‹ Histoire des persécutions de l'église;Chapitre 32 sur 286 · Epi$t» Front, ad Anton, Ptitm · texte numérisé non relu

Epi$t» Front, ad Anton, Ptitm

l'objet est la meilleure preuve de la décadence du goût chez ses contemporains.

Avec cela, ce minutieux éplucheur de mots était un fort honnête homme , fidèle à ses amis, même dans la mauvaise fortune et dans la disgrâce, humain, serviable, tendre, dévoué, et, quand il oubliait sa rhétorique, capable d'effusion de cœur. Vieux, malade, cruellement éprouvé par la perte de sa femme et de cinq enfants qui lui avaient été enlevés coup sur coup, il écrivait ces lignes d'un accent à la fois touchant et fier :

« Ce qui me console, c'est que ma vie est presque achevée et touche à son terme naturel. Quand la mort arrivera, au temps de la nuit ou de la lumière, je saluerai le ciel en partant, et j'ouvrirai librement ma conscience. Je me rendrai ce témoignage, que dans le cours de ma longue carrière, je n'ai rien fait jamais dont j'aie lieu de rougir et qu'on puisse me reprocher coname une tache ou une infamie ; nul trait d'avarice ou de perfidie, mais au contraire des actes nombreux de libéralité, d'affection, de fidélité, de courage, souvent même accomplis au péril de mes jours. J'ai vécu dans une étroite union avec le meilleur des frères. Les honneurs où je suis parvenu, je ne les ai point recherchés par de mauvaises voies. J'ai préféré le soin de mon âme à celui de mon corps, et la culture des lettres à la poursuite de mes intérêts. J'ai préféré la pauvreté au secours d'autrui, aimant mieux manquer que mendier. Je n'ai pas été prodigue du superflu. Je l'ai été quelquefois de mon nécessaire. J'ai dit consciencieusement la vérité; j'ai su l'entendre avec plaisir. J'ai mieux aimé être oublié que flatteur, me taire que feindre, être un ami né-

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gligent qu'un courtisan assidu. J'ai peu demandé, je n'ai pas peu mérité. J'ai prêté à qui j'ai pu selon mes moyens. J'ai aidé avec empressement ceux qui le méritaient, sans hésitation ceux qui ne le méritaient pas ; et le peu de reconnaissance que j'ai trouvé ne m'a pas rendu plus lent à faire à d'autres le bien que je pouvais. Je n'en ai pas voulu aux ingrats... »

Fronton y tel que nous le connaissons encore une fois, n'a nulle part des visées d'homme d'État. Il est homme de lettres et rien de plus ; satisfait du présent, ne rêvant pas un autre ordre de choses, et ne souhaitant pas plus de liberté que celle dont il jouit avec tout le monde. C'est un conservateur et un optimiste. Le gouvernement de Marc-Aurèle rempUt son idéal, surtout les jours où son élève a fait quelque belle allocution. Sa religion est celle de son temps et de son pays. Il n'en connaît et n'en désire point d'autre. Sa foi reUgieuse est sincère, sans être intolérante ni incommode à personne, exempte en même temps de superstition et de fanatisme. Il ne s'embarrasse pas de l'exégèse des [diilosophes, et parmi les dieux, il n'a pas, comme Aristide ou Apulée, choisi une divinité spéciale à laquelle il s'est donné de préférence, et qu'il semble mettre hors de pair. Dans ses lettres, il parle fréquemment des dieux, toujours avec le respect et la gravité d'un homme bien élevé et sincère, nulle part avec l'exaltation d'un dévot. U n'est pas théologien. Il croit d'une foi calme et douce aux dieux, à la providence qu'ils exercent, à la tranquille et bienheureuse assemblée des âmes après la rupture des liens du corps. Il serait bien dur, ce nous semble, de le juger sur cela un esprit borné et étroit. Mais avec ses qualités et ses défauts, avec son caractère

et son tempérament, il y a peut-être lieu de s'étonner qu'il ait écrit un livre contre les chrétiens, non qu'il dût les comprendre et fût capable de sympathiser avec eux , mais parce qu'il ne les rencontrait guère dans le cercle restreint d'idées qui formait et fermait son horizon.

Le témoignage de Minucius Félix est formel cependant, et il n'est pas possible de le rejeter. A deux reprises l'écrit polémique de Fronton est allégué expressément dans VOctaviusK L'avocat du paganisme Cœci» lius et son adversaire Octavius en font mention tour à tour à propos des infâmes accusations que la rumeur publique colportait çà et là contre les chrétiens et dont Fronton se serait fait l'écho complaisant.

