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nature et de ses lois ; tel enfin que les païens pouvaient se représenter, dans les brouillards des âges héroïques, les Orphée, les Musée et les Amphion, Si la littérature eût produit des livres analogues aux Vies des Saints, on pourrait croire que La Vie d'Apollonius de Tyane en formait un chapitre, ejt non le moins naïf, ni le moins édifiant pour les fidèles.
Apollonius cependant n'est pas un personnage da fantaisie. Les écrivains du premier siècle paraissent l'ignorer : dans la seconde moitié du second siècle, U sort de l'ombre, Apulée, Dion Cassius et Lucien à deux reprises citent son nom ' . Avant Philostrate deux écrivains ont recueilli les traditions qui couraient sur son compte. Ces récits sont perdus, et dans l'ignoranciB où l'on est des sources où Philostrate a puisé, on ne peut démêler les traits historiques de sa vie. Ce qu'on peut dire avec certitude d'Apollonius se réduit à fort peu de chose. Il naquit à Tyane, ville grecque de Cappadoce, deux ou trois ans avant ou après l'ère chrétienne, embrassa la doctrine pytagoricienne, fut un de ces sophistes voyageurs si nombreux à cette époque, comme Dioû Chrysostome et Euphrate qu'il connut apparamment, avec une teinte plus prononcée peut-être d'ascétisme, un goût plus vif de parlage religieux et d'enseignement iriystique, et mourut on ne sait où ni comment, vers le commencement du règne de Nerva, après avoir eu autour de lui des disciples et des fidèles, 0n laissant une réputation de thaumaturge. La tentative d'Oléarius pour fixer la chronologie de la vie d'Apollonius parait
] . Vèl 18 Moses, vel Jannes, yel Apollonius» vel ipse Dardanus, vaT quicumque alius post Zoroastren et Hoslancm inter nfagot celebnitiit' est. — Apul., iipo/09. Cf. Lacien,4/exaf9d.,. 6*. ;
vaine. Elle est fondée sur le récit de Philostrate, et n'a, comme ce récit, qu'une valeur légendaire.
Il importe d'insister sur ce point.
Il y avait plus d'un siècle qu'Apollonius était mort, quand Philostrate en fit le sujet de son livre. Le souvenir de sa vie, de ses aventures, de ses voyages, de ses discours et de ses actes, avait-il laissé une forte trace dans l'imagination populaire ? On peut l'inférer de ces faits : que Lucien nous le donne comme l'aïeul spirituel d'un des plus signalés imposteurs de sontemps,lepapUagonien Alexandre, qu'il a percé de traits si acérés, et lui prête comme à Pérégrinus, — une autre de ses justes victimes, — le goût de la pompe tragique; que Maxime d'Égées et Méragène s'étaient fait les Xénophons de ce nouveau Socrate et avaient noté les traits principaux de cette vie extraordinaire, on ne sait ni dans quel esprit ni dans quel b]jt ; enfin que l'impératrice Julia Domna, dans un dessein que nous chercherons à démêler, invita expressément Philostrate à écrire sa vie.
Nombre de faits et de personnages allégués et cités dans le livre de Philostrate appartiennent incontestablement à l'histoire : Vardane, roi des Parthes, Néron et ses trois éphémères successeurs, Vespasien, Titus, Domitien, Nerva, Sabinus cousin de Titus et de Domitien, Julie fille de Titus, Flavius Clémens, sa veuve [Flavia DomitiUa] et S téphanus, affranchi de cette dernière; CaiusLuccius Telesinus, consul de l'an 66 ; Tigellinus, préfet du prétoire sous Néron de 62 à 68, Julius Yindex gouverneur de la Gaule Celtique, Caspérius jEIianus préfet du prétoire à la fin du règne de Domitien, Salvidiénus Orfitus et Rufus [Virginius] , personnages consulaires et amis de Nerva ; enfin les philosophes DionChry-
sostome, Musonius, Démétrius, Euphrate et Ménîppe, sont de réels et authentiques contemporains d'Apollonius. Les hommes et les événements forment un cadre véritablement historique, bien que la forme que Philostrate donne à ceux-ci, le caractère et le rôle qu'il prête à ceux-là, paraissent plus d'une fois imaginaires. Ce qui l'est plus encore, c'est que choses et hommes tournent en quelque sorte autour du philosophe ; c'est la place que l'auteur lui donne dans l'histoire de ce temps. L'accueil qu'Apollonius reçoit à Rome du consul Télésinus, son entrevue et son colloque avec le préfet du prétoire Tigellinus, qui l'a fait comparaître devant lui, sont étranges et absolument invraisemblables et rappellent tout à fait certains actes de martyrs. Ala rigueur, les historiens du temps eussent pu se taire sur de pareilles scènes, ou les ignorer. Mais si Vespasien, avant d'aller à Rome, se fût rendu à Alexandrie pour y voir Apollonius ; si ce philosophe eût été l'ami et l'intime conseiller de