'illustre jfoëte, est intitulée : Molière à Toulouse; elle est terminée par ces trois vers : . , ,
Toulouse de Molière eut le premier dommage.
Et reçut, accueillant son plus ancien ouvrage, Le premier vœu public qu'il fit pour la vertu !
Ainsi, d'après la préface et {'épilogue de M. Pellet-Desbarreaux, Molière, au sortir de Paris, serait venu directement à Toulouse; ainsi, une troupe d'artistes, sans fonds^ sans .ressources et chargée ♦de bagages, aurait enjambé d'un seul bond toute la France pour venir se faire entendre à Toulouse? Ce, n'est
pas possible ; ce n'est pas ainsi que procèdent les artistes nomades ; leurs razzias ne se font qu*à petites journées, et impitoyablement ils rossent tout ce qui se trouve sur leur passage : villes et bourgs. Nous en aurons la preuve certaine, lorsque nous suivrons pas à pas lès pérégrinations de la troupe de Molière dans le Languedoc. Écartons donc radicalement la prétention de Toulouse à la priorité qu'elle s'est si bénévolement adjugée.
Cependant, M. d'Aldéguier, dans son Histoire de Toulome, a voulu se montrer fidèle à la tradition*, et au niiilieu du récit des événements de 1646, il intercale cette phrase :
« Après avoir été ballotté de l'hôtel de'ville au » .parlement, et du Capitole an palais, Molière ■ obtint enfin Tautorisation de donner son » spectacle au logis de VÈcu; » sans autre détail. Le logis de VÉcu, d'après les anciens plans de la ville, se trouvait dans la rue du Poids de Vhuile, derrière le Capitole.
Fidèles aussi à la tradition, les 'éditeurs des ÔEurres de Goudouly ou Godolin, publiées en 1845, et la Mosaïque dti Midi, qui paraissait
sa MOLIÈHE
en 1841; n'ont pas hésité à raconter les charmants entretiens de Molière av^c Godolin, du poète à son aurore et du poëte à son déclin (en 1646, Molière avait vingt-quatre ans^ et Godolin soixante-sept). Rien ne manque à ces récits pour fasciner les esprits crédules et flatter la vanité locale : Godolip initie Molière aux fines beautés de la poésie languedocienne^ et à force de réciter des vers que son hôte^ ne comprend pas, il Toblige à reconnaître l'incontestable supériorité de la langue d'oc sur la langue d*ot7; pufs Godolin prend sous sa protection le poëte voyageur; il lutte contre le mauvais vouloir des capitouls, et dissipe leurs appréhensions; car ces honorables^magistrats, dans des actes postérieurs à 1646, se refusèrent à autoriser l'ouverture d'un théâtre, « dans la » crainte que ces représentations mondaines » n'irritassent le ciel et ne fissent tomber la » grêle sur les récoltes 1 » Rien ne manque à ces récits^ ni la verve, ni les. contrastes, ni Tesprit, ni le ooloris; rien, absolument rien^
que la vérité Et cependant Molière est bien
certainement passé à Toulouse, et bien cer-
taioement aussi il a donné des représentations dans cette ville, car c*était là sa seule ressource pour faire subsister et voyager sa troupe.
De prime abord , nous avons démontré que Molière n-a pu se trouver à Toulouse en 1646; mais il est très probable qu'en 1649, au sortir de Bordeaux, où il n'avait pas fait d'abondantes recettes, Molière se soit arrêté à Toulouse.
Nous affirmons d'autant plus volontiers cette date, que nous allons rencontrer incontestablement, en 1649, Molière à Narbonne. Or, Toulouse est entre Bordeaux et Narbonne, et il y a de fortes présomptions pour croire que Molière et sa troupe ne seront pas allés d'une seule traite de Bordeaux à Narbonne, négligeant Toulouse, cité importante, qui possédait alors comme aujourd'hui une nombreuse population d'étudiants, amateurs passionnés de farces et de comédies. Mais, en 1649, Godolin n'existait plus; le 10 septembre de^îette année, oh célébra ses funérailles. Adieu donc les aimables fictions des auteurs toulousains; elles
s'évanouissent comme bulles de savon!
