‹ Histoire des persécutions de l'église;Chapitre 33 sur 286 · Octav · texte numérisé non relu

Octav

LES POLITIQUES ET LES LETTRÉS. Si

soulevaient de si furieuses colères à Lyon , s'étaient éteintes ou assoupies à Rome , et ne pouvaient être relevées par un adversaire de bonne foi K

Il y a plus, VOctavius porte au front sa date. C'est une pièce sortie de l'école de Fronton.

V Apologétique de Tertullien fut moins un discours qu'un acte ; moins un plaidoyer composé qu'un éclat d'indignation, une protestation vivante, l'effusion ardente et sans apprêt de la conscience soulevée d'un honnête homme et de la raison bien armée d'un jurisconsulte. Le langage rude et barbare y est le serviteur de la pensée. On n'y saurait trouver l'ombre d'une préoccupation purement littéraire. VOctavius ^ au contraire, est un morceau travaillé, curieusement poli dans le silence laborieux du cabinet, une pièce de littérature d'art, dont l'élégance et la grâce sentent constamment le procédé et le pastiche. Nul abandon, nul laisser^aller , nul oubli de la grammaire et de la rhétorique : souvent une redondance un peu vaine, çà et là des ornements plaqués et des fleurs artificielles. L'emportement même y est mesuré et rhythmé, vient de la tête plus que de l'âme, se balance en antithèses. Minucius Félix sait par cœur les bons auteurs, le DeNa^ tura Deorum de Cicéron, le De Providentiade Sénèque, et ne se fait nul scrupule d'y faire leô emprunts le» moins voilés^.

1. Nec tamen mirum cum hominum fama quaë senipér ihspèrsift mendaciis alitur, oslensa veritate comminuitur. — Ociav., XXyin.

2. Quid potest esse tam apcrlum Quid potest esse tam apertum« tamque perspicuum, quum cœlum tam confessuaif tamque perspi- 8tnpeximu8 cœlestiaqae conteai' cuum quum oculos in cœtam soslU'* plati sumus quam esse aliquod leris el quse sunt infra cireaque Qumen prœstantissimse mentis quo lustra verls quam esse aliquod Au-

Il goûte aussi et cultive la manière molle et efféminée d'Apulée ; il partage la haine de Fronton pour la diction simple et unie, et savoure comme lui le plaisir d'un mot nouveau, d'une épithète bien trouvée et mise en bonne place. Il n'écrit pas évidemment pour les cordonniers et les foulons dont parle Celse^ Écrit-il même pour la foi ? Il paraît en vérité moins songer à convertir les hésitants qu'à mériter l'applaudissement des gens de goût et des beaux esprits. VOctavivs est un fruit de serre chaude. Dans la littérature ecclésiastique, il n'est pas un livre, sans excepter l'épître à Diognète, qui plus que celui-là ressemble à une composition apocryphe et relativement moderne. Si Ton n'avait pas de soUdes raisons de ne pas douter de l'authenticité A^VOctavius de Minucius Félix,on pourrait croire que l'œuvre de cet avocat en vacances, honneur du barreau romain, est sorti au seizième siècle de l'officine de quelque néo-cicéronien. C'est en tout

hœc reguntur. men praestantissituse mentis qao

Cicero, Vc Nat. Deorum^ 11. omnisnatura inspiretur, movealuFi

alatur, gubernetur.

Minuc. Fel., Octav. XVII.

Nemo lam pauper vivit quam Nemo tara paupcr esse potest

natus est. quam natus est.

Seneq., De Providentia. Minuc. Fel., Ociav,, XXXVI.

Verberat nos et lacérât fortuna : Quod corporis humana vitia sen-

Patiamur, non est ssevitia, corta- timus et patimur non est pœna, mi-

men est... Galamitas virtutis occa- litia est... Calamitas saepius virtutis

sio est. — lùid,, C, 4. disciplina est. | — Octav. ^ XXXVI.

Ecce spectaculum dignum ad Quam pulchrum spectaculum

quod respiciat intenlus operi suo Deo quum christianus cum do-

Deus : ecce par Deo dignum, vir lore congreditur, cum adversus mi-

fortis cum mala fortuna compo- nas et supplicia et tormeota com-

situs. — Seneq., ibid,, 2. ponitur. — Octav,, XXXVII.

On pourrait aisément multiplier ces rapprochements. Les réminiscences de Sallusle abondent comme celles de Cicéron et de Sénèque. 1. Cont. Cels,, 111, 55.

un Joli dialogue. L'épithète serait conrte, cbéliTe, déplacée, pour caractériser Y Apologétique de TertoIHen.

