I. Oux it5'w; TÔv as-Yav Oiov. — Cont» Celt,^ V
horriblement divisés au sujet du premier Dieu, maïs ceux du moins de la grande Église reconnaissent que c'est le même que celui des Juifs. Quant au délégué céleste, ils sont bien forcés d'avouer qu'il n'est ni le premier ni le seul qui soit venu.
Il faut leur accorder que dans leur doctrine on trouve des enseignements qui ne sont pas méprisables. Mais ce qu'ils ont de meilleur, ils l'ont gâté en l'empruntant. Us énoncent de sages maximes, mais avec un fracas de paroles menaçantes . ou une bassesse de langage extraordinaire : ils veulent faire croire qu'ils parlent au nom de Dieu, qu'ils ont reçu ses confidences directes, qu'ils participent de son autorité; ils se targuent d'apporter du ciel des choses nouvelles et inconnues. Tous en commun crient qu^on ne peut être sauvé si l'on ne croit que celui qui a été mis en croix est fils de Dieu, et ils ne s'entendent Dasniême sur son compte. Us repoussent tout effort pkir s'éclairer et chercher la vérité, se défient de la science et des savants, appeUent à eux les ignorants et les grossiers, et les troublent par leurs maléfices plus qu'ils ne les instruisent par des raisons.
Us glorifient l'humilité et la pauvreté : Platon Ta fait avant eux et d'un ton plus relevé. C'est de lui qu'ils ont appris à louer ces vertus. C'est de lui aussi qu'ils ont appris à connaître im Dieu supérieur à celui des Juifs. S'ils parlent de l'ascension de l'âme s'élevant peu à peu de sphère en sphère jusqu'aux plus hauts sommets, s'ils construisent à ce propos des figures bizarres avec des noms de démons inconnus dont ils se servent pour leurs opérations magiques : c'est à l'imitation de l'enseignement de^ mystères mithriaquçs.
. Leur distinction du grand Dieu et du démiurge , qu'ils appellent le Dieu maudit et celle du fils du grand Dieu etde Satan, fils du démiurge, et le récit des luttes entre les pères et les fils, tout cela leur vient aussi de vieux mythes, brouillés et mal compris. Y a-t-il rien de plus extravagant et de plus injuste que d'appeler Dieu maudit le Dieu de Moïse, le législateur des Juifs ; rien de plus déraisonnable que de supposer que le fils du grand Keu se trouve opprimé et persécuté par Satan, qui lui dresse des pièges, contrarie ses vues^ et balance son> pouvoir?
Si le monde est, comme plusieurs d'entre eux le disent, l'œuvre du démiurge auquel le gr^d Dieu a prêté sa puissance; conçoit-on entre les deux une lutte? Conçoit-on que le grand Dieu ait été à ce point imprudent et imprévoyant de prêter sa force au Démiiirge, sans savoir que celui-ci en userait mal; si impuissant qu'au lieu de le châtier, de le ramènera l'ordre, il soit obligé de se repentir de ce qu'il a fait,, diisèr de subterfuges pour tout défaire,, d'employer des voies tortueuses et clandestines pour le supplanteip, pour recueillir des enfants qu'un autre a bannis et condamnés?
' Et si le monde est l'œuvre du grand Dieu ; pourquoi contient-il du mal? pourquoi après l'avoir, fait, le, maudit-il, et menace-t-il ses enfants de fes détruire et de les exterminer?
Et quelle singulière création ! Les joiu« y précèdjent la naissance du soleil et de la lumière :;on y voit Dieu qui se repose comme un ouvrier fatigué, de, sa tâohe. On nous dit que l'homme est, son imagje,; coinmç si, Dieu avait une forme et.une apparence: extérieures, on
lui prête des yeux, des oreilles, une bouche, des maijQs. Dieu, disent-ils, ne peut être connu en lui-même, c'est pour cela qu'il a soufflé son esprit dans un corps semblable au notre, afin que nous recevions directement ses enseignements. Mais est-ce qu'un Keu peut naître d'une femme ? Et si quelquesruns soutiennent que le fils de Dieu n'est pas celui-là, mais qu'il est venu immédiatement du ciel sans passer par un corps humain; en quoi, à quel signe de noblesse et de majesté s'estnl distingué des autres hommes? Pourquoi a-t-il été en-* Yoyé seul et en un coin aussi ignoré ? Dieu ne savait-il pas qu'il l'envoyait au supplice? — fls disent que son supplice même avait été prédit. — Mais quel état faut-S faire de ces prédictions obscures et. équivoques ? On sait bien qu'ils se moquent ouvertement de tous les oracles dont les réponses, cependant, et les conseils ont été d'un si grand secours dans les embarras publies et privés. Il ne leur coûte pas beaucoup de prédire encore aujourd'hui, l'écume aux lèvres et avec force gesticulations, en Palestine et ailleurs, sans savoir ce qu'ils disent. Et si l'on allègue les anciennes prophéties, n'est-on pas frappé de tout ce qu'elles contiennent de bas et d'indigne de Dieu? Une chose domine la croyance aux prophéties, c'est que la prédiction soit conforme à la piété et à la raison.
