Montaigne, Apolog\e de Raymond Sebond^ passim
mique. Qu'importe ce qu'on, dit, et ce qu'on pourrait dire contre la religion des Juifs ? Les .Juifs forment une nation, ils ont leurs coutumes et leurs lois, particulières. Cela est régulier et légitime. Les^ coutumes et les religions de chaque peuple sont une part de. son génie et en dérivent. On ne saurait blâmer personne de préférer les croyances de ses pères à toutes les autres et de garder les traditions dans lesquelles il a ^té nourri. Celse en le reconnaissant et en alléguant la maxime que chacun doit suivre les coutumes de son pays s'exprime en honmie d'État. Cette maxime essentiellement conservatrice, née d'un réel esprit de paix et de large conciliation, Rome conquérante s'en était partout inspirée. Nulle part, dans le cours de son histoire, on ne voit la force romaine au service du prosélytisme, et travaillant à établir l'unité religieuse en mêpae temps que l'unité politique. Le prosélytisme s'exerça plutôt au dépens des vieux usages romains et la sévérité du culte des vainqueurs s'altéra insensiblement au contact des peuples vaincus. A. la fin de la République et au commencement de l'empire, Rome devint, si l'on peut dire, l'auberge de tous les dieux du monde..
Les variétés religieuses de l'Egypte et de l'Asie, sans appartenir peut-être au système romain, pouvaient s'accommoder avec lui. Mais le monothéisme jaloux et exclusif des Juifs fut également respecté — ncjn comme vrai, ni comme réputé digne de respect — mais comme religion de fait et établissement national. Les coutumes religieuses des Juifs étaient gé7 néralement méprisées, jamais elles existaient depuis un temps immémorial, elles avaient leur place dans
Tordre du inonde romain. On peut blâmer, dit Celse, ceux qui, nés b,\i sein de rhéllénisme s'avisent de judaïser, mais non ceux qui nés Juifs demeurent Juifs. Il est remarquable que malgré leur caractère turbulent, et les fréquentes levées de boucliers qui eurent lieu en Syrie et en Palestine, depuis la fin du règne de Néron jusque vers la fin du règne d'Hadrien, et quoique les idées religieuses fussent la cause principale de ces mouvements, Rome n'ait pas songé à exteiminer la religion juive, ne l'ait interdite nulle part, l'ait respectée même après la destruction de la nationalité juive. C'est que le nom des Juifs n'était pas dans l'enipire Romain le nom de collegiati ou de corparati illicites, c'est-à-dire d'affiliés hors la loi, mais le nom d'un peuple qui avait eu sa place sur la carte du monde romain, qui, encore que cette place fut effacée, gardait le prestige que donne J 'antiquité des traditions.
Celse, qui raille et attaque les croyances des Juife^ leur fait grâce à ce point de vue. Ils sont le reste d'un peuple, et l'État ne peut songer à ajuster à un même niveau les mœurs, les coutumes et les religions établies. Mais il remarque que rien n'est plus déplacé que l'orgueil juif. S'il va au fond des choses- et examine leur religion en philosophe, il ne voit pas qu'il y ait lieu de s'en targuer. S'il la considère en historien, il remarque qu'il n'est pas vrai que l'objet de leur culte, leurs pratiques et leurs observances leur appartiennent en propre et les distinguent des autres. Enfin il Jos prie de descendre en eux-mêmes, de se souvenir de leur histoire, et de regarder l'état où ils sont réduits. Us verront s'ils ont bien le droit de s^estimerles fils choisis de Dieu et les pupilles du Trè^Hailt.
La plus grande partie de ce second livre, on le voit, €st dirigée contre les Juifs. Un des mots par lesquels il se termine est à noter : « Les Juifs, dit Celse, n'ont pas connu le grand Dieu ' . » Celse est-il si mal informé des choses qu'il croie que les Juifs adorent en effet le <îiel? Veut- il par là leur reprocher d'être étrangers aux hautes spéculations philosophiques? Entend-il juger leur Dieu par le peu qu'il semble avoir fait pour eux et l'abaissement où il les a laissés tomber? Veut-il simplement leur renvoyer ici Taccusation qu'ils portaient communément contre les païens d'ignorer le vrai Dieu ? C'est de la part de Celse outrage gratuit, étrange injustice ou singulier aveuglement.
Après avoir argumenté contre le principe juif et chrétien, et, mêlant deux questions, celle de l'essence de Dieu et celle de sa manifestation dans l'espace et le temps, tiré de la première la négation de la seconde, sans réfléchir que cette aï*gumentation ruine en même temps par la base toutes les religions de forme polythéiste, Celse, laissant- les Juifs, s'adresse aux seuls •chrétiens.
Ceux-ci ne peuvent alléguer aucune tradition nationsde. Ils n'ont jamais eu d'établissement régulier nulle part. Ils sortent des Juifs et ont rompu avec eux, «t sont depuis lors flottants en tout pays. C'est chez les Juifs qu'ils ont trouvé leur Dieu et celui dont ils ont fait leur maître, qu'ils appellent son fils. Ils ont la même cosmogonie que les Juifs, nomment de la même manière les premiers hommes, ont adopté les mêmes histoires et les mêmes légendes. Sans doute, ils sont