UOctavius est, comme on sait, coiiqH>sé d'mi dooUe plaidoyer avec un court prologue et un épSùgue. Ces discours parallèles et antiUiétiques Paient f(»t i la mode dans les écoles. C'est d'abord un païen nranmé Cécilius qui prend la parole contre les chr^ens et pour l'antique religion. Octavius lui répond en attaquant le polythéisme et en faisant l'apologie du christianisme. Minucius juge du débat, donne naturellement gain de cause à ce dernier et Cécihns lui-^néme avoue sa défaite.

Si Minucius Félix, dans son apologie, a visé la déclamation de Fronton, peut-être y a-t-41 lieu de supposer quCj^portant la question devant le tribunal d*un juge impartial, et donnant la réponse après Fattaque et la défense après l'accusation, il a pris en grande partie et a placé dans la bouche de l'avocat du polythéisme les arguments mêmes que Fronton avait présentés et développés dans son discours. L'apologie de la sorte prenait un caractère plus positif, s'adressant non à un ennemi imaginaire et à des raisons d'avance émoussées à dessein, mais à un adversaire réel dont l'œmTe était encore dans toutes les mains. De cette façon, on pourrait tenter de restituer au moins pour le fond des idées le discours polémique de Fronton. Et si l'hypothèse paraît trop forte, puisque Cécilius, l'adversaire des chrétiens dans V Octavius, ne fait expressément mention que d'un passage unique de l'écrit de Fronton, encore devra-t-on accorder que Cécilius, pour garder son personnage et remplir son rôle, doit représenter au temps de Fronton l'opinion des païens éclairés et être

rinterprète de leurs sentiments et de leurs critiques.

Le Cécilius mis en scène au commencement de YOotavius qui plaide pour le polythéisme et contre les chrétiens, n'est pas un philosophe. C'est un homme du monde professant Tindifférence des hautes spéculatîonSy le doute et Fincertitude en matière de métaphysique et de théologie naturelle, et inclinant à Topinion épicurienne que les choses se sont agencées toutes seules, et que la fortune aveugle est la reine de la nature et de la vie humaine. Or, quand, depuis tant de siècles, les philosophes de toutes les écoles disputent encore sur Tordre des choses et le système général de l'univers, n'est-ce pas une pitié de voir quelques individus sans culture, sans lettres, étrangers à toute cou* naissance élevée, trancher et décider si hardiment sur ce sujet ^ ? Le meilleur serait de borner notre ambition à nous connaître nous-mêmes. Mais si nous voulons dépasser les limites de notre faiblesse, sachon» au moins nous garder d'opinions vaines et qui remplissent l'imagination d'effrayants fantômes.

Dans notre impuissance incurable à rien déterminer de certain sur l'origine, la cause et l'ordre du monde, la sagesse est pour chacun de garder la religion de son pays et de ses ancêtres, laquelle est consacrée par le temps et la vénération commune. Il convient de nous en tenir aux traditions que nos pères nous ont transmises, d'adorer les Dieux qu'ils nous ont aigris à connaître et à respecter sans en disputer, de demeurer

1. Itaque indignandum omnibus indolescendumque est audere qaosdam, et hoe studioram rades, litteraram profanos, experte» artiiun etiam nisi sordidarum, certum aliquid de summa rerum ac mar jeslate decernere, de qua tôt omnibus sœculis sectarum plurimaram tisqne adhue ipsa philosophia délibérât. — Octav.^y.

fidèles au culte dans lequel nous avons été nourris et dont la constante observation a fait la grandeur de Rome. C'est à sa vertu religieuse que Rome a dû cette grandeur; c'est parce qu'elle a ouvert son Panthéon à tous les Dieux qu'elle a mérité de devenir la maîtresse des nations ^ Les temples ne sont pas seulement l'ornement et la parure des cités, mais leur protection et leur sauvegarde. La présence des dieux auxquels ils sont consacrés les rend seuls augustes. Ces dieux, par les réponses qu'ils rendent aux consultations des pontifes, fournissent des remèdes aux malades, des espérances aux affligés, des secours ou des consolations aux malheureux, des soulagements à ceux qui souffrent. Or comment supporter l'audace sacrilège de ceux qui prétendent renverser ou affaiblir une religion si ancienne, si utile et si salutaire? Les négations individuelles de tel ou tel philosophe sont de nul effet. Cependant on a quelquefois sévi contre quelques-uns d'entre eux. Les Athéniens chassèrent de leur pays TAbdéritain Protagoras , qui pourtant raisonnait des dieux plutôt en grave logicien qu'en blasphémateur, et brûlèrent publiquement ses écrits. « Et nous verrions de sang-froid des hommes d'une faction infâme, tur-