Et si celui qui est venu est en effet l'envoyé céleste promis par les prophètes, comment donc les lois qu'il a instituées sont-elles le renversement de celles que Moïse avait établies par l'inspiration du même Dieu?
Pour ce qui est de la destinée qui suit la mort, ce qu'ils enseignent leur vient des vieux mythes du Tar^ tare et des Champs-Elysées, et leur résurrection àa
LA POLÉMIQUE DE GBL8E. 4ti
corps n'est rien qu'une corraption de la métempsycose. Ils s'y attachent, parce qu'ils ne compremient pas qu'on puisse voir Dieu autrement que des yeux du corps. Allez donc alors à nos vieux sanctuaires, et vous vous satisferez. Et s'ils insistent, demandant tou^ jours comment ils pourront voir Meu et monter à lui, je les renverrai aux poètes inspirés et à Platon. C'est par la bouche de ceux-ci que l'esprit de Dieu a parlé véritablement; ils sont les divins interprètes de la vérité, les maîtres excellents des plus sages et des plus pures maximes morales.
S*il leur fallait à toute force un Dieu nouveau, que n'en cherchaient-ils parmi tant de personnages excel* lents qui ont donné de si grands exemjdes de grandeur, de courage et de pureté, comme Anaxarqne, Épictète et chez eux Jonas et Daniel. L'illusion de leur foi, du moins, eut été autorisée.
Cette troisième partie du livre de Celse n'est pas sans embarras ni désordre. L'auteur parait avoir à l'esprit un flot d'idées dont l'abondance même l'embarrasse, et qu'il accumule plus qu'il ne les ordonne dans des interrogations pressées, et se heurtent un peu au hasard. Voulant profiter de tous ses avantages, et discutant une doctrine qui, |en ce moment même (176-178), à part les grandes ligues, est partout en travail, et où une métaphysique altière et incohérente essaie de se glisser, il ne distingue pas parmi ses adr versaires, et parait tout confondre, parce qu'au sein de la spéculation chrétienne rien n'est encore bien démêlé.
Il avoue que « ceux de la grande Église » recomudssent le même Dieu que les Juifs. C'est un aveu dont 3
faut faire honneur à la bonne foi de Celse, ïnais il l'oublie assez vite, et son eirgumentation — trop serrée pour être, fort claire, sur la distinction du premier Dieu et du démiurge, sur la distinction du monde d'en bas et du monde d'en haut, et sur les intermédiaires divins qui servent d'échelons en chacun d'eux, dans le travail d'ascension et de purification des âmes — , tombe non sur le gros de la société chrétienne, étrangère à ces hautes spiritualités, mais sur des partis et des sectes, déjà combattus vivement, et repoussés par la conscience du plus grand nombre.
Nous ne pouvons nous empêcher non plus de remarquer dans cette troisième partie le constant souci de rajyprocher la doctrine chrétienne des enseignements philosophiques ou rehgieux de l'hellénisme. L'accusation d'emprunt aux mythes antiques et aux livres des philosophes revient fréquemment et jure un peu avec cette autre accusation de dédaigner la science et de répudier la culture d'esprit.
