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autant de manifestations particulières et distinctes de l'être divin. La lumière, la voie, la vie, la vérité, n'y sont que des noms divers du Logos et non des rameaux de l'arbre divin et des puissances spirituelles séparées. Ce n'est pas la seule différence qu'il y ait entre la théologie de saint Jean et de ses disciples et la théologie fantastique des gnostiques. Les uns et les autres regardent le Logos comme une manifestation particulière et un révélateur du Dieu inconnu ; mais tandis que les gnostiques répugnent absolument à l'abaisser au rôle de créateur du monde, l'auteur du quatrième Évangile déclare que « toutes choses ont été faites par lui et que rien n'a été fait sans lui. » Les uns et les autres professent que le salut s'opère par la grâce du médiateur divin; mais, tandis que les gnostiques laissent le médiateur dans la sphère éthérée du Plérome, et nient qu'il ait pu s'associer réellement et en effet à la chair et subir les nécessités d'un corps mortel, saint Jean et ses disciples identifient le LogoSy le Christ et l'honmae Jésus, s'attachent fortement au dogme de l'incarnation et s'élèvent ardemment contre ceux qui le mettent en doute. Les uns et les autres accordent que la loi juive est aboUe et que le règne de la foi et de la grâce l'a remplacée ; mais, tandis que les gnostiques placent le Dieu dont Moïse fut l'interprète et le héraut à l'im des plus bas degrés de leur échelle divine, saint Jean et ses disciples ne distinguent pas le Dieu des Juifs de celui des chrétiens. C'est le LogoSy suivant eux, qui a parlé au législateur hébreux dans le buisson ardent ; c'est le même Logos qu'on désigne dans l'Ancien Testament sous le nom de Sagesse ; tandis que les gnostiques n'ouvrent la porte du salut et du retour à la vie
spirituelle et bienheureuse qu'à ceux qui, par nature, sont participants de l'esprit divin , Pécole de Jean ouvre le royaume de Dieu à tous les hommes de bonne volonté qui croiront en Jésus ; tandis que les premiers nient la vertu de l'effort humain et la valeur des actes, les seconds veulent que l'amour et les bonnes œuvres soient le signe d'élection, la marque des âmes pures et vraiment divines, le témoignage assuré de la foi véritable. Ces différences capitales et que l'avenir devait mettre de plus en plus en relief, furent-elles aperçues partout par les chrétiens du deuxième siècle aussi précisément que nous les distinguons aujourd'hui. On ne peut s'empêcher d'en douter quand on songe au succès de la propagande gnostique pendant toute la durée du second siècle, à l'activité de ces écoles et à leur influence certaine sur la direction et l'éducation des esprits à cette époque Sans le gnosticisme, l'école chrétienne d'Alexandrie ne se fût peut-être pas formée. Dans la vaste communauté chrétienne, tous ceux qui ont cherché le dogme ont en somme travaillé à l'établir, soit en éveillant à côté d'eux et souvent contre eux le génie spéculatif, soit en suscitant de justes scrupules et d'utiles controverses. Le gnosticisme paraissait une réaction contre le monothéisme sévère et un peu froid d'Israël. Les chrétiens attachés à l'unité divine avaient beau répéter : il n'y a qu'un seul Dieu, il ne faut pas poser deux dieux, l'un le créateur, l'autre le père du Seigneur; nombre de docteurs chrétiens, originaires de l'Aie Mineure ou de la Syrie, à Rome même, coname Justin martyr, tout en affirmant que Jésus est le fils de Dieu, le Logos descendu tout entier dans la chair, inclinaient à en faire un Dieu de second ordre à la façon
des gnostiques qu'ils combattaient, et Tatien, disciple de Justin et spéculant sur ses traces, et plus sévère que son maître pour les œuvres de la philosophie profane et porté vers un idéal beaucoup plus sévère de pureté morale, était accusé, dès la fin du deuxième siècle ou le commencement du troisième, de donner dans les erreurs de Valentin.
L'opposition que le gnosticisme rencontra dans l'Église, fut surtout une opposition de bon sens et de sagesse pratique. C'est pour cette raison qu'elle dut être plus opiniâtre à Rome que partout ailleurs. Les principaux de l'Église, et on peut dire la grande masse des fidèles, avaient un sentiment plus ou moins distinct du très-réel danger que faisaient courir à la communauté chrétienne ces philosophes intrus, frottés à tous les systèmes , prétendant les réunir et y superposer la doctrine nouvelle , très-savante et très-subtile sans doute, mais dédaigneuse des besoins populaires, insouciante de toute tradition, traitant les livres évangéliques et les écrits des apôtres comme une matière informe et molle qu'on peut tailler et modeler à sa guise pour en tirer la statue qu'on veut faire. Ceux des chrétiens qui se laissèrent séduire à ce syncrétisme mal digéré et à ces curiosités spéculatives, quittèrentle grand courant de la pensée chrétienne pour former de petits ruisseaux isolé», c'est-à-dire se cantonnèrent en sectes étroites. L'orgueil des membres qui çà et là les formèrent, ne leur tint lieu nulle part de vitalité. Le sens des fidèles ne les trompa point dans leur aversion pour les sectaires. Avant les grands conciles et les solennelles définitions de foi, avant même les doctes polémiques et les réfutations en forme, les systèmes gnos-
tiques furent dans l'Église chrétienne à Fétat d'opinions séparées, suspectes aux simples, odieuses aux maîtres et aux guides, séduisantes seulement pour les esprits philosophes et les âmes naturellement tournées vers les exagérations ascétiques.