Vespasien et de Titus, et comme le directeur écouté de leur esprit et de leur conscience ; s'il se fût plu à braver la colère deDomitien et y eût échappé ; si après avoir, en Espagne, fomenté la conspiration de Vindex et préparé l'avènement de Galba, il avait, à la fin du règne de Domitien entretenu des rapports aussi étroits avec Nerva et ses amis, des gouverneurs de province et des consulaires ; si Nerva avait reconnu lui devoir le trône ; si, sortant de la carrière ambulante et demi-obscure du moraliste et du prédicateur populaire, il eût, pendant trente ans, exercé une pareille influence dans les plus grandes affaires publiques ; si, devant son génie les meilleurs et les plus mauvais princes se fussent inclinés, les uns avides de ses conseils, les autres
impuissants et désarmés devant sesaudaces, comprendrait-on que les historiens contemporains, Tacite et Suétone, qui pour les choses de la politique descendent si souvent à Tinfiniment petit, n'eussent pas seulement écrit le nom d'Apollonius ; que Dion Cassius, qui faisait partie du cercle de JuliaDomna, et écrivait, au moment où Ton faisait quelque bruit autour du personnage, en ait parlé comme d'un inconnu, « un certain Tyanéen, Apollonius ; wqu'auparavantApulée ne le mentionne que comme un magicien condamnable, que Lucien n'ait vu en lui qu'un charlatan qui a fait souche de charlatans^
Le silence absolu des écrivains contemporains sur Apollonius, et, d'autre part, la mention courte et dédaigneuse qu'en font Apulée, Lucien et Dion Cassius, sans parler du contenu même du livre, nous mènent donc à cette conclusion : que le livre de Philostrate n'est pas une œuvre historique, que l'Apollonius qu'il nous raconte est un personnage non imaginaire, mais transfiguré par l'imagination, un héros de légende. La fiction est si visible, dans l'ouvrage de Philostrate, die baigne et enveloppe si bien le personnage, qu'on ne saurait dire même, faute de comparaison possible avec d'autres documents, quels traits sérieusement historiques l'auteur a conservés, ce qu'il a emprunté aux tradi-tions populaires, et ce qu'il a ajouté de son propre fondsw
Philostrate nous dit qu'il a travaillé sur les mémoires de Damis, le fidèle compagnon d'Apollonius, Ift témoin de toute sa vie, le narrateur exact et scrupuleux. de tous les actes et de tous les discours de son maître. C'est un étrange personnage que ce Damis. Ses vertus, de second ordre, sa fidélité passive, sa naïveté bavarde,: sa bonhomie un peu niaise, son esprit court et borné;
ses étonnements et ses peurs de Sgaiiarelle en font assurément le contraire d'un héros. Il semble emprunté aux couches épaisses de l'humanité vulgaire. Or, il se pourrait bien que cet utile comparse de la tragédie fût une création de Philostrate. On ne sait rien de ce Damis que par Philostrate : nul ne l'a cité que sur son autorité. Son nona même a quelque chose de suspect. Il n'est ni Grec ni Romain. Damis nous est donné conune un Ninivite. Mais y avait-il encore des Ninivites au premier siècle de notre ère ? Qui pourrait prouver que Damis ait plus de réalité que Jarchas, le doyen des brahmanes indiens, et Thespésion, le chef des gymnosophistes égyptiens ? Nous inclinons très-dér* cidément à le considérer comme une [figure poétique. Comme on Ta dit, c'est une façon de Sancho-Pança, destiné à mettre en plus vif relief l'idéaUsme éthéré et militant de son maître.
Si maintenant on refuse tout caractère historique à la vie d'Apollonius, il suit nécessairement, que c'est une fiction romanesque ou quelque chose d'analogue ; et Ton est amené à se demander quel a été le dessein de l'auteur en la composant.
Il est clair que notre conclusion sur la matière même du livre de Philostrate n'est vraie et soutenable qu'objectivement. Nous croyons que cette narration, à cause de sa nature intrinsèque, des détails extra-naturels qui en remplissent toutes les pages, de la géographie de fantaisie qu'on y trouve, laquelle, pour le dire en passant, prouve Tinauthenticité des mémoires .du prétendu Damis, donnéi comme témoin oculaire î: et sub- 'sidiairement l'ignorance de Philostrate sur les contirée$ ^dont il parle; à cause, enfin, du rôle in vraisenablable
et absolument ignoré des contemporains qu'il fait jouer à son héros, au milieu d'événements et de personnages connus et de premier ordre, nous croyons que cette narration est une pure fiction : mais il faut accorder que son auteur a entrepris de lui donner un air de vérité, si lui-même n'a pas été la première dupe des traditions qu'il a recueillies et encadrées.
