Eusèbo, Hist. Ecoles,, V
Là OÙ l'extase prédomine les femmes prennent aisément le pas sur les hommes. Plusieurs des chefs des diverses Églises avaient auprès d'eux une ou plusieurs Égéries favorisées, disaient-ils, de visions et qu'ils considéraient comme des lyres dont les cordes résonnent toutes seules, sous la main de Dieu qui les touche.
On sait que Simon de Gitton, dit le magicien, était accompagné d'une femme. On raconte qu'il l'avait prise dans un bouge de Tyr, l'emmenait partout avec lui, la donnant comme l'âme du monde et l'inspiratrice de ses pensées. On parle aussi d'une compagne de Marcion. Apelle, disciple de ce dernier, s'était également attaché à une vierge d'Alexandrie, nommée ou peut-être surnommée Philumène. Cette possédée, «ange de séduction, dit Tertullien, qui se donnait pour un ange de lumière », dictait à son ami spirituel ses livres de prophéties et de révélations. De même le gnostique Marcus racontait que la tétrade Sigé, la première émanation du grand Dieu , s'était offerte à lui pour lui révéler le mystère de sa théologie. Dans l'École de Montan, Maximilla, Priscilla et Quintilla sont célèbres. Ces illuminées, dontla foiétait ardente et l'enthousiasme sincère, éprises d'un idéal de pureté extraordinaire, enivrées de leurs visions, prêchant le jeûne, la mortification, le dédain de la vie terrestre et le prochain affranchissement des âmes , acquirent dans la secte une autorité prépondérante. D'autres dans la même communauté enseignaient et dirigeaient les fidèles. «Nous avons aujourd'hui une de nos sœurs, dit Tertullien, favorisée de la grâce des révélations qui dans l'extase que l'Esprit lui envoie parmi l'assemblée
des fidèles, au milieu des cérémonies solennelles, converse avec les anges, parfois même avec le Seigneur, voit et entend les mystères, lit dans les cœurs de quelques-uns et indique les remèdes à ceux qui en ont besoin. Soit qu'on lise les écritures, soit qu'on chante des psaumes, soit qu'on prononce une homélie, elle trouve partout matière à ses visions. Un jour pendant que je discourais sur Tâme, cette sœur fut visitée par l'Esprit. Après la célébration du sacrifice et le départ des fidèles, elle demeura, et, comme elle a coutume de le faire, car nous recueillons scrupuleusement ses paroles, elle nous révéla ce qu'elle avait vu. Entre autres choses, dit-elle, une âme s'est montrée à moi corporellement. Je la voyais, non pas sans consistance ni forme, mais sous une apparence qui permettrait de la saisir, tendre, brillante, de couleur aérienne et de figure tout à fait humaine ' » .
Les montanistes se flattaient d'être l'élite de l'Église. Ils traitaient de grossiers (psychiques) tous ceux des chrétiens qui, s'accommodant à la vie du siècle, répugnaient à leur exaltation immodérée et condamnaient l'esprit de détachement exagéré qui les animait, fls appelaient faiblesse et corruption le bon sens et la sagesse de leurs adversaires. Ils faisaient bon marché de la majorité qui refusait de les suivre dans leurs voies d'étroit rigorisme. « L'Église, disaient-ils, est là où est l'Esprit. Il ne s'agit pas de compter le nombre
] . Est hodie soror apud nos revelationum charismata sortita quas in Ecclesia inter dominica solemnia per extasim in spiritu patitur, eonversatur cum angelis, aiiquando eliam eum domino et videt et audit sacramenta et quorumdam corda dignoscit, et medicinas desiderantibus submittit, etc. — Tertullien, De anima, IX.
des évêques * ». Les églises des montanistes du reste étaient nombreuses en Asie-Mineure et en Phrygie. Us ne péchaient que par un excès d'austérité, et cet excès a quelque chose de rare et d'exquis pour les âmes élevées. Us s'étaient illustrés par leur courage pendant les persécutions. Dans les scènes épouvantables de Lyon en 177, ils avaient déployé un admirable héroïsme. Il paraissait dur de les condamner et TÉglise de Rome hésita en effet quelque temps. N'eùtce pas été condamner et répudier ceux de ses enfants (pii l'honoraient le plus et étaient comme la fleur de la chrétienté naissante ? Les livres de révélations et de visions n'étaient-ils pas classiques dans la communauté? Les prisons où les martyrs enfermés attendaient un supp]jice ardemment souhaité, les réunions des fidèles où ils se préparaient à ces terribles épreuves, étaient souvent le théâtre de scènes extatiques et de révélations. La conscience des fidèles ne se fût-elle pas soulevée si quelque autorité ecclésiastique, s'inspirant des conseils d'une froide sagesse, eût essayé de fermer les bouches de ceux qui sur le seuil de la vie éternelle; dans cet absolu détachement de toute passion et de tout intérêt terrestre où il semble que la pure vérité se découvre mieux, donnaient des conseils, des exhortations et attestaient de saintes visions. Les fous sublimes ne sont pas moins nécessaires à l'origine des fondations reUgieuses que les sages et les politiques.
