Origène, Coiit. Cela,, VI
Efle est la dépositaire de Fœuvre de Dieu et Féchelle qui permet de monter jusqu'à lui^ »
L*efEort visible vers Funité et Torganisation ecclésiastiques, dès le milieu du second siècle, se prouve encore mieux que par des textes, par le fait des débats qui eurent lieu en ce temps au sujet de la célébration delapâque. Dans nombre d'Églises, particulièrement en Asie Mineure, le rite judaïque de la manducation de l'agneau s'était maintenu. Il avait lieu dans la nuit du 13 au 14 du mois de Nisan. Le 14 on célébrait l'anniversaire de la passion, et le troisième jour qui suivait, la fête commémorative de la Résurrection. Dans d'autres Églises et particulièrement dans celle de Rome, la fête de la Résurrection était constamment célébrée le dimanche, et la mémoire de la Passion le vendredi précédent. Il suivait de là que pendant qu'une partie des Églises était plongée dans le deuil et la tristesse, d'autres Églises étaient dans l'allégresse. Cette diversité n'avait qu'une très-petite importance. Cependant entre les années 152 et JS5 cette question de discipline excita de vifs débats entre Polycarpe, évêque de Smyrne, alors à Rome, et l' évêque de cette ville, Anicet. Le chef de l'ÉgUse romaine prétendait établir l'uniformité et imposer partout l'usage des Églises d'Occident. Le chef le plus écouté des Églises de l'Asie Mineure défendait les traditions et prétendait de son côté maintenir les coutumes suivies dès le commencement. La controverse n'aboutit pas. La variété que Tesprit d'ordre de Rome voulait abolir subsista. Vers
1. Scala aacensionis ad Deum, ubi enim Ecclesia, ibi et spirilus t)ei. — Irénée, III, 24, p. 223» 6dit. Massuet. Conf. Ignat., Epist, ad Smyrnxos, VIII.
la fin du siècle la question fut remise sur le tapis. L'évêque de Rome, Victor, reprit la thèse et les prétentions d'Anicet. Polycrate, évoque d'Éphèse, résista, appuyé par l'assentiment de plusieurs évêques asiatiques. Des réunions synodales, dont Fimportance sans doute a été exagérée , se tinrent de part et d'autre. L'impatience de l'évêque Victor et son humeur impé* rieuse faillirent amener un éclat et rompre la paix. Il prétendit retrancher de l'Église ceux qui refusaient de s'y soumettre. Irénée, le pacifique, intervint et d'autres avec lui. On dispute sur le point de savoir si l'excommunication fut lancée. En tout cas elle n'eut pas d'effet. L'union demeura, mais l'unité en cette matière fut ajournée. Cependant il est assez remarquable que dans le livre des Philosophumena^ écrit trente ou quarante ans plus tard, les conservateurs tenaces de la coutume judaïque soient mis au nombre des hérétiques sous le nom qu'ils ont gardé de Quarto* décimans, et sévèrement notés pour cette seule diver* gence S bien qu'on reconnaisse qu'ils sont d'accord avec l'Église et irréprochables sur tout le reste*
La question pour le christianisme, au siècle apostolique, avait été de savoir s'il serait par soi ou s'il se • réduirait à n'être rien de plus qu'une forme contestée et on peut dire une hérésie du judaïsme destinée à languir dans l'indifférence et à s'éteindre comme une secte obscure, après un temps plus ou moins long^ dans un coin de la Palestine et de la Syrie. Question capi-» taie, être ou n'être pasi L'œuvre impérissable, rinmK)r^
1. L^auteur des P/^t7o.«o/7/(. les appelle TeoaapEoxai^éxaTiTÔv, elles caractérise ainsi : çiXovstKot rm cp6otv, {<^ib)Tai ttv pûoiv, pidcxipt,(dTfp&i Tov rpoTTOv. — Philosoph,^ VUl, 6.
MOUVEMENT DES IDÉES CHRÉTIENNES AU Il« SIÈCLE. 65
tel honneur de saint Paul est, d'avoir en le dégageant des observances légales, en lui ouvrant sans condition le monde païen, en opposant la foi à la loi, en présentant Jésus comme Fauteur d'une révélation nouvelle, non pas contraire à la révélation de Moïse, mais plus libre, plus large et plus complète, en conviant les hommes de toute race, de toute condition à la doctrine du salut, fondé son indépendance. La persécution de Néron dont Thorribl-e cruauté sépara les chrétiens des juifs, consacra en quelque sorte l'autonomie de la religion nouvelle, et la destruction du Temple, qui suivit six ans après par les armes de Titus, ôta de quelques esprits arriérés l'idée que Jérusalem dût être sa capitale. La dispersion forcée des Juifs avait commencé ; les chrétiens, sans nourrir de vains regrets, ni chercher encore de capitale terrestre, se glorifièrent d'être des dispersés et des exilés volontaires, plus avides du ciel que d'aucun royaume d'ici-bas.
