‹ Histoire des persécutions de l'église;Chapitre 34 sur 286 · Octttvius, IX · texte numérisé non relu

Octttvius, IX

jB8 LES PERSÉCUTIONS DE L*ÉGLISE.

D'où vient, quel est, où est ce Dieu unique, solitaire, abandonné, qu'aucun peuple libre, aucun royaume, pas même la superstitieuse Rome, ne connaît? La seule et misérable nationalité juive adore aussi un seul Dieu, mais elle a des temples, des autels, des cérémonies e1 des sacrifices publics. Et ce Dieu même est si faible el si dénué de puissance, qu'il se trouve, avec ses ado* rateurs, captif des dieux de Rome.

Mais quelles absurdités les chrétiens n'imaginent-il pas? Ce Dieu qu'ils ne peuvent ni voir ni montrer, il racontent qu'il est présent, allant et venant partout qu'il connaît et juge la conduite, les actions, les pa rôles même et les pensées secrètes de tous. Ils en for un espion et un policier inconunode, toujours en moi vement,..; et cependant, comment peut-il s'occupa âe chacun, s'il est absorbé par l'ensemble des choseï ou suffire à l'ensemble, s'il est tout entier à chacun. ( ji'est pas tout, ils menacent la terre et l'univers entû d'une conflagration générale , comme si l'ordre étei nel des choses fondé sur les lois divines, pouvait êti troublé ou détruit.

Ils ajoutent encore des contes de vieilles femmes qu'ils renaîtront de leurs cendres après leur mort, et i Je croient résolument. On dirait, aies entendre, que 1 chose est déjà faite. Double sottise! Us annoncent 1 destruction du ciel et de la terre que nous laissons toi jours comme nous les avons trouvés, et se promettent quand nous ne serons plus, à eux et à nous qui nais sons pour mourir, une existence impérissable : pou eux, en tant que gens de bien, une éternité de bon heur ; pour nous, injustes, des châtiments sans fin. Oi c'est la destinée, et suivant eux, la volonté de Dieu qi

rhomme vertueux ou criminel * . Ainsi ce n'est pas par un libre choix que vos prosélytes embrassent votre secte, mais parce que Dieu les a choisis. Par là, vous faites de Dieu un juge inique qui punit dans les hommes non une volonté coupable, mais Tentraînement irrésistible. Mais comment la résurrection peu1>-elle être possible? Sans corps, il n'y a, ce semble, ni âme, ni sentiment, ni vie. Avec un corps ? Avec le même corps, c'est impossible, puisqu'il aura été détruit depuis longtemps. Avec un autre corps? Il naîtra alors un nouvel homme et non l'ancien. Mais y a-t-il un seul exemple d'un homme qui soit sorti du tombeau depuis tant de siècles ? Ce sont là de vaines imaginations et d'ineptes consolations.

Jugez mieux de vous-même et de votre condition véritable. «La plus grande et la meilleure partie d'entre vous, comme vous le dites, est en proie à la pauvreté, au froid, au dénûment, à la faim. Votre Dieu le souj&e et semble l'ignorer. Il ne veut ou ne peut venir en aide aux siens. Il est impuissant ou injuste. »

Mais pour ne rien dire des misères communes à l'humanité, a entendez-vous ces menaces? Voyez-vous ces châtiments, ces tortures, ces croix dressées, non pour Tadoration, mais pour le supplice , ces feux que vous annoncez et que vous craignez pour vous I Où est donc ce Dieu qui peut tant pour ceux qui sont morts et ressuscites, et ne peut rien pour les vivants ^? »

Ir Culpam vel innocentiam fato tribui sententiis piurimorum, et hsec vestra consensio est. Nam quidquid agimus, ut alii fato, ita vos Oeo addicitis ; sic sectœ YestrsB non spontaneog ciipere sed eieetoB. — OctaviuSj XI.

2. Ecce vobis minse, supplicia, tormenta, et jam non adorand» sed

Sans le secours de votre Dieu, les Romains jouissent de l'empire du monde et régnent sur vous, pendant qu'inquiets et tremblants, vous vivez dans la crainte et la tristesse, volontairement étrangers à nos joies, à nos solennités, à nos spectacles, à nos repas publics, pleins d'horreur pour les mets que nos prêtres ont touchés et pour les vins qui ont servi aux libations sacrées, redoutant de la sorte des Dieux dont vous niez l'existence.

Laissez donc là les choses du ciel, dont ne peuvent raisonner des êtres grossiers, ignorants, incultes et rustres comme vous êtes, et regardez ce qui est à vos pieds ^ Les philosophes mêmes, s'ils sont sages, avoueront qu'ils ne savent rien des choses d'en haut. Le doute spéculatif et l'obéissance pratique à la coutume, voilà la sagesse. Qui veut s'en départir, risque d'introduire des superstitions ridicules ou de détruire toute reUgion.

Tel est, en résumé, le discours que Minucius Félix a mis dans la bouche de l'avocat du paganisme. Il est précieux et intéressant à plus d'un titre, et tout rempli de traits qui peignent au vif l'état de l'opinion des honnêtes gens, comme on disait, et des conservateurs du temps. L'avocat du paganisme sera vaincu à la fin. Il perdra sa cause, et, de lui-même, rendra les armes. C'est arrangé d'avance comme le dénoûment d'une tragédie. Cependant Minucius Félix, dans la composi-

subeundœ cruces; ignés etiaai, quos etprœdicitis et timetis : ubi Deus ille qui subveniro reviviscentibus potest, viventibus non potest? -— Oclavius, XU.

1. Salis est pro pedibus adspicere maxime indoctis, impolilis, radibus, agrestibus, quibusnon estdatum intelligere civilia, multo magis denegatum est disserere divina. — Octavius, Xll.

tion de son ouvrage, est trop artiste pour laisser voir l'issue du débat, afifaiblir et désarmer un plaidoyer qu'il se fait fort de réfuter.

Il serait téméraire, sans doute, de prétendre que nous avons ici, sous le nom de Cécilius, la harangue même de Fronton. Minucius Félix ne Ta citée positivement qu'en un seul point. S'il l'eût reproduite dans toute sa teneur, il en eût averti. Les auteurs trèscurieux de style prennent parfois les idées des autres, mais ils les accommodent à leur manière et n'abdiquent pas aisément leur droit d'écrivain. D'autre part, Cornélius Fronton est mort, ce semble, entre 168 et 172, et l'état de choses que fait supposer le discours de Cécilius nous reporte au delà du règne d'Antonin le Pieux. Il ne paraît pas, d'après tous les témoignages connus, que, sous le règne de ce prince, ni au commencement du règne de Marc-Aurèle, la persécution ait été si vive et si ardente qu'elle puisse répondre au sombre tableau qu'on trouve ici de ces chevalets et de ces croix dressés, de ces bûchers allumés, de cet appareil de supplices de toutes sortes qui menaçaient les chrétiens * . Enfin, nombre de points qu'on peut rapprocher de l'écrit de Celse, témoignent que ces deux ouvrages sont à peu près contemporains. 11 n'est pas nécessaire, à ce propos, de supposer que le Discours véritable de Celse est antérieur, sous prétexte qu'il n'est guère admissible que l'ami de Lucien ait, pour les besoins de sa polémique, fait des emprunts à un ouvrage sorti d'une plume chrétienne, où Tattaque et la réponse se font pendants, et où la première n'est in-

Page 1