1 . (Romanorum) potestas et auctoritas totius orbis ambitus occupavit ; sic imperium suum ultra solis vias et ipsius Oceani limites propagavit, dum exercent in armis virlutem religiosam, dum urbem muniunt sacrorum religionibus, castis virginibus, multis honoribus ac nominibus sacerdotum... dum captis vi hostilibus mœnibus adhuc feroeiente Victoria, iTumina victa venerantur, dum undique hospites deos quœrunt et suos faciunt; dum aras exstruunt etiamignotis numinibus et manibus. Sic, dum universarum gentium sacra suscipiunt, etiam régna meruerunt. Hinc perpetuus venerationis ténor manslt, qui longa œtate non infringitur, sed augetur : quippe antiquitas caerimonlis atque fanis tantum sanctitatis tribuere consuevit, quantum adstruxerit vetustatis. — Octavius^ VI.

bulente, désespérée, attaquer les dieux en brigands des hommes qui choisissent leurs prosélytes dans lalî» du peuple et parmi les femmes que la faiblesse de leu sexe rend si faciles à séduire, pour les englober dani une conjuration impie, qu'ils cimentent dans leurs assemblées nocturnes, non par des sacrifices, mais pa des sacrilèges, des jeûnes solennels et d'horribles fes tins ! Engeance fuyant la lumière et le grand jour muette en public, bavarde en secret, méprisant le: temples comme des sépulcres, blasphémant les dieux se moquant des choses sacrées , nous insultant de h pitié qu'ils méritent, si l'on peut dire, et demi-nus, n< faisant nul cas des honneurs et de la pourpre des pon. tifes! Dans leur étrange extravagance etleurincroyabb audace, ils dédaignent les tourments présents dan l'appréhension de tourments à venir et incertains, e craignant de mourir quand ils ne seront plus, ils m redoutent poitit la mort présente, tant ils se laissen rassurer par le fol espoir de revenir à la vie ^ ! »

Comme la mauvaise herbe est féconde, ainsi lei exécrables oratoires de cette coalition impie s'étenden et se multiplient par toute la terre avec la croissante perversité des mœurs. Us se reconnaissent à des signei secrets, s'aiment les uns les autres presque avant de s<

1. Homiaes deploratiB, inquiette ac desperatœ factiouis grassari ii deos.,. qui de ultima fœco coUectis imperitioribus et mulieribus cre dulis, 8exus8ui facilitate labentibus. plebem profana; conjurationis in

stituunt Latcbrosaet lucifugax natio, in pubiico muta, il

angulis garrula : templa ut busta despiciunt ; deos despuunt, riden sacra, mlserentur miseri, si fas est, sacerdotum iionores et purpura despiciunt ipsi seminudi... Spernunt tormenta prœsenlia^ dumincerti metuunt et futura; et dum mori post mortem timent, intérim moi non timent. Ita iiiis pavorem fallax spes solatio rediyivo blanditur Octavius, VIII.

connaître, et s'appellent entre eux frères et sœurs ^ Les uns disent qu'ils adorent la tête d'un âne, les autres les parties sexuelles de leur prêtre, d'autres, un homme justement puni du dernier supplice et le bois infâme d'une croix ^. Sur leurs initiations et sur leurs festins circulent d'abominables récits. « On présente, dit-on, à celui qui doit être initié un enfant couvert de pâte de farine, afin de l'enhardir au meurtre en le dissimulant. Le novice frappe sans savoir cette apparente masse informe. Le sang coule. Ils le boivent avidement, se partagent à l'envi les membres palpitants de la victime, cimentent ainsi leur conjuration et s'engagent au silence mutuel par la complicité du même forfait. » Et leurs festins? « Après un long repas, lorsque les vins dont ils se sont enivrés commencent à exciter en eux les feux de la débauche, ils attachent un chien au candélabre et le provoquent à courir sur un morceau de viande qu'on lui jette à une certaine distance : les flambeaux renversés s'éteignent ; alors, débarrassés d'une lumière importune, ils s'unissent au hasard, au milieu des ténèbres, dans d'horribles embrassements ^. » Sont-ce là des fables et d'absurdes calomnies ? Mais nul ne cherche l'obscurité que pour mal faire. Pourquoi les chrétiens n'ont-ils ni temples, niauteJs, ni simulacres connus ? Pourquoi ne parlent-ils et ne se réunissent-ils qu'en secret, si ce n'est que ce qu'ils adorent et veulent dérober aux regards est punissable ou honteux?

1. Per univeraum orbem sacraria ista teterrima impiœ coitionis

adoiescunt Occuitis se nolis et insignibus noscunt et amant

muluo pœne antequam noverint se promiscue appellant

fratres et sorores. — OciavUts, IX.

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