Celse se démène et s'évertue à repousser et à nier la manifestation objective du divin, sur laquelle, le christianisme est fondé; cependant il n'ose aller jusqu'à nier toute manifestation de Dieu d'une manière générale, et, par suite, toute. consécration et toute apothéose. Le principe de la religion païenne, la foi ou le respect qu'il professe pour ses traditions, respect et foi attestés dans tant de passages, pouvaient lui être trop aisément opposés ; aussi semble-t-il argumenter non- contre la divinisation d'un être humain, mais de tel être; et reproche-t-il aux chrétiens, non d'avoir fait un JDieu, miais d'avoir pris pour le faire celui qu'ils ont choisi. Si vous vouliez innover, leur dit-il, vous aviez mieux i^
prendre. Sur ce terrain, sans doute, Tapologétique chrétienne avait la partie belle et la riposte facile. Ne Venait-on pas tout récemment d'élever un sanctuaire à Un imposteur paphlagonien, dont le charlatanisme avait su attirer la foule ? Des chefs d'armée, l'empereur tud-même, n'avaient-ils pas sollicité ou subi son intervention, et courbé la majesté de l'État sous ses ridicules fourberies? Une moitié de l'œuvre de Celse clétruit ou affaiblit l'autre. Le philosophe réfute le croyant et le croyant réfute le philosophe. Si Dieu est inmuable, solitaire, enfermé en lui-même, étranger au monde et n'agissant pas sur lui, qu'est-ce donc alors que la religion et le culte ? Des inventions de la politique ou de la ruse? Celse ne peut ni ne veut l'accorder. Si Dieu intervient indirectement dans le mondé et y fait sentir son action par des puissances intermédiaires, qui sont les messagers de sa volonté, pourquoi le Dieu des chrétiens ne serait-il pas aussi légitime que les autres? Car, d'être né d'hier, on ne saurait lui en faire un reproche. Pourquoi l'âme humaine, qui découvre les vertus cachées des puissances divines, serait-elle frappée de stériUté? Pourquoi y aurait-il privilège pour ce qui est ancien? Insensiblement, et par un courant de logique secrète, Celse paraît être amené, après avoir pris une plume de guerre, à offrir aux chrétiens une sorte de transaction pacifique et d'accord. Cette idée se prononce surtout dans la quatrième partie de son livré, bien que dans les livres précédents elle perce çà et là, non dans des textes explicites, mais dans l'embarras même et dans le caractère du polémiste à la fois philosophe et croyant.' Les Chrétiens ne peuvent souffrir les temples, les
autels elles simulacres. Il ne sont en cela ni les premiers ni les seuls. S'ils allèguent à ce propos que Dieu n'a pas la forme humaine, ils oublient étrangement qu'il enseignent eux-mêmes que Dieu à fait Thomme à son image. S'ils veulent dire qu'on ne saurait adorer du bois, de la pierre et de l'airain, il prennent mal les choses ; car nul ne prétend que les statues soient des dieux, mais seulement des objets consacrés à leur honneur et destinés à les rendre présents à la pensée et au cœur. Mais ils prétendent que ces simulacres sont consacrés à des démons et non à des dieux et qu'on ne doit pas servir les démons. Mais pourquoi ne doit-on pas servir les démons? Ne sontrîls pas les ministres du Dieu souverain, les dépositaires et les instruments de sa puissance ? On ne peut, disent-ils, servir deux maîtres. 11 est vrai, ici bas. Mais hors du monde il n'y a qu'un maître. Les démons ne sont que ses organes et ses interprètes. Ils n'ont depouvpir que sous lui et par lui.
Quand ils parlent delà sorte, du reste,- ils ne sont guère conséquents, car bien loin de servir uniquement Dieu, ils rendent encore honmiage à celui qu'ils appellent le fils de Dieu et qui a paru ici-bas, et ne croient pas noa plus, en lui rendant hommage, manquer à Dieu. Bien plus il en est parmi eux qui paraissent même subordonner Dieu à ce chef de leur secte.
De même ils répugnent à prendre part aux fêtes et aux sacrifices solennels. Mais quel mal y a-t41 à s'asseoir aux festins sacrés, et à user des viandes immolées aux dieux ? Dieu malgré la variété des noms qu'on lui donne et des cérémonies par lesquelles on l'honore
est le même pour tous. Il se réjouit de toutes les formes et de toutes les expressions de la piété. Sont-ils donc 8i sûrs que les idoles ne soient pas les images de vraies divinités ? Mais si ce n'est que de la pierre et du bois, quel mal y a-t-il encore une fois à s'asseoir avec tout le monde aux banquets sacrés ? Et si ce sont des images des dieux, c'est un devoir de les honorer.