Peut-être Molière arriva-t-il assez à temps à Toulouse pour déposer une couronne sur le cercueil de GrodoUn. Il avait le cœur assez haut placé pour comprendre unl3 telle perte, et s'associer spontanément à la douleur publique I
Transportons -nous maintenant à Narbonne où, au lieu d'hypothèses, nous trouverons des certitudes, et d'abord Texcellent bourgeois de Sigean, Fhôte de Molière en 1642.
A sa qualité de bourgeois de Sigean, Martin- Melchior Dufort joignait la profession d*entrepreneur des étapes (1), fonctions qui l'obligeaient à de fréquents déplacements. Ot, vers les derniers jours de 1649, comme il se trouvait à Narbonne, sans doute pour affaires, il ne fut pas peu surpris de rencontrer en cette ville, non plus l'élégant valet de chambre du toi,
(i) Au XTU* Biëcle, Vétape des troupes en marche ne se bornait pas comme aujourd'hui au seul gîte; l'habitant était en outre tenu de leur fournir les vivres. Certaines provinces, et le Languedoc était de ce nombre, avaient exonéré les habitants de cette charge accablante en traitant avec des entrepreneurs qui 8'obligealent h fournir & un prix fixe les vivres et les fourrages nécessaires aux troupes de passage. De là la profession d'étopi^r.ou entrepreneur di^ étapes, qu'exerçait Melchior Dufort.
DANS LB LANCrEDOC. 3U
qu'il avait hébergé en 1642^ mais une espèce d'histrion flanqué d'une troupe d'aventuriers des deux sexes, qui régalaient les Narbonnais de leur savoir - faire : c'étaient bien certainement les débris de l'Illustre Théâtre qui, sous la direction dé Molière, étaient venus chercher fortune dans le Bas-Languedoc ; là se trouvaient, outre la famille Béjart, Charles Dufresne, Méiindre, Catherine Dubosc et Marie-Hortense Desjardins, dame de Yilledieu, qui a écrit des romans, composé dès pièces de théâtre, et mené par-dessus tout une vie fort agitée. Hortense Desjardins tenait alors les jeunes premiers rôles de femme dans la troupe. Cette assertion est incontestable , car la présence de mademoiselle Desjardins à Narbonne, en 1649, justifie pleinement l'anecdote rapportée par Tallemant des Réaux, anecdote qu'aucun biographe n'avait encore expliquée.
< C'était en 1660, dit le spirituel bavard, au » sortir de table ; nous demandâmes à Molière » s'il serait bien aise de revoir une dame de » sa connaissance. — Sans doute , nous répon- » dit - il , et l'emmenâmes incontinent dans
iO MOLIÈRE
» la chambre garnie qu'occupait mademoi- » selle Desjardins. Elle était encore au lit. » Nous nous annonçâmes. — Soyez les bien " venus , messieurs ! s'écriar-t^Ue ; Molière , • j'en suis sûre , a dû déjà reconnaître ma > voixl — Pas le moins du monde 1 fit notre ■ ami. — Est-il possible, répliq[ua-t-elle d'un » ton animé , que M. de Molière ne me recon- » naisse pas? A ces mots, il s'approche du lit, >r écarte les rideaux, et lui dit : — Parbleu 1 » madame , il me serait bien impossible de >» vous reconnaître , ensevelie comme vous » êtes datis vos coussins et dans l'obscurité I » Aussitôt, mademoiselle Desjardins fait rele- » ver tous les rideaux de son lit et ouvrir les » volets des croisées. Molière la reconnaissait » encore moins. — C'est, sans doute, ajouta- » t-il , votre coiffure de nuit qui en est cause. » Et alors, mademoiselle Desjardins, laissant » tomber le$ rideaux, s'écria d'un ton de dé- » pit : — Allez 1 vous êtes un ingrat, monsieur » Molière I vous avez oublié que, Ipraque vous » jouiez à Narbonne, on n'allait à votre théâtre » que pour me voir l »
. bANS Lfi LANGUEDOC. 41
. Il^st bien évident que les incidents de cette rencontre ne peuvent se rapporter qu*à une ancienne actrice de la troupe de Molière , de celle qui précisément donnait des représentations à Narbonne en 1649. On ne saurait les appliquer à une actrice de la -troupe qui joua dans cette ville en 1656 ; car nous savons pertinemment qu'alors mademoiselle Desjardins n'en faisait pas partie; et, d'ailleurs , si c'eût été une actrice de cette dernière époque, le souvenir de ses traits et de sa voix n'aurait pas été sitôt oublié de Molière. Mm. Taschereau et Paulin Paris , ignorant le séjour de la troupe de Molière à Narbonne en 1649, n'ont tiré aucun parti de cette anecdote, et ont laissé aux Saumaises futurs le soin de lui imprimer un cachet d'authenticité, en lui assignant une date certaine. C'est ce que nous avons déjà essayé de faire ; mais avant d'administrer nos dernières preuves, nous avons encore une erreur à rectifier.
