OctaviuSt loc. cit«^ch. Xil
troduite qu'en vue de la seconde. Celse, sans doute, n'avait pas besoin de lire l'ouvrage de Minucius Félix, et particulièrement le plaidoyer de Cécilius, pour savoir que penser des chrétiens, et sa critique, en effet, dépasse singulièrement le cercle d'idées où celui-ci se meut. Minucius Félix, non plus, n'avait pas besoin de lire l'ouvrage de Celse — bien que cela lui eût été plus utile — pour connaître les griefs des païens contre la religion nouvelle. Ces griefs, il les trouvait exposés dans la déclamation de Fronton, qu'il connaissait, à n'en pas douter ; il les trouvait peut-être dans d'autres écrits du temps qui ne sont pas venus jusqu'à nous; il les trouvait dans toutes les bouches, au barreau qu'il fréquentait par profession, parmi les jurisconsulte les politiques, les lettrés, les honounes du monde elles philosophes. Celse appartient à cette dernière classe. Le discours de Cécilius n'est pas méprisable assurément, mais, malgré certains rapports de détail, il n'est pas dans le même courant d'idées que l'écrit de Cdse. Personnage réel ou fictif, Cécilius n'est rien qu'un lettré, un homme du monde qui regarde les choses du dehors et par la surface ; esprit assez court en somme, fort dédaigneux des doctrines et des curiosités métaphysiques, satisfait du présent, ennemi des nouveautés sur leur seul titre, ni rêveur ni mystique, sceptique et crédule tout à la fois, pensant et parlant comme la majorité, tenant à sa religion parce qu'il y est né , la ga^ dant comme il garde son nom, y étant attaché non de cœur et d'âme et par choix, mais par bienséance, par habitude et amour du repos, estimant qu'il n'est pas de bon ton d'en disputer, et s'échauffant aisément contre les novateurs, non par fanatisme ou ferveur
dévote, mais par goût de la règle, de la discipline et du bon ordre, et ouvrant au besoin les oreilles à toutes les absurdités qui se débitent contre eux. Les modérés de cette espèce sont capables de vives fureurs, et, quand ils sont hors d'eux-mêmes et trouvent des âmes rebelles, parlent quelquefois de détruire et d'exterminer ^
La plupart de ces traits conviennent assez bien au consulaire Fronton. Aussi, quoique le discours de Cecilius, postérieur, à notre avis, de plus de vingt ans à la déclamation de Fronton, puisse et doive être considéré comme un habile résumé des raisons alléguées par les païens de Rome pour défendre la- religion romaine et réfuter le christianisme, nous ne pouvons nous empêcher de croire que tout l'essentiel de la polémique de Fronton s'y trouvait, et que le point de vue exclusivement romain où Cécilius s'est placé est celui même qu'avait choisi le rhéteur de Cirtha.
C'est le point de vue du respect dû aux institutions nationales, de la foi docile et aveugle à la religion éta-= blie, laquelle, vraie ou non dans son insaisissable objet, est légitime par cela seul qu'elle existe, et d'autant plus sainte et auguste que la tradition à laquelle elle remonte est plus obscure et plus lointaine. Ainsi, la nationalité et l'ancienneté sont les seuls titres qui jus-» tifient une religion. Tacite ^ après avoir quelque part parlé avec mépris du culte juif, écrit : « Cette religion^ queUe que soit son origine, a pour défense 8on,antiquité. » Cécilius, sans exprimer tout à fait la même idée, ne s'en éloigne guère cependant, quand U accorde
1 • ErueDda prorsus hsBc et detestanda confessio. -^ Octav,^ IX.
aussi au culte juif cette double circonstance atténuante qu'il est le culte d'une nation et qu'il se pratique au grand jour ; qu'il a des temples, des autels et des sacrifices ^ Remarquons en passant que cet argument de l'ancienneté de la tradition est si fort et s'impose si naturellement à l'esprit, que TertuUien s'en servira, lui aussi, contre les diverses sectes gnostiques, et ne craindra pas de dire que leur nouveauté fait leur condamnation. Cécilius, dans son apologie du paganisme et dans son argumentation contre les chrétiens, ne se place en aucune manière sur le terrain du vrai et du faux. Le vrai et le faux en soi, il l'ignore et parait niei la possibilité d'un critérium absolu et rationnel en matière religieuse. Il n'en connaît pas d'autre, au moins, que le fait palpable d'un établissement national et consacré par le temps. Tout au plus marquera-t-il, en politique et en moraliste, que le maintien el l'exacte observation des vieux rites ont eu d'utilei effets ; que c'est à sa vertu religieuse que Rome doi la conquête du monde et sa grandeur, et que le croyances et les pratiques sacrées sont pour les âme une source toujours ouverte d'espérances, de courag et de consolations. Faible raison ! car pour ce qui n garde l'influence des croyances sur la vie individuel] et les sentiments, l'âge des croyances ne fait rien, ( les chrétiens prouvaient tous les jours que la foi à 1 résurrection, au Dieu sauveur, rémunérateur et ven geur, pour être née de la veille, était capable de chaB ger les mœurs et d'inspirer à des enfants et à de
2. Judœorum solael misera gcntilitas unum et ipsl Deum, sed p< lam, sed templis, aris^ viclimis, csrimoniis coluerunt. — Octav,y ^ Cf. cont. Cels,, V, 25.
femmes mêmes une résignation, une constance et une force d'âme invincibles.
A Fronton, assurément, et à tous les païens éclairés qui vivaient alors dans le même milieu et dans le même ordre d'idées, les chrétiens apparaissaient, aussi bien qu'à Cécilius, comme une faction conjurée pour la destruction d'une institution que le temps avait faite vénérable, que le respect commun des peuples consacrait, que l'intérêt général devait rendre inviolable, que ses bienfaits publics et privés, passés et présents, sanctifiaient encore à