Ëunap., ibid
d'un culte ; et ce fait coïncide avec la composition du livre commandé et inspiré à Philostrate par l'impératrice Julia Domna.
Un grand nombre de critiques depuis et avant Oléarius, l'éditeur de Philostrate, Lardner, Gibbon, Meiners, Bulhe, Jacobs, Neander, Christian Baur et Letronne rattachent plus ou moins étroitement la composition de la vie d'Apollonius à de hautes considérations d'ordre moral, politique et religieux. « L'histoire tout entière d' Apollonius, écrit Oléarius, dit clairement que Philostrate a cherché dans l'autorité de cet homme mi point d'appui pour la religion païenne *. » Nous entrons pleinement dans ces idées et il nous semble aussi que la vie cT Apollonius est, dans la pensée de son auteur et de son inspiratrice une œuvre de défense, de propagande et de restauration païenne*.
La ferveur païenne était depuis longtemps plus qu'attiédie. Les croyances communes allaient chaque jour s'affaiblissant. La philosophie était impuissante à défendre ou à soutenir les vieilles légendes dont l'immoralité [sautait aux yeux, et que les chrétiens se complaisaient à relever vivement. La religion romaine, la religion d'État, ouvertement minée d'une part par la polémique chrétienne, à demi étouffée de l'autre par la croissance exubérante des cultes et des pratiques étrangères, et mal défendue à ce moment même par une cour où dominait l'influence de princesses élevées dans d'autres traditions, perdait de plus en
1. Saltcm alla Philostrali sententia fuit quem sacris paganorom in istius hominis (Apolonii) auctoritate praesidium qaœsiviBse toU ejui historia loquitur. — Oléarius, éd. de Philost. Leipsick, 1709, préf., p. XXXV.
plus son crédit. Une secte seule paraissait profiter de ce désarroi général des âmes, la secte chrétienne.
Ne pouvait-on pas essayer de réchauffer la foi païenne en l'épurant, en la retrempant aux sources mêmes d'où le christianisme était sorti si vigoureux? On peut croire que des sentiments religieux s'associèrent ici aux conseils de la politique, et que la conscience des princesses syriennes filles et petites-filles du prêtre d'Émèse s'intéressa et se passionna pour cette entreprise, sans se laisser rebuter par ce qu'elle avait de chimérique.
Les œuvres de cette espèce sont de celles où la foi s'attache le plus aisément, et c'est de ces chimères surtout qu'elle se nourrit et s'exalte. L'idée était bizarre, cependant, d'exhumer de la poussière de l'oubli cette figure d'Apollonius, demi-philosophe et demi-thaumaturge, pour le substituer aux divinités anciennes et l'introniser à leur place dans le vieil Olympe. On n'y songea pas non plus. Mais on pouvait, sans attenter à la majesté un peu démodée des grands dieux du panthéon gréco-romain, l'introduire comme un nouveau révélateur, comme le prophète, le messager et l'initiateur du plus ancien dieu de l'Orient, le Soleil, père du monde et de la vie universelle.
Dans l'ignorance où l'on est des croyances intimes de Julia Domna, il est malaisé sans doute de pénétrer ses desseins secrets : mais si l'on veut se souvenir qu'elle était fille d'un prêtre du Soleil, très-amie çles savants, philosophes et jurisconsultes, c'est-à-dire de ceux qui furent les plus ardents défenseurs du paganisme ; si l'on veut remarquer que le Soleil est donné dans le livre de Philostrate comme le dieu des Sages de l'Inde, amis et maîtres d'Apollonius ; que c'est le même
dieu qu'ApoUoilius atteste et prie à chaque instant, et des divinités solaires qu'il honore particulièrement: Héraclès, Asclépios, Apollon ; qu'à partir de cette époque, par une insensible révolution, le culte du Soleil semble devenir le fond même de rhellénisme» ieod à absori[>er tous les autres cultes; qu'il n*est aucune autre divinité h laquelle on n'élève désormais plus de temples et de sanctuaires, on accordera peut-être que l'hypothèse que nous présentons, après Baur, n'est pas dénuée de fondement.
« C'est une idée favorite de cette époque, dit Preller en parlant de la fin du second siècle, d'imaginer une puissance divine et suprême, conunandant à l'ordre naturel, physique et moral, et de voir dans le Soleil l'expression de cette puissance ^ » Nombre de cultes et de cérémonies, dont la vogue est croissante en ce temps, sont la manifestation de cette idée : les cuites de la Phrygie, de la Cappadoce et de la Syrie, les Têtes bruyantes de la Grande mère et d'Atys, le cuite de la Dea Syria, ceux de Zeus d'Héliopolis et de Zeus Dolichénos, et les mystères de Mithras. » Cette croyance, ajoute Preller dans le même passage, acquit une signification toute particulière le jour où les empereurs romains se l'approprièrent. Ce fut sous Auiâien qu'elle passa dans l'ordre politique. Ce ^ince, ohscur soldat élevé au pouvoir du droit de son épée, avait pour mère une prêtresse du Soleil, et il imagina de se faire passer pour le fils de ce dieu. Quand il remporta sa fameuse victoire sur Zéncbie, non loin d'Émèse, il attribua son triomphe à une apparition divine, et, en conséquence,
1. Les di«HiL 4e Tincieniie Hmne. — Mftkotorfîe romaime. Tradoct* de Dietz, p. iVg,
il orna de dons magnifiques les temples d'Émèse et de Palmyre. Non content de ces hommages, il voulut fonder à Rome un nouveau culte du Soleil et lui bâtit un temple gigantesque près du Quirinal. Cet édifice était décoré à la mode orientale, rempli d'images, de tableaux, de tapis, de riches dépouilles enlevées à Zénobie ^ »
Cette constitution officielle du culte du Soleil, que Preller attribue à Aurélien, nous semble devoir être rapportée aux princes de la dynastie des Sévère et aux premières années du troisième siècle, et est due à l'influence prépondérante des princesses syriennes pendant, plus de quarante ans, depuis Tavénement de Septime-Sévère jusqu'à la mort d'Alexandre-Sévère (193-235). Celles-ci portèrent à la cour impériale les mêmes croyances qu' Aurélien, et puisées à la même source, avec je ne sais quoi de plus vif, de plus passionné et de plus ardent sans doute en ces matières, comme il est naturel chez des fenmies. AuréUen né fit que continuer un mouvement commencé longtemps auparavant. On sait qu'Élagabal et Alexandre-Sévère furent tous deux prêtres du dieu Soleil, et que, sous la pourpre, le premier des deux porta la dévotion à son dieu jusqu'au fanatisme le plus extravagant. Aurélien fonda un temple au Soleil sur le Quirinal. Élag^bal, à peine entré à Rome, en 219, s'était empressé de faire élever à ce même Dieu un temple magnifique sur le Palatin, et d'y consacrer la pierre sacrçe qu'il avait fait venir d'Émèse. Il avait fait transporter dans ce temple le feu de Vesta, la statue de Cybèle , les boucliers de Mars,