Ce sont des démons, disent-ils, et ils ne veulent pas se faire les commensaux des démons. Mais Une leur est pas loisible de n'avoir rien de conmiun avec les démons. Ceux-ci, en efifet, présidentà la nature, et tous ceux qui participent aux biens le la vie, si humbles qu'ils soient, qui respirent, mangent et boivent, sont, qu'ils le veuillent ou non, les obligés des démons. Cette participation est inséparable de l'usage de la vie. Et ne reconnaissent-ils, pas, eux aussi, les Juifs et les chrétiens, des puissances inférieures et des ministres du grand Dieu? Leurs anges sont-ils autre chose? Faut-il dire que ces êtres sont dignes de respect nommés en langue barbare, et dignes de mépris s'ils portent des noms grecs ou romains? Ils se vantent d'injurier les simulacres et de les frapper du bâton, et demandent s'ils se vengent. Mais d'abord n'en fait-on pas autant de leur démon qu'on chasse de partout, et de ses fidèles qui sont comme des statues consacrées à son honneur ? Est-ce donc qu'il se venge davantage ? Et si vous aviez insulté ou frappé Dionysos ou Héraclès en personne, il est à croire que vous auriez eu lieu de vous en repentir, tandis que ceux qui ont pris votre Dieu en personne, qui l'ont flagellé, torturé, mis en croix, n'ont rien souffert, ni eux, nileurs descendants. Hais nos dieux ne se vengent-ils pas en effet, eux qui
VOUS forcent à fuir, à vous cacher, à périr si vous êtes pris.
Parierai-je des bienfaits de nos dieux, des actes nombreux par lesquels ils ont témoigné leur faveur ou leur colère ?
Ils ont une foi invincible, et montrent une ténacité indomptable. Mais chez nous aussi n*a-t-on pas vu de pareils exemples de fermeté religieuse ietde courage? Là source de cette fermeté est chez eux la foi en une vie future dans laquelle les bons seront récompensés et les méchants punis. Mais ce dogme aussi, nos philosophes et nos hiérophantes l'enseignent. Ils ont aussi de belles promesses et de salutaires menaces. Vous n'avez ici en propre que la résurrection des corps, singulièrement inconséquents en cela que d'un côté vous semblez regarder le corps conmie ce qu'il y a de plus précieux au monde, et que d'autre part vous en faites si peu d'état que vous vous réjouissez de vous en dépouiller et de le jeter au supplice.
Le corps, quel que soit son prix, est une condition de la vie mortelle et certains êtres supérieurs ont été chargés d'en prendre soin, si bien même que plusieurs affectent un démon à chacune des parties qui le composent. Il faut donc, si l'on veut faire ici-bas fonction d'hommes, rendre à ceux à qui est départi le gouvernement de la vie les honneurs qui leur sont dus ; car ce serait le comble de l'ingratitude et de l'injustice de participer aux biens dont ces puissances disposent et de ne leur en rendre aucun honamage. On doit se garder cependant, pour attirer leur faveur ou détourner leur colère, de se complaire dans les opérations màgi-> ques et dans les sacrifices. Il est à croire en effet que
LA POLâUro^B DE CBLftBé Ml
les démons ne manquent de rien et n'ont pas besoin de nos dons. Ils aiment seulement le spectacle de la piétéj et la piété nous est salutaire.
Le premier point, le point essentiel^ est de ne jamais abandonner Dieu, d'avoir constanmieiit, le jour et la nuit, dans toutes les conditions et dans toutes les circonstances, l'âme tournée vers Dieu. Après cela, quel mal y a-t-il à chercher à nous attirer la bienveillance des puissances, soit des puissances supra-terrestres, soit des rois et des princes^ dont aucun ne règne ici-bas sans la volonté de Dieu? Sans doute, si l'on vous ordonnait de proférer quelque parole impie ou de commettre quelque action honteuse, vous feriez bien de ne point obéir et d'aimer mieux souffirir nulle morts que d'encourir pareille souillure. Mais quelle impiété y a-t-il à chanter un bel hymne au Soleil où à Athéné? Quoi de honteux à jurer par le génie du chef de Tempire ? N'est-il pas celui à qui Dieu a confié le pouvoir ? Ne commande-t-il pas par Dieu même et sous son autorité souveraine ? Refuser ce signe d'hommage à l'Empereur c'est ébranler le principe d'autorité, détendre les liens d'obéissance des sujets, affaiblir l'unité de l'empire à un moment où elle a besoin d'être fortifiée contre les barbares, qui menacent toute piété et toute civilisation.