En face de cette minorité d'abstracteurs à outrance, qui se considéraient comme l'état-major des chrétiens, et si Ton peut dire, à l'autre bout de l'ÉgUse il y avait nombre de traînards qui, à l'âge apostolique, avaient résisté à l'impulsion de saint Paul, et gardaient encore au second siècle un attachement dévot aux croyances et aux observances judaïques dont l'avant-garde faisait si bon marché. Parmi les gnostiques, Cerinthe est le seul dont on dise qu'il maintint en partie les rites mosaïques. Tous les autres les répudiaient hautement et absolument. L'auteur du quatrième Évangile aussi, et derrière lui, Ignace et Poly carpe, ne leur attribuaient aucune valeur. L'onctueux auteur de VÉpUre à Diagnète, parait mettre les Juifs sur le même niveau que les païens, et ne faire pas plus d'estime des sacrifices des uns que de ceux des autres. Cependant le judéochristianisme, malgré les rudes combats qu'il avait subis, n'était pas mort au second siècle. Sa position cependant était changée. Aux temps de l'Église apostolique, il formait non la portion la plus active et la plus militante peut-être — bien que les chefs ardents ne lui eussent pas manqué, — mais la plus nombreuse. Vers le milieu du second siècle , il n'était plus qu'un parti destiné à prendre place dans le catalogue des hérétiques sous le nom de Nazaréens, d'Ébionites et d'Elkésaïtes.
Il n'importe pas ici de distinguer les divers groupes
entre lesquels on a partagé les chrétiens-judaïsants, et si des différences de nom ont en effet couvert d'infimes différences dans la manière d'entendre le christianisme. 11 ne le parait point dans ce cas particulier. Le mot Nazaréens n'apparaît que tardivement comme désignation d'hérétiques. Primitivement dans la bouche des Juifs orthodoxes, il signifia sectateurs de l'homme de Nazareth, comme le mot chrétiens adopté à Antioche voulait dire partisans du Christ.
Or, les Nazaréens et les Ébionites, au second siècle sont des chrétiens selon le cœur de Jacques, le rempart du peuple. C'est une communauté de bons Juifs d'esprit étroit, étrangers à toute métaphysique, attachés au pur monothéisme d'Israël, pratiquant la pauvreté en commun ^ gardant avec ténacité la circoncision et observant les vieilles prescriptions de la loi de Moïse. Tout leur christianisme, c'est qu'ils croient que Jésus est le messie promis par les prophètes, et qu'il est venu achever la loi et la purifier des sacrifices sanglants. Ils ignorent les hautes spéculations du iv^ Évangile et la théorie du Verbe divin, et ne sont pas éloignés d'y voir des nouveautés dangereuses et comme un levain d'idolâtrie gnostique. Le messie Jésus est, suivant eux, né de naissance naturelle. L'Esprit-Saint s'est uni à lui seulement au moment de son baptême dans le Jourdain et l'a quitté au moment de la passion, Ils ont à leur usage un Évangile dit Evangile suivant les Hébreux, qu'ils attribuent à l'apôtre Mathieu. Us vénèrent, parmi les apôtres, Jacques et Pierre. Saint Paul est resté pour
1. nowTCv <^£u^£c <^eT ÈXÔsTv èuayysXiov OTTO -irXâvcu nvô; xal eîô'&Srwc, (lETa xttTXtpeaiv tou à*)ftcu toitcu eùa-y'yéXiov akrfigç xpôçoc ^lawgjtcpôïivat ii; ttravôpd«»oiv tûv èaojiivwv ftîp8T8(i»v. {Homélies^ Clim. II, 1 7.)