Parmi ces débats et ces dissentiments , au milieu
1. Non Ecclesia numerus Episcoporum. — TertuUien, De piidicitia.
de toutes ces diverses écoles entre lesquelles FÉglise était divisée au second siècle, Tunité et Tordre se faisaient peu à peu par une lente et sage élimination des éléments infidèles ou suspects qui semblaient menacer le présent et compromettre l'avenir de la vaste communauté chrétienne. L'esprit d'exclusion eût été dangereux au commencement en changeant la reli* gion en secte : la largeur sans mesure, à la fin du second siècle, ne l'eût pas été moins. On ne pouvait organiser et légaliser le chaos, ni former un faisceau d'idées réfractaires et discordantes. Il fallait choisir, c'est-à-dire exclure. A ce moment l'autorité ecclésiaS' tique, non encore une, mais centralisée en divers foyers se créa. La conscience chrétienne, prit insensiblement possession d'elle-même et se reconnut dans certains docteurs et dans certains chefs. La sagesse commune suffit en plus d'un endroit sans doute à retenir, à modérer ou à répudier décidément les écarts du sens individuel et les hardiesses d'une métaphysique ambitieuse et hautaine.
A la fin du second siècle Irénée et TertuUien , le premier en dépit peut-être de tendances montanistes. le second en dépit de ses sympathies avérées pour ces sectaires, firent œuvre de sentinelles vigilantes et de champions de l'unité chrétienne. Peu d'années après, dans la première moitié du troisième siècle, un adversaire passionné de Callixte , évêque de Rome , qu'il accusait d'incliner à l'unitarisme , pendant que luimême était accusé de donner dans le dithéisme , écrivait un livre pour confondre les hérésies, filles de la philosophie profane suivant lui, et réfutait plus de trente auteurs de sectes qui s'étaient formées autour
de rÉglise ou dans son sein. Si peu irréprochables, en regard des définitions ultérieures, que fussent ces docteurs qui faisaient de la sorte la police de l'Église et combattaient pour la tradition, et, bien qu'euxmêmes sur certains points, donnassent prise à la critique, leur œuvre cependant attestait le besoin et le désir de fonder l'unité de la foi chrétienne, et y servait.
Une autorité unique et sainte commence à s'élever en face des Églises diverses et des chefs d'école pour lesquels la tradition de l'enseignement oral se continuant d'une génération à l'autre n'est guère qu'un mot : c'est l'Église, abstraction pure, si l'on veut, mais en même temps conscience vivante en quelque sorte de la foi du plus grand nombre. C'est l'Église qu'Irénée et Tertullien opposent d'une seule voix aux nouveautés des hardis docteurs orientaux, l'Église qui dans le Pasteur d'Hermas est comparée à une tour dont Jésus- Christ est la porte, dont la construction commencée dès les premiers jours du monde ne sera terminée qu'au second avènement du Seigneur, et dont les pierres sont tous les fidèles : Cette Église fondée par Jésus -Christ et sur Jésus - Christ , glorifiée par les épreuves des premiers disciples, cimentée par l'union dans le martyre de Paul , de Pierre et de Jacques, si divisés qu'ils aient été pendant leur vie, et dont l'auteur du quatrième Évangile a posé le premier le profond symbole dans la doctrine du Logos incarné.
