X.Vit.ApoU., II
Philostrate. Mais, à défaut du nom, la chose s'y troure. Le christianisme remplît ce livre. Il est toujours présent à Tesprit de Tauteur. La pensée du ftmdalenr de rÉglise chrétienne et de ses premiers apAtres, le souvenir des actes et des paroles que la tradition écrite leur attribue est éclatant dans nombre de jMiges. Le fait même de n'avoir pas prononcé une seule fois le nom des chrétiens est absolument inexplicable, s'il n^est voulu. Ce silence de parti pris crie très4iaui. et un mot de Tacite revient ici et s'inq^ose au souvenir : Prœfulgebant quod non msehanttjar^. IHiilostrale nonseulement connaissait les chrétiens, très^connus partout, mais il avait lu leurs écrits, son esprit en était imbu, quand il composa son ouvrage. Cet ouvrage même, nous Pavons montré, porte la visible marque des nombreux emprunts qu'il y a faits librement.
Il y a longtemps que la critique a été frappée des analogies qui se trouvent entre la Vie d^ Apollonius et les Écritures chrétiennes, longtemps qu'(Mi a vu danf le livre de Philostrate une contrefaçon, une copie, quet ques-uns disent une parodie, une caricature des scène; Évangéliques, et qu'on à prêté à l'auteur du livre, oui rimpératrice Julia Domna qui Tinspira, le dessein d*qposer Apollonius au Christ, pour confirmer Caracallatt tous les autres païens dans la fidélité au paganisme^.
]. Annal, ^ UI, 7 G.
3. Statuunt aatem viri eruditi seopum sive ialiœ, 8ir« PbiloaCfllt, sive utrique propositum eum fuisse ul Chri&to ApoUoBîuB oppooflOU ejusque philosophiam ac mores illius doetrinse et iostitutU ; ut iU sive imperatorem Caracallain a sacris christianfs anlmo non aliéna. aluinnis ejus mitiorem de iis sentenliam ipsi lastiltantibus, sive ilios quoscumque in gentiiismi superstitionibus quarum slreQuum ubiqM le vindicem gerit ac instauratorem Apollonius, conflrmarent. Quibat mi-
CARACTÈRE ET BUT DU LIVRE DE PHILOSTRATE. 4îM
« Quand Julia Domna, dit Letronne, commanda cet ouvrage à Philostrate, ce n'était pas pour qu'il en fît une contre-épreuve des Évangiles, ni pour qu'il modelât la vie d'Apollonius sur celle du Dieu des chrétiens, ni même pour qu'il donnât à cette biographie une direction polémique. Elle aurait manqué son but. Elle voulait seulement montrer aux chrétiens qu'il avait paru dans la Grèce un philosophe doué de la faculté des miracles comme le Nazaréen, d'une aussi haute vertu, aussi digne en un mot d'être adoré. Parla, elle croyait atteindre plus sûrement la base du christianisme que par une attaque directe. L'intention de Julia Domna, en commandant un tel livre, me parait évidente. Il est a peine besoin de se souvenir de la haine que l'empereur portait au christianisme *. »
L'ouvrage de Philostrate, selon cette opinion, aurait une portée polémique indéniable au fond. Il viserait les chrétiens sans les nonmier, et serait une machine de guerre dressée contre eux. Julia Domna et ses amis, inquiets de leur propagande et de leur accroissement, et de la mollesse de foi, de la tiédeur de croyance, de la facilité à l'apostasie des païens, auraient formé le dessein d'opposer au christianisme, non plus la force d'État qui, plusieurs fois essayée, avait échoué partout, et au contraire, en exaltant l'enthousiasme, servait la cause chrétienne, mais une prédication analogue, un idéal religieux de même famille, plus pur même, a leur goût, et de meilleur sang grec, destiné à éteindre
gnopere rerragandi causain vii esse arbitrer. — Olcariut. Ed. de Phil. de 1709, Prœfal., p. XXXIV.
I. Letronne, Mém. de T Académie des inscription» et belles-lettres. Ânn. 1833, tom. X, p. 771. — Voir môme vol. p. 1C8.
le zèle des uns, à réchauffer celui des autres. Le livre de Philostrate, dans la pensée des auteurs^ aurait été une nouvelle forme de guerre faite aux chrétiens^ plus adroite, plus sûre et plus efficace, une lutte pacifique, avec le bien des consciences pour fin, engagée en vue de retenir les âmes chancelantes des païens et d'arrôter Tenvahissement croissant et plein de danger du christianisme, contre lequel toute violence était vaine, qu'elle vint d'en haut ou d'en bas.
Dans cette hypothèse, assez spécieuse nous raccor* dons, on comprendrait mal que l'hostilité de Philostrate et ses intentions polémiques eussent été dissimulées avec un soin si scrupuleux.
