Severus
leté oratoire, depuis qu'ils n'ouvraient plus la voie aux î' fonctions et aux honneurs de la vie politique, avaient f ■ tourné en métier. L'esprit était une carrière, et sou- ■' vent fort lucrative. Lucien avait songé d'abord à se faire sculpteur. L'apprentissage, sous le patronat d'un ^ oncle à la main prompte, lui parut rude et l'avenir pré- • caire. Il se fit sophiste, et son génie, dont il promena les grâces variées dans nombre de villes de Temple? lui rapporta gloire et fortune. Plutarque, au siècle précédent, avait été un des plus goûtés et des plus sérieuSdes parleurs ambulants et des aimables moralistes « Ilérode Atticus et Mius Aristide, parmi les contempo-^ rains de Philostrate, furent, après Lucien, les plus ce-— lèbres de ces virtuoses de la parole. Philostrate brillaiO au second rang. 11 avait enseigné la rhétorique k^ Athènes avant d'être distingué par l'impératrice-phi— losophe et agrégé à son salon. Depuis, celle-ci avaiU en quelque sorte, confisqué son esprit, et l'enmtienait. avec elle dans les voyages militaires qu'elle faisait îu la suite de son mari.
Mais la personne de Philostrate n'est pas ici en question. Il s'agit seulement du Uvre qu'il a écrit sur l'ordre de Julia Domna. Qu'est-ce que ce livre et que faut-il y voir? Quel fut le dessein de celle qui l'inspira ? Voulut-elle simplement, par pur souci historique, que de curieux souvenirs, flottant dans la tradition, fussent recueillis, fixés, gardés de l'oubli? N' eut-elle pas quelque intention ou quelque arrière-pensée d'enseignement, d'exhortation religieuse, de propagande ou de polémique ? Songea-t-elle à raffermir, par une nouvelle assise, la base ébranlée de la religion païenne et à lui insuffler un nouvel esprit ? Songea-t-dle à poser
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vis-à-vis de l'édifice chrétien la première pierre d'un monument parallèle et rival? En 'face d'un Dieu nouveau apparu dans le monde comme réformateur d'un culte vieilli et introducteur d'un idéal plus haut, conçut-elle l'idée d'exhumer une figure du même temps, déjà plus voilée qu'effacée par la légende, qui pût balancer ses succès, arrêter ses empiétements, rajeunir et raviver la conscience païenne, en faisant une œuvre analogue, en satisfaisant les mêmes aspirations et le même goût de moralité épurée? Qu'est-ce que ce livre encore une fois, un conte pour amuser les oisifs, un roman d'édification, une espèce d'Évangile païen destiné à parodier l'autre ou à lui faire concurrence? C'est à ces questions que nous voudrions essayer de répondre. On ne peut le faire sans connaître exactement le contenu de r ouvrage de Philostrate. En voici donc l'analyse rapide.
C'est pour laver Apollonius de l'accusation de magie, et mettre en lumière le caractère divin plus éclatant en lui qu'en Pythagore, que Philostrate a pris la plume. Il a eu sous les yeux les Uvres insuffisants et incomplets de Maxime d'Égées et de Méragène : il a recueilli nombre de traditions précieuses dans les villes qui ont aimé Apollonius, et près des peuples dont il a restauré les cultes. 11 a pu consulter la relation dans laquelle le Ninivite Damis, son disciple et son compagnon, a fixé ses paroles et ses actions ; enfin les lettres mêmes adressées par Apollonius à des princes, à des philosophes, à des villes et à des peuples divers, et le testament même — StaOYjxoi — que le sage a laissé et
qui atteste si clairement Tesprit divin dont était animée toute sa philosophie.
Il naquit à Tyane en Cappadoee, d^une ancienne famille. Son père était le plus riche citoyen de sa ville. Sa mère, quand elle le portait dans son sein, reçut la visite du dieu Protée qui lui annonça qu'il allait naître d'elle. Au moment de la délivrance, et pendant qu'elle était endormie, des cygnes formèrent un chœur au* tour d'elle, battant des ailes et faisant entendre des chants mélodieux qu'accompagnaient un doux soufBe du zéphyr. Réveillée, elle se leva et mit au monde Apollonius. A ce moment la foudre tomba, et remonta aussitôt. « Les dieux sans doute voulurent ainsi annoncer la gloire de cet homme, sa nature supérieure et presque divine, enfin tout ce qu'il devait être *. »
Enfant, il attira les regards par sa beauté, et donna les marques d'une vive mémoire et d'une grande ardeur pour l'étude. 11 avait quatorze ans : son père le conduisit à Tarse et le confia à Euthydème le Phénicien, rhéteur alors célèbre. Mais les mœurs amollies et efféminées des habitants de cette ville lui déplurent, et, avec le consentement de son père, il se transporta à Égées, ville voisine et plus sérieuse, où il fut entre les mains d'un nouveau maître. Arrivé à sa seizième année il eût été plus capable de lui donner des leçons que d'en recevoir de lui. Il le quitta donc, et embrassa la vie pythagoricienne, vêtu de lin, marchand pieds nus, laissant croître sa chevelure, s'abstenant de la chair des animaux, vivant dans le temple d'Esculape et réjouissant ce dieu de sa présence. . Sa
1. Philost., Vit. ÀpoU,, I, 5. — Nous suivons l'excellente et 1resconsciencieuse traduction de M. Chassang.
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renommée Commençait à s'étendre^ et beaucoi^» ao* couraient des lôlles voisines pour le voir* Esculi^ même parfois lui renvoyait ceux qui venaient lui demander la santé S et confirmait par dès avertisse* ments ses recommandations et ses conseils. ^Les dis* cours du jeune homme dans le temple fisisairât'lfad'miration de tous, et il en remontrait au prètro même du dieu ; sa chasteté n^était pas moins admirable.
Après la mort de son père qu'il ensevelit pieusement, il donna à son frère aîné la niôitié de sa part d'héritage, distribua prescpie tout le reste à ses autres parents, et sut par de sages conseils amener son frère qui s'était adonné à une'vie molle et vicieuse à se corriger. Lui-même fit idors profession ^ contlr nence absolue, et ne connut jamais Tesduvage de la chair.
Il se soumit à la loi du silence, et passa cinq ans en Pamphylie et en Cilicie sans proférer une parole, ne laissant pas cependant de faire con4>rendre par les mouvements de sa physionomie où par des gestes ce qui était nécessaire pour la correction des mœurs et le bon ordre commun.
Après cette sorte de retraite, les cinq ans étant écoulés, Apollonius se rendit à Antioche, au temple d'Apollon Daphnéen, et se mit à enseigner, évitant les endroits fréquentés et tumultueux, cherchant les lieux solitaires 'et [les temples qui ne se fermaient pas, conversant avec les prêtres et les redressant s'ils s'écartaient de la tradition, s'enquérant même des rites barbares, essayant de les amender, parlant des