Pour combattre l'opposition faite aux fidèles par toutes les forces coalisées de la société païenne, l'union était nécessaire, et pour triompher à la fin de cette
opposition' il fallait que cette union des cœurs, des esprits et des volontés parmi tous les membres de Tassociation fût plus forte et plus intime que celle quô Tintérôt, la politique, Fignorance ou les préjugés fo^ maient entre tous les ennemis du nom chrétien. Quand la première et la seconde génération se furent éteintes, depuis la venue du Christ, et que la croyance au retour prochain du Seigneur se fût affaiblie parmi le plus grand nombre, ou que ce retour parût reculé à un temps indéterminé et ignoré, on comprit malgré la foi persistante de quelques rêveurs millénaristes, qu'il s'agissait d'asseoir ici-bas la société nouvelle. A ce moment même elle était déchirée par les opinions et les entreprises dogmatiques de mille théosophes qoi ne prétendaient à rien moins qu'à prendre la tête du mouvement chrétien et créer sa doctrine. Contre eux, à l'origine, on peut du moins le supposer très-vraisemblablement, la science un peu neuve de l'Église» était mal armée. Mais pour la résistance à ces périlleuses directions , le bon sens général suffit. La grande masse de la communauté chrétienne opposa une invincible force d'inertie aux rêveurs et aux dialecticiens de la gnose.
Contre leur propagande occulte, on lutta en faisant retraite, en les laissant à eux-mêmes, en les isolant dans leur secte ; on fit le vide autour d'eux, autant que possible : c'est là, ce nous semble, comme il faut comprendre le terme d'excommunication dont se servent au sujet des Valentin, des Cerdon et des Marcion, les écrivains ecclésiastiques. Quels qu'aient été leurs succès momentanés en Syrie, en Egypte ou même à Rome, ils se trouvèrent de bonne heure dans
la condition que la critique et l'autorité ecclésiastiques consacrèrent et légalisèrent plus tard , c'est-à-dire à l'état de dissidents et de séparés. Le bon sens catholique, avant les controverses, s'écarta d'eux, les condamna et mit en garde contre eux la majorité des fidèles. Ce bon sens avant de décider du vrai sut juger du faux. Au second siècle, en efifet, il nous paraît qu'on ne peut affirmer que le dogme chrétien sur tous les points soit expliqué et fixé. Le troisième et le quatrième siècle ne termineront même pas les débats sur la nature et les rapports du Père, du Fils et de l'Esprit- Saint. Il est douteux que le symbole d'Athanase eût satisfait Polycarpe ou saint Justin, ou ceux mêmes qui en 269 condamnèrent les opinions unitaires de Paul de Samosate et rejetèrent comme nouveau et peu convenable le terme homoousios adopté plus tard à Nicée. Ainsi les exclusions de l'Église précédèrent les définitions de foi. L'association chrétienne s'était formée sous le feu des persécutions : elle se serra davantage contre le danger des divisions intestines, laissant au temps le soin d'user les doctrines dangereuses ou les téméraires interprétations, et gardant, si l'on peut dire, l'instinct secret qu'elle était destinée à sortir victorieuse des violences et à survivre aux sectes qui menaçaient de la dissoudre. Vainement l'opinion païenne et les philosophes qui avant la fin du second siècle daignaient faire au christianisme l'honneur d'une polémique en règle, attribuaient à l'Église les opinions de quelques dissidents et, notant la diversité et la confusion de doctrines qui semblaient partager la conamunauté , demandaient en raillant comment ceux qui désirent faire leur salut doivent s'y prendre , et
s'il leur faut jeter les dés pour se déterminer sur le choix à faire et décider à qui ils se donneront*. L'Église laissait passer ces accusations comme tant d'autres, et quarante ou cinquante ans après, un chrétien, un de ces grossiers pour lesquels seuls, disait Celse, Jésus a déclaré que le Fils de Dieu était venu ouvrir la porte du Ciel, mais un savant, fort au courant des spéculations de toutes les Écoles, répondait que l'ÉgUse avait désavoué ces sectaires, et ne souffrait pas qu'on les confondit avec elle. « Les imaginations des ophites et des faiseurs de diagrammes dont on forge des armes contre nous, disait Origène, viennent de personnes absolument étrangères à la doctrine du salut, qui ne reconnaissent Jésus ni pour leur sauveur, ni pour leur maître, ni pour Dieu, ni pour Fils de Dieu *. Plus d'un demi-siècle avant la réponse d'Origènc à Celse, l'idée de l'Église universelle considérée comme un corps vivant dont les ÉgUses particulières sont les membres, se formait. L'Église prétendait n'être bornée ni dans le temps ni dans l'espace, réaliser et imiter dans l'ordre religieux l'unité de l'empire, et déborder ses frontières. Les traditions les plus anciennes et les écrits les plus sagement choisis en général étaient opposés aux élucubrations subtiles, aux traditions douteuses et aux écrits apocryphes dont s'autorisaient les communautés séparées où la doctrine de chaque maître s'émiettait pour ainsi dire entre les mains des disciples. Un docteur de la fin du second siècle écrivait : « Là où est l'Église, là même est aussi l'esprit de Dieu.