Sans doute les chrétiens n'imaginent ni ne prétendent que tous les citoyens désertent leurs croyances et délaissent leurs traditions pour embrasser leur foi. Leur Dieu qui, malgré ses promesses, n'a; pu protéger les Juifs d'une entière destruction, et qui aujourd'hui ne peut pas non plus les défendre, ne viendra pas apparemment combattre du haut du ciel pour nous. Il faut
à r empereur et à la patrie d'autres armes que leurs prières, et d'autre secours que celui de ce Dieu impuissant. Cette unité de croyances que plusieurs d'entre eux peut-être caressent dans leurs espérances et leurs rêves chimériques est impossible et contraire à la nature des choses.
Montrez-vous donc bons citoyens; ne vous tenez à r écart ni des fonctions civiles ni du métier des armes. Votre devoir et votre intérêt sont de servir l'État avec dévouement. Votre avenir, après tout, est lié à edui de la patrie et de la civilisation conunune.
Le ton de ce quatrième livre, qui forme la conclusion de l'ouvrage de Celse, est assez difEérent du ton des autres livres. Il semble que Celse, après le mouvement qu'il s'est donné et la dépense qu'il a faite d'ironie, d'invectives et d'arguments, s'aperçoive à la fin qae c'est en pure perte, et que toutes ces armes, si bien aiguisées qu'elles soient, n'ont nulle prise sur des Ames volontairement endurcies contre le dédain, éi inébranlables même aux plus cruels supplices. Ou bien peut-être doute-t-il quelque peu, au fond, de la valeur des armes qu'il vient d'employer. Il sait bien ce que la raison philosophique, dont il est en partie le disciple, pourrait rétorquer contre les religions populaires. Si, d'un cœur léger, il avait jeté celles-ci à la mer, s'il était sceptique et foncièrement incrédule conome Lucien, sa position serait meilleure. Mais il n'est ni pur philosophe, ni universellement sceptique. Si, du moins, il avait pris l'attitude, indijfférente au fond, des conservateurs politiques, peu soucieux en ces matières du vrai et du faux, du meilleur et du moins bon, mais qui considèrent la religion conune un établissement
légitime seulement, parce qu'il est et qu'il fait partie de l'organisme social, sa situation serait nette encore et aisée à défendre. Mais il n'a ni la quiétude superbe des philosophes, ni les audaces de Lucien, ni l'indifférente sécurité des politiques. Il est à la fois, par le fond de son âme, attaché à la philosophie et à la religion. De cette dernière, assurément, il n'admet pas tout au hasard et à l'aveugle, mais il accepte au moins le dogme d'un Dieu, manifesté par d«s puissances multiples et diverses. Or, ce dogme d'un Dieu souverain se manifestant sur la terre, n'est-ce pas l'essentiel de la doctrine qu'il a entrepris de combattre? Le dogme de l'unité divine auquel il tient tant, n'y est-il pas exprimé avec plus de fermeté et d'une manière plus conforme à la raison philosophique ? Celse peut-il at~ tacher une grande importance au détail de la liturgie païenne et à la pompe si vantée des cérémonies? Il fait entendre clairement que les démons n'ont besoin ni de la graisse des victimes, ni des dons que l'on porte à leurs autels ; que la piété vaut par elle-même et que les pratiques religieuses sont plus utiles aux honames qu'aux dieux.
De là un visible embarras dans l'esprit du polémiste, qui, à la fin de cette longue réfutation, quitte à ce qu'il semble, l'offensive pour la défensive. Pourquoi ne faudrait-il pas honorer les démons? Ne sont-ils pas les organes et les instruments du grand Dieu?N'admette«vous pas aussi, vous, chrétiens, un démon, c'est-à-dire une puissance ou vertu, sortie de Dieu, que vous appelez son fils, et des anges qui sont les serviteurs de sa volonté ? Comment y aurait-il impiété à reconnaître et à honorer les démons sous des noms grecs et ro-
mains, et piété, au contraire, à les honorer sous des noms barbares? Nul n'a droit d'exiger de vous une action ou une parole sacrilège. Mais quel mal y a-trilà chanter un hymne au Soleil ou à Âthéné? Quel mal à jurer par l'empereur, qui ne règne que par l'autorité de Dieu?
Celse, à la fin de son traité, semble n'aspirer qu'à fléchir l'esprit de répulsion et d'exclusivisme intransigeant qui portait les chrétiens à condamner aveuglément et en bloc tout ce qui était étranger à leurs idées et à leurs pratiques propres. Il laisse le ton altier de l'accusateur, essaie de justifier les dieux de l'empire et de montrer à ses adversaires qu'il y a moyen de s'entendre sans faire d'impossibles sacrifices. Sans mandat, mais, on peut le croire, avec l'assentiment tacite de beaucoup, il leur offre conmie un traité de paix qu'il suppose en somme acceptable.