On s'est demandé si ce personnage ne serait pas le jurisconsulte Papirius Fronton cité dans les Pan^ dectes; mais la double indication de V Octavius^ qu'il était orateur et né à Cirtha, paraît décisive en faveur de Cornélius Fronton, le maître de Marc-Aurèle. Il n'y a pas lieu d'opposer à ce témoignage très-précis, le silence absolu de la correspondance de Fronton au sujet des chrétiens. Nous n'avons qu'une infime partie des œuvres du rhéteur de Cirtha : nous ne possédons pas même toute sa correspondance ; et, si ce qui en reste peut suffire pour nous permettre de réviser le jugement des contemporains sur le mérite littéraire de l'homme, nous ne saurions avec cela seul mesurer le champ qu'il a pu embrasser dans une vie passée

1. Et de convivio notum CBt; passim omnes loquuntur : id etiam Cirlensls nostri tesutur oratio. — Ociav,, IX.

Sic de isto et tuus Fronto non ut adûrmator tcstimonium facit, sed convicium ut oralor adspersit. — Octav,, XXXI.

tout entière la plume à la main. Qn ne saurait guère non plus marquer la date ou Toccasion de ce factum de Fronton. Toute occasion est bonne pour un rhéteur. Après la consultation de Pline à Trajan et la réponse de cet empereur, après un échange de dépêches analogues entre Hadrien et Antonin le Pieux et d'autres légats ou proconsuls, l'éruption chrétienne, sans inquiéter sérieusement la chancellerie impériale, arrêta cependant son attention et pût être regardée comme une des étrangetés morales de ce temps.

Fronton, successeur désigné de Quadratus, proconsul d'Asie en 155 , et qui, à ce moment faisait ses préparatifs pour se rendre dans cette province, s'enquit vraisemblablement de l'état des esprits et fut peut-être instruit de la condamnation des Philadelphiens et de Polycarpe à Smyrne. Sa santé le retint à Rome; mais ce lettré, gouverneur improvisé de province, et incapable, par des circonstances indépendantes de sa volonté, d'aller remplir au loin sa charge, ne jugea-t-il pas à propos de faire dans son cabinet, et à sa manière, œuvre de politique et de défense sociale en écrivant contre des hommes réputés factieux et ennemis publics? Il payait ainsi en partie sa dette d'homme d'État, et montrait que ce qui touchait à l'ordre pubUc et aux intérêts conservateurs ne lui était pas étranger.

Minucius • Félix paraît avoir composé VOctavius, peu de temps avant la mort de Marc Aurèle. On sait que ce Dialogue pris d'abord pour le VHP livre de l'ouvrage d'Arnobe contre les Gentils, fut rendu à son auteur par le docte et exact François Baudoin, et imprimé à part sous le nom de Minucius Félix en 1S60 .

Les témoignages de saint Jérôme et de Lactance sur la date de cette composition sont incohérents ou peu explicites*. Les écrivains ecclésiastiques la reculent en général au delà du second siècle. Il nous parait que r Octavius doit avoir été composé entre les années 176 et 1 80, alors que l'empire était partagé entre Marc- Aurèle et Commode, et que les chrétiens étaient en butte aux persécutions. Le souvenir des scènes cruelles de Lyon y a sa marque*. Le Discours véritable de Celse, qui a précédé d'au moins vingt ans V Apologétique de Tertullien, est du même temps. Nous inclinerions à croire même qaQ Y Octavius a été écrit auparavant. En tout cas, Minucius Félix ne connaissait pas l'ouvrage de Celse; car il serait surprenant, s'il l'eût connu, que, citant deux fois un adversaire, il n'eût mentionné que Fronton, qu'on peut sans se hasarder beaucoup, regarder comme le moin& sérieux, le moins pressant des deux, et sans nul doute le moins récent. N'est-il pas naturel, quand on répond à une attaque, de prendre à partie le plus redoutable et le dernier venu des adversaires ? Or, que l'écrit de Celse soit postérieur à celui de Fronton, cela nous apparaît clairement par cette seule raison que Celse n'a pas allégué à la charge des chrétiens le seul trait que nous savons certainement avoir appartenu au factum de Fronton, à savoir les scènes hideuses que la voix publique racontait de leurs initiations et de leurs banquets*. Au temps où Minucius et Celse écrivaient, ces horribles rumeurs qui

1. Lactant., Imt, christ,, V. 1. — Hieronym., De Vir, ÏHust. — Epist, ad Magnum, — Epist, ad Pammachium,

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