Si en effet le christianisme, l'esprit de prosélytisme qui anhnait tous ses adhérents, sa facile diffusion dans toutes les provinces de l'empire, et sa montée commençante des basses classes à la bourgeoisie constituaient un péril social et paraissaient un point noir pour l'avenir de la civilisation ; si Julia Douma qui, sous Septime-Sévère tenait le ministère des choses de l'esprit, et était restée sous Caracalla dépositaire des affai» res d'État et secrétaire du prince \ estimait utile d'opposer une digue à la contagion chrétienne et de livrer combat, au sein même des consciences, par une propa^ gande analogue, quelle raison pour Philostrate qu'elle inspirait, de ne pas nommer seulement ceux qu'il avait mission d'attaquer avec leurs propres armes, ceux dont il s'agissait de miner l'autorité, et dont on voulait arrêter ou tout au moins circonscrire les conquêtes? Une polé-
1. KaiTOi y.ai Tr,v twv ^lêXi'wv tû»v ti èiriOToXuv iic2Ttptt>v «Xtiv tôv Tràvu àva-jfîcxîwv ^toîxyioiv àwTfi (tcuXia) i«iTp#<|»a;, — Dion (Xiphilio). Ant, Caracalla, XXil.
mîque, faite au nom de l'État, par ordre du pouvoir, avec la complicité tacite, pourquoi ne pas dire avec la haute approbation de tous ceux qui s'appelaient les honnêtes gens, sénateurs, jurisconsultes et lettrés, n'avait nul motif de prendre un masque. Julia Domna dans cette circonstance, sans parler de la force qu'elle ne voulait pas employer, avait pour elle l'opinion et la conscience publique, nous entendons celle de son temps ; elle avait pour elle la lov et le nombre et la force des traditions et Tidée d'ordre telle qu'elle était universellement comprise. Jusqu'à ce moment et encore alors, les chrétiens étaient communément réputés ennemis publics. A quel titre une plume d'État les eût-elle ménagés, eût-elle craint de les désigner? Encore même que Julia Domna fût de caractère humain et tolérant, qu'elle ne voulût exciter contre les chrétiens ni le fanatisme sacerdotal, ni les passions populaires, qu'elle eût défendu à Philostrate d'user contre eux de railleries et de sarcasmes comme avait fait Lucien, d'arguments historiques et philosophiques comme Celse venait de faire, ni d'aucune des armes en us^ge pour réfuter ou détruire les opinions ; qu'elle ne songeât qu'à ruiner leur influence par la persuasion, en opposant doctrine à doctrine ; si indirecte enfin et si désarmée qu'on imagine la polémique qu'elle commandait, il fallait que l'adversaire, l'ennemi fut dénoncé.
Apollonius, dit-on, est opposé au Christ. Mais est-ce en effet une opposition, et est-ce un esprit d'hostillité qui l'a dictée ? On peut le supposer, mais cette supposition ne s'appuie sur aucun texte. Philostrate présenté^ dit-on, une parodie et une caricature des scènes évangéliques. D'abord, il n'est pas question des Évangiles
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dans la Vie d Apollonius : ensuite nul passage ne con* tient rien qui ressemble à ce qu'on appelle parodie ou caricature. C'est l'intention seule d'un auteur qui fait Tune ou l'autre. Or toutes les paroles, tous les actes d'Apollonius, de quelques documents qu'ils soient tirés, et quoi qu'ils puissent valoir, sont racontés avec la gravité recueillie du croyant, non avec le sourire narquois et le ton moqueur du sceptique. Il peut y avoir imitation ou copie sans qu'il y ait parodie ou caricature.
Rien donc de moins évident, à s'en tenir à la lecture du livre de Philostrate, que l'intention polémique et l'esprit d'hostilité qu'on prête à JuliaDonma en face du christianisme. Les seuls ennemis [du Sage de Tyane, dans l'ouvrage qui lui est consacré, c'est Euphrate et son parti ; 'ce sont aussi certains prêtres, espèce de Pharisiens du paganisme, qui prétendent tenir trop étroites les portes de leurs sanctuaires, comme l'Hiérophante d'Eleusis qui refuse d'admettre Apollonius à l'initiation, et les prêtres de Trophonius qui ne veulent pas qu'il descende librement auprès du dieu dont ils ont l'oreille et la garde.
En un ou deux passages peut-être, on croit voir percer les sentiments intimes et particuliers de Philostrate à l'égard du christianisme. A Éphèse, ApôUanliis découvre que le démon de la peste qui désole la "V^Ie a pris la figure d'« un vieux mendiant,, couvert de haillons, portant une besace pleine de croûtons de pain^ le visage pâle et défait » et fait lapider « cet ennemi des Dieux '. » Il est possible que l'auteur ait songea