Au second siècle les Églises vécurent à côté et en dehors des Synagogues, et les liens entre l'ancienne alliance et la nouvelle, que plusieurs n'avaient pas voulu rompre par scrupule de conscience ou par politique, se détendirent d'eux-mêmes peu à peu. L'esprit de saint Jacques, qui persista dans certains groupes, fut alors considéré, non comme l'esprit du christianisme, mais comme celui d'une secte étroite et sans avenir au sein de la communauté décidément émancipée. Bien plus, c'est un trait commun à la plupart des chefs des Églises gnostiques, de considérer le judaïsme comme une religion d'ordre inférieur. En ce sens, Basilide, Valentin, Cerdon et Marcion paraissent n'avoir fait que pousser à l'extrême quelques-unes des idées que saint
Paul avait posées avec plus de fermeté qu'il ne les avait appliquées.
Ce second siècle est pour le christianisme une ère d'élaboration, de polémique et d'ébauches doctrinales. La théorie du Logos s'y introduit, et reçoit de toute part les plus hardis et les plus étranges développements. Les sectes se multiplient. C'est proprement rage des hérésies, c'est-à-dire des essais dogmatiques. Le syncrétisme oriental tend à absorber le christianisme dans des systèmes où il paraît noyé et perdu. C'est l'épanouissement de la gnose. Le mysticisme y fleurit. On y célèbre la vie parfaite dégagée des conditions communes, doctrine de théologiens et de moralistes raffinés, qui se résume en un échafaudage d'abs^ tractions réalisées et en une morale qui oscille entre des visées célestes et le plus grossier relâchement.
Que d'idées sont alors mises au creuset! On puise partout. L'éclectisme et le mysticisme sont les caractères du temps. Les vieilles religions orientales et les anciennes philosophies sont conviées à fournir les éléments de la doctrine nouvelle. Entre les mains des hardis docteurs de la gnose le christianisme tend à se transformer en une synthèse où la part de la raison et celle de la foi semblent ménagées. Dieu s'y multiplie étrangement. Le Verbe est son premier-né ; mais il y en a bien d'autres. Que de degrés entre le ciel et la terre depuis l'indéterminé, l'être sans nom supérieur à l'être, jusqu'à la puissance malfaisante et jalouse et en tout cas déchue et subalterne dont le monde terrestre est l'ouvrage ! Dans tous ces systèmes l'enseignement et la tradition apostolique disparaissent en grande partie. Nul compte n'est tenu des simples récits
évangéliques. Le dogme fondamental de rincarnation et le dogme de la résmrection sont effacés.
Il est peu contestable cpie le gnosticisme ait fait de nombreuses recrues dans les communautés chrétiennes, aspiré à en prendre la haute direction, réussi à former des Églises nombreuses, agité et troublé profondément les âmes, excité en Orient et en Occident de vives défiances et d'âpres disputes. Les polémiques du temps nous manquent et les boutades prêtées à saint Jean en face de Cérinthe et à Polycarpe vis-à-vis de Marcion ne peuvent les remplacer. L'érudition et la subtilité d'esprit étaient peut-être du côté des partisans de la gnose. Les défenseurs de la tradition apostolique avaient plutôt, ce semble, des négations à opposer aux gnostiques qu'un système positif et une doctrine arrêtée. Leur résistance obstinée, si passive qu'elle ait été, fut sans doute celle du bon sens qui ne sait pas répondre et refuse de céder, qui voit distinctement l'erreur et le péril et ne veut pas se donner. L'Église se garda vraisemblablement par le bon sens plutôt que par la dialectique.
Sans parler de l'erreur, quel était le clair danger que les divers systèmes, et comme on parle, les hérésies du second siècle, firent courir à la communauté chrétienne et contre lequel elle s'associa sous le nom d'Église catholique ? Celui de transformer la religion nouvelle en une secte étroite demi-philosophique et demi-religieuse, incapable de fléchir aux nécessités du temps, de s'accommoder aux conditions communes de l'humanité et de recevoir tous ses membres dans son sein.
La conscience des fidèles vit avec une admirable
justesse que Tesprit de Jésus et de ses disciples n' Das dans ces spéculations et ces directions singulii dans ces géhennes spirituelles et morales où les g tiques, les montanistes et les autres chefs d'école tendaient Tétouffer, et qu'il fallait s'éloigner une égale décision de la routine des judaïsants et nouveautés aventureuses des philosophes.