Il semble leur dire : l'essentiel de vos croyances et la plupart de vos maximes sont si peu contraires à nos traditions et à nos enseignements qu'on peut vous accuser de nous les avoir empruntés. Un Dieu descendu sur terre et visitant les hommes, et se signalant au milieu d'eux par des bienfaits, c'est le fond même de toutes les religions populaires et la matière de nos plus vieilles légendes. Votre Dieu nouveau, vous l'avouez, n'est qu'un délégué et un ministre du Dieu souverain, un intermédiaire entre le grand Dieu elleshommes. Il est donc comme un des nôtres, Apollon, Dyonysos, Héraclès. Le nom ici importe peu. N'examinons pas de trop près les titres de ces apothéoses. Ne méprisons aucun de ceux que la crédulité ou la foi, hier ou il y a de longs siècles, a divinisés ou consacrés,
et qui sont en possession du respect des peuples. Laissons chacun choisir, parmi ces bienfaiteurs divins, celui ou ceux qu'il veut honorer de préférence. Soyez complaisants à la piété ou à Fillusion des autres. Saluez nos dieux, nous tolérerons le vôtre. Fléchissez aux coutumes, inclinez-vous devant nos saintes images, ne fut-«e que pour la forme. A cette condition, vous pouvez avoir la liberté. Voulez-vous la paix ou la guerre? La paix, si, sans renier votre Dieu, vous consentez à rendre, au moins de bouche, honamage aux nôtres, et à témoigner, suivant l'étiquette, votre soujnission aux princes. La guerre, c'est-à-dire l'extermination, si vous vous y refusez obstinément. La patrie menacée par les barbares vous demande par ma bouche de la défendre avec le dévouement que tout bon citoyen lui doit.
Il nous semble que cette appel ou quelque chose de fort analogue est la conclusion du Discours véritable de Celse. Nous ne pouvons nous empêcher d'être frappé de ce fait : La dernière parole de ce livre de guerre est une parole d'adjuration. Que des menaces s'y mêlent, il faut l'avouer. Les préjugés et l'orgueil de l'éducation païenne y percent encore çà et là. Cependant le quatrième livre n'est pas d'un irréconciliable. L'esprit d'union des chrétiens, le courage et l'indomptable fenneté dont ils font preuve excitent peut-être chez Celse moins de colère au fond que d'envie secrète.
Il a pris la plume contre les chrétiens : mais c'est à eux en soname qu'il s'est adressé. Les païens sont assez animés ; leur hostilité n'a pas besoin d'être échauffée davantage. Il semble que l'ouvrage de Celse soit comme le pendant et le contre-pied de ces écrits
des chrétiens appelés Discours parœnétiques, par lesquels les docteurs de l'Église militante, s'efforçaient de faire brèche dans les âmes, se proposaient d'encourager et d'exciter les païens à se convertir, à venir grossir leur rangs, à abandonner l'erreur pour la vérité. Celse à son tour prétend confondre, convaincre et ramener les chrétiens. C'est pour eux et à leuf profit qu'il a entrepris de faire le jour sur leur religion particulière ; ce sont des égarés qu'il veut rallier, des émigrés à l'intérieur qu'il veut faire rentrer dans le giron commun, pour le bien de la paix et de l'union, en face de la barbarie menaçante.
L'auteur sent cependant que l'œuvre qu'il achève est toute négative, et sur le point de déposer la plume , il annonce un dernier mot. Il dira « comment doivent vivre ceux qui voudraient ou pourraient suivre ses maximes » *. Qu'est-ce que ce second discours promis î Un complément sans doute et la conclusion positive du premier. Apparemment une sorte de profession de foi religieuse proposée à tous les hommes de bonne volonté. Nous aimons à croire que Celse, laissant toute aigreur, y cherchait dans un large formulaire un terrain d'union pour toutes les âmes sincères et pacifiques. Nul cerveau humain n'a nulle part fabriqué de toutes pièces une religion viable. L'idée, pourtant, si chimérique qu'elle fût, avait de quoi tenter un esprit large et généreux, de chercher la religion universelle. Le dogme de l'unité de Dieu agissant par des puissances multiples et la pureté des préceptes moraux semblaient fournir une base solide.