DanS' son édition curieusement commentée des Historiettes de Tallemant des Réauœ , M. de Monmerqué a rapporté l'anecdotQ de
iî MOLIÈRE
mademoiselle De8jardins , et il la fait suivre de cette réflexion : « Certainement , les Narbon*^ » nais ne se rendaient pas au théâtre de Mo- » lière pour voir mademoiselle Desjardins , n comme actrice ; mais simplement comme » spectatrice. » M. de Monmerqué fait cette observation , parce qu'il lui répugne de croire que mademoiselle Desjardîns^ fille du prévôt de la maréchaussée d'Âlençon , ait jamais été actrice» E^ pourquoi non ? — Les personnes nobles qui exerçaient la profession de comédiens ne dérogeaient pas : le roi et les hérauts d*armes l'avaient ainsi décidé. Qu'est-ce donc qui aurait empêché mademoiselle Desjardins de jouer la comédie à Narbonne? — Son éducation? — Mais sa mère, ancienne femme de chambp de la duchesse de Rohan, ne lui avait donné à lire, dès son jeune âge, que des romans d*amour ou de chevalerie. « Aussi la.
» petite Hortense, dit Voiture, était fort éveil- » lée ; à dix ans , elle tournait assez bien un » madrigal ; et son imagination était tellement » exaltée, qu*en certains moments on V^urait » crue folle, » Enfin , à sei^e ans , elle quitta
DANS LE L\NGi:£DOC. 43
la maison paternelle et courut le inonde avec un- de ses cousins^ ne possédant Tun et l'autre aucune ressource. Quoi d'étonnant qu'au milieu des incidents de celte course vagabonde , mademoiselle Desjardins, ayant rencontré la troupe de Molière, y ait été engagée? On sait que la plupart des farces que donnait alors Molière, se jx>uaient à rimprovisade. Ot, que fallait-il pour remplir convenablement un rôle d'amoureuse dans ces pièces? Être jeune, avoir la tête pleine de romans, l'imagination exaltée, la répartie vive ; c'est précisément ce que possédait au suprême degré mademoiselle Desjardins. A l'époque où la troupe de Molière jouait à Narbonne (décembre 1649), mademoiselle Desjardins pouvait avoir dix-huit ans au plus (1), âge très convenable pour exciter la
(1) Marle-Hortense De^ardtns naqatt à Alençon, en {63i: à la suite de son escapade de la maison paternelle, elle devint mère; puis elle lit ia conquête d'un Jeune capitaine d'infan* tcrie, Boisset de Villedleu. Celui-ci fit toutes les démarches nécessaires pour contracter mariage avec Hortense: mais- il était d^à marié, et son épouse légitime, vivant encore, s'opposa à la réalisation de ses nouveaux projets. Furieuse d'avoir été Jouée, Hortense DesiJardins prend le costume d'ofQcier de cavalerie, se rend à Qftmbral où résidait Villedleu, et le pro-
sympathie du public. Dix-huit ans ! c'est l'époque la plus brillante de nos Donnes et de nos Céiimènes ; à dix-huit ans, mesdemdselies Contât, Mars, Plessy, Brohan, Léontine Fay, etc., avaient déjà obtenu de nombreux succès I Ainsi tout milite en faveur de notre opinion.