Nous savons que ce n'est pas spontanément que PhUostrate a écrit la vie d'Apollonius ; il ne Ta fait que pour obéir à l'ordre de l'impératrice Julia Douma. Or, pourquoi cette princesse lui a-t-elle demandé cet ouvrage ? Pour pouvoir répondre à cette question et trouver l'intention secrète qui a inspiré la composition de ce livre, il faut l'examiner en lui-même, et rechercher s'il n'y a pas quelque caractère par lequel il se distingue en effet de tout autre récit romanesque. La plupart des fictions n'ont d'autre but que de divertir et d'amuser : parfois, elles contiennent et couvrent im enseignement moral. Des leçons ou instructions de plus d'une espèce peuvent se cacher sous le voile d'un récit biographique ou poétique. Ne se trouve-t-il là rien de semblable?
Si peu familier qu'on soit avec le Nouveau Testament, on ne peut s'empêcher de remarquer entre La Vie d Apollonius et les écrits évaiigéliques et apostoliques des rapports qui paraissent trop fréquents et trop étroits pour être uniquement fortuits.
On a pu les apercevoir déjà, en lisant l'analyse que nous avons faite de l'œuvre de Philostrate ; mais il importe de les marquer précisément et en détail.
Comme la naissance de Jésus, la naissance d'Apollonius est précédée d'une annonciation. L'ange Gabriel apparaît à Marie. Le dieu Protée apparaît à la mère
d'Apollonius. Marie accouche dans une étable ; la mère d'Apollonius dans une prairie. Aussitôt après la naissance de Jésus, des anges du ciel louent Dieu et le glorifient*, lors de son baptême dans le Jourdain, une colombe fond du ciel et plane au-dessus de sa tête, et en môme temps une voix divine se fait entendre pour le consacrer fils de Dieu. Apollonius vient au monde au milieu des chants méliodieux d'un chœur de cygnes , à peine a-t-il vu le jour, que la foudre tombe et remonte immédiatement pour annoncer la nature et la destinée plus qu'humaine du nouveau-né.
Jésus enfant enseigne les docteurs dans le temple et les émerveille par sa précoce sagesse. A seize ans, Apollonius en sait plus que son maître, on accourt pour le voir des villes voisines, ses discours dans le temple d'Esculape excitent l'admiration, et il en remontre même au prêtre du Dieu. Le baptiste rend témoignage de la mission de Jésus. Esculape répond à ceux qui le consultent, qu'il faut écouter Apollonius.
Jésus enseigne qu'il faut se dépouiller de ses biens et embrasser la pauvreté. Apollonius distribue son héritage à son frère et à ses parents.
Jésus passe quarante jours au désert, et saint Paul, après sa conversion sur le chemin de Damas, demeure trois ans en Arabie. Apollonius se condamne à un silence de cinq ans. — A plusieurs reprises, les Évangiles racontent que Jésus évitait les lieux fréquentés et se dérobait à la foule. PhUostrate nous dit la même chose d'Apollonius.
1. n n'y a pas utilité, croyons-nous, à marquer ici les passages du livre de Philoslrale et ceux du Nouveau Testament. Pour les premiers, ils sont cités dans notre analyse^ et les seconds sont connus ou faciles à trouver.
Jésus relève les Samaritains, que l'orgueil et TiD tolérance des Pharisiens repoussaient : de même les premiers fidèles accueillent ceux de Samarie, et s'adressent même aux païens ; Apollonius s'enquiert avec une curiosité sympathique des rites barbares, et, loin de les proscrire sommairement, essaie de les amender.
Maintes fois, les rédacteurs évangéliques marquent que Jésus enseignait avec autorité *, et non comme les docteurs de la loi. Philostrate distingue aussi l'enseignement d'Apollonius de celui des autres philosophes, et peut-être même songe-t-il à critiquer la forme de certains discours évangéliques quand il écrit : a L'éloquence d'Apollonius n'avait pas une couleur dithyrambique : elle n'était pas boursoufflée de mots empruntés à la poésie, ni semée d'expressions inusitées. 11 ne donnait rien à la subtilité et n'allongeait pas inutilement ses discours. Jamais on ne le vit user d'ironie ni discuter avec ses disciples... Mais ses sentences étaient brèves et solides conune le diamant... Il disait que le sage doit enseigner comme un législateur. »
La vie terrestre de Jésus avait été enfermée dans un petit cerde ; mais la vie des apôtres avait été plus voyageuse. Apollonius voyage plus qu'eux tous, en Orient et en Occident. — Jésus avait éprouvé plusieurs fois la faiblesse et la pusillanimité de ses disciples. Saint Paul, dans un de ses voyages, fut quitté par Jean Marc. Dans un autre, Barnabe refusa de le suivre. Apollonius, de même, au moment où il se met çn route pour l'Inde, est délaissé par ses disciples, et s'attache Damis qu'il ren- ■contre, comme saint Paul s'était adjoint Timothée, son