eux le traître, Fapostat, Tapôtre intrus, infidèle et prévaricateur. Ils écrivent des livres pour relever l'autorité de Jacques et celle de Pierre, et flétrir la mémoire de Paul, le déserteur de la loi. Dans les homélies du pseudo-Clément, sorties, paraît-il, d'une plume ébionite, le nom de Paul n'est pas prononcé une seule fois, mais il est fait de perpétuelles et évidentes allusions à son œuvre, laquelle est présentée conmie un poison contagieux. L'apôtre saint Pierre proteste contre l'infatuation de ceux qui l'ont repris : il est constamment montré suivant Paul à la trace, pour guérir les âmes qu'il a infectées du venin de sa prédication. Saint Jacques, dans ces pièces étranges, paraît jouer le rôle de grand pontife, déjuge et d'arbitre de la vraie doctaine. Nul ne peut enseigner sans avoir reçu de lui comme un certificat d'orthodoxie. Pour les Ébionites, le Christ n'est autre chose que le dernier des prophètes et des docteurs, celui qui a eu pour mission, non de détruire, mais de couronner l'édifice élevé par Moïse. Après la destruction du lieu saint et le mensonge d'un Évangile séducteur, sans doute celui de Paul, l'Évangile véritable, celui des Ébionites, a paru pour le redressement des erreurs et la confirmation delà foi. Des Nazaréens, on ne nous dit pas qu'ils fussent aussi animés contre Paul que les Ébionites. Ils le reconnaissaient pour apôtre des. Gentils, et, tout en suivant eux-mêmes les prescriptions de la loi, ils ne les regardaient pas comme obligatoires pour les païens.
Plus d'un siècle d'existence et de luttes avait fondé l'autonomie de la communauté chrétienne. Le pouvoir, les lettrés et le bas peuple savaient bien le nom des chrétiens et ne les confondaient plus avec les Juifs :
cependant, les liens qui attachaient TÉglise chrétienne au judaïsme n'étaient pas aussi complètement rompus qu'on le croit, au milieu du second siècle. Les judaïsants ne formaient plus, comme aux temps apostoliques, la majorité des Églises ; ils demeuraient cependant nombreux, sans doute en Palestine, où le souvenir des aïeux était plus vivant, et, ça et là, groupés, et résistant, avec cette ténacité qui est un trait de la race juive, au courant qui entraînait les frères plus libres dans des voies nouvelles. Battus en brèche de deux côtés par le parti des purs philosophes, partisans de la gnose, qui prétendaient tenir la tête du mouvement chrétien et considéraient le judaïsme entier, théologie et morale, coname un bégaiement d'enfants ; et par ceux qui, à Éphèse, à Antioche, à Smyrne ou à Alexandrie, s'expliquaient sur la nature du Christ Jésus et sa mission, et donnaient des écrits où le dédain du judaïsme perçait dans le silence volontaire dont ils le couvraient, ou éclatait dans d'amères critiques, les chrétiens judaïsants se soutenaient [par cela seul que les livres sacrés invoqués par les écrivains chrétiens et allégués avec une autorité unanimement reconnue, étaient encore les seuls livres de l'Ancien Testament. La plupart des écrits qui composent le recueil du Nouveau Testament étaient connus certainement depuis longtemps au milieu du deuxième siècle. Les Pères apostoUques y font allusion ou en citent des passages, soit textuellement, soit sans grande altération, comme il arrive quand on cite de mémoire ; mais ces écrits ne paraissent pas constituer, à leurs yeux, une Écriture Sainte. Le Pentateuque et les livres des Prophètes, voilà la seule Écriture Sainte pour les chré-
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tiens des deux premiers siècles. Ils n'en connaissent point d'autre. L'Évangile est allégué d'une manière générale comme un récit traditionnel ou un document historique, non comme un témoignage proprement divin. De même, les Mémoires des Apôtres dont il est fait mention dans saint Justin ^ . Celui-ci ne semble pas leur accorder une autorité égale à celle qu'il attribue aux prophètes inspirés d'Israël. Et Théophile d'Antioche, quand il vante la haute antiquité des livres saints des chrétiens comparés aux histoires des Égyptiens et des Grecs, n'entend évidemment parler que des écrits de l'Ancien Testament. C'est seulement, et au plus tôt vers la fin du second siècle, que les livres évangélîques et apostoliques sont triés, forment une espèce de Canon — lequel encore n'est pas absolument et identiquement le même pour Irénée, Tertullien et Clément d'Alexandrie, — et sans remplacer l'autorité réservée au Pentateuque et aux écrits des Prophètes, commencent à la partager. Dès lors, l'Écriture sainte signifiera les livres sacrés des Hébreux et un certain choix des écrits évangéliques et apostoliques.
Or, jusqu'à ce que ces derniers écrits eussent aoquis l'autorité d'inspiration qui ne leur était pas explicitement reconnue au commencement, le parti des Ébionites, c'est-à-dire le parti des chrétiens fidèles à Israël, ne pouvait-il pas se targuer que l'ancienne religion de Moïse fût en possession de fournir exclusivement à l'Église chrétienne le fondement sur lequel celle-ci reposait? N'était-il pas logique de leur part de se refuser à abandonner des ordonnances qu'ils lisaient dans