voque en duel. Sur le t^rain les deux amants se réconcilient et se rendent en Hollande, où leur uniun s'accomplit sans difflculté. Après avoir résidé quelque temps dans les Pays-Bas, les deux époux rentrèrent en France. Boisset de Y illedieu succomba dans un duel qu'il soutint contre un de ses camarades qui lui reprochait sa bigamie. Peu de temps après la mort de son époux, Hortenss épousa un vieux marquis, bigame comme Viltedieu; mais cette nouvelle union ne Ait pas inquiétée, et mademoiselle Desjardins ou plutôt madame de Villedieu se livra dès Iufs sans réserve à son goût pour la littérature; elle fit représenter des tragédies, des comédies, et publia un grand nombre de romans d'une morale très relâchée. — M. Techener a bien voulu nous dire que M. Paulin Paris, dans la nouvelle édition de Tallemant, avait par une note modifié le commentaire de M. de Monmerqué, au sujet de l'anecdote de~mademoiselle Desjardins. Nous ne connaissons ni cette note, ni la nouvelle édition de Tallemant; nous savons seulement-que M. Paulin Paris, dans une note annexée, en 1851, è la page 45 de l'ouvrage de H, Bazin , exprimait l'opinion que mademoiselle Deslardins avait pu se trouver à Nârbonne en 4656. De notre côté, en 1852, nous publiâmes dans V Estafette le premier résultat de nos recherches sur le s^our de mademoiselle Desjardins et de Molière en cette ville, et annonçftmes sommairement qu'il devait être fixé aux premiers jours de l'année f650, d'après l'acte de baptême dans lequel Molière intervint.
DANS lE LANGl'EDOG. 45
£t à quel titre /comme simple spectatrice ^ mademoiselle Desjardins aurait-elle attiré les Narbonnais au théâtre de Molière ? Elle était sans nom^ sans qualité ^ sans fortune, toutes choses nécessaires pour piquer la curiosité publique. Elle n'avait pas même pour elle la beauté, ce puissant moyen d'attractidn pour les femmes du monde ; car mademoiselle Desjardins était laid6l « Hors la taille, dit Talle- » mant des Réaux^ elle fi'avait rien d'agréable ; » elle était maigre et marquée de la petite vé- » rple. — « Je ne §uîs pas une fort belle fille, » dit elle-même mademoiselle Desjardins^ dans le portrait de sa personne qu'elle npus a laissé. Mais elle avait de la pénétration , de l'ardeur, de la vivacité ; Voiture dit que « sa figure était » très expressive. » Mademoiselle Desjardins possédait donc toutes les qualités nécessaires pour remplir convenablement un emploi sur la scène 1 et rien de ce que l'on exige pour être remarquée dans le monde !
Maintenant occupons-nous de déterminer avec précision Tépoque où Molière pouvait donner des représentations à Narbonne : dans
46 NOLIÈHE
• un dossier de papiers de famille, qui nous avait été remis pour y puiser des documents relatifs à notre histoire de Sigean , nous avisâmes un litre de raison tenu par Dufort pour les années 1648-1649. Sur Tun des derniers feuillets de ce litre^ aux trois quarts déchiré,
• maculé de mille taches d*encre , de graisse et de moisissure, nous aperçûmes au milieu d'une foule d^item concernant des achats de fourrage, d*avoine, de son, de recoupes, de ferrement de chevaux, etc. , etc. , la men tion suivante :
17 décembre, — Souper et comédie à Narhonne,,. 3 livres 12 sols.
Cette simple ligne fut pour nous comme un trait de lumière, et nous nous dîmes aussitôt : Ce jour-là Dufort a dû faire un extra en société ; car les repas d*auberge n'étaient fixés à cette époque, dans le Languedoc, qu*à 15 sols par tête, et les places au spectacle ne coûtaient que 6 et 12 sols ; il aura sans doute 'invité Molière et deux de ses principaux acteurs. Mais, nous demandera-t-on, comment un item si succinct a-t-il pu vous dire tant de choses?
et, en admettant qu'il y ait eu, en 1649, une
DANS LB LANCUEDÛC. 47
troupe de comédiens à Narbonne, ne pouvaitce pas être une autre troupe que celle de Molière? Le livre de raUon de Dufort et la mention que nous y avons relevée, ne sont pas assez explicites pour dire tout cela ; nous le reconnaissons ; aussi ne les prenons-nous , Tun et Tautre, que comme les premiers éléments de la démonstration que nous allons faire.
À côté de cet indice vague^ fugitif^ voici une attestation autrement probante, dont personne, pensons -nous, ne contestera Tauthenticité.
M. Bazin accepte comme sufGsamment authentique Tattestation deD'Âssoucy (1), < qui, dit-
(1) Durant ses pérégrinations dans le Midi, 9Iolit>re eut presque constamment D'Assoucy pour compagnon de voyage : nous les trouverons ensemble à Lyon, & Avignon, è Pézenas, àBéziers, à Narbonne, etc., etc. Habile Joueur de lutb, d'un esprit original et bizarre, b'Assoucy rendait quelques services à la troupe de M(^1iëre, soit sur la scène, soit à l'orchestre; il eût bien fait de s'attacher sérieusement h cette compagnie, ofi il aurait trouvé une existence honorable; mais son caractère inconstant l'entraîna dans une longue série de voyages et d'aventures qui lui ftirent & la Cois très désagréables et très nuisibles : nous assisterons à l'une d'elles. D'Assoucy eut en outre le malheur de sacrifier un peu trop au goût dépravé de l'éfwque, qui demandait ft satiété du burlesque h tous les écrivains... < Cette ftireur était telle, dit Pélisson, que l'on vit un > librsire assez osé pour adichcr la Passion de KotreSeignew
» il; est le seul homme, au monde qui se soit » vanté par écrit d'avoir rencontré en son ché- » min Molière, de 1646 à 1655; » et il accueille son dire comme très valable. Il n'hésiterait pas sans doute à accepter, comme ayant la même valeur, Tattestation d'un vénérable pasteur que nous allons produire ; car le pauvre homme est bien désintéressé dans cette affaire^ et se serait peut-être volontiers dispensé de la
M Jésua-Christen vers bw'lesquest » D'Assoucy, pour sa part, publiai les Métamorphoses d'Ovide en vers burlesques, sous ie titre d*Ovide en belle humeur, ainsi que le Ravissement de Proserpine, de Claudien.- A côté, ou au>dessus de D^AssÔucy, tout le monde placera Scarron et son Enéide travestie. TÂas saiirade contre le burlesque, Boileau charge ainsi à fond de train le malheureux poète aventurier :
Le plus mauvais plaisant eut ses approbatairs Et jusqu'à d'Assoucy tout trouva des lecteurs 1 >
Art poétique, chant i".
Voici' comment D'Assoucy accueillit le coup de boutoir du législateur du Parnasse nrançais : « Ah ! cher lecteur, si tu » savais comme ce toiU trouva me tient au cœur ! tu plain- >• drais ma destinée; j'en suis inconsolable, et ne puis re^'e- M nir de ma p&moison , principalement quand je pense qu'au » préjudice de mes titres, dans ce ver&qui me tient lieu d'un >i arrêt de la cour du Parlement, je me vois, déchu de tous » mes honneurs; e( que ce Charles D'Assoucy, d'Empereur du H Burlesque qu'il était, premier de ce nom, n'est aujourd'hui. >* si on veut le croire., que le dernier reptile du Parnasse et le •> marmiton des Muses l »
donner. Nous voici dans Téglise Saint-Paul à Narbonne , vénérable basilique du xiV siècle où reposent les restes vénérés de Paul Serge , premier apôtre de la foi dans les Gaules ; ouvrons le livre de paroisse du xvii* siècle et nous y trouverons la mejition suivante ; « L*an mil six cent cinquante et le dixième janvier, par moi, curé soussigné, a été baptisé Jean, fils d*Anne, ne sachant le nom du père ; le parrain a été le sieur Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi ; et la marraine, demoiselle Catherine du Bosc ; présents les sieurs Charles Dufresne et Julien Mélindre. »
Les deux témoins ont seuls signé, mais le registre est bien authentique ; il existe encore sans surcharges ni intercalations et se trouve aujourd'hui déposé à la mairie de Narbonne.
Il est bien certain que cet acte de baptême d*un enfant illégitime ne peut se rapporter qVà une des actrices de la troupe de Molière ; — que cette troupe devait nécessairement se trouver à Narbonne avant la délivrance de l'actrice, et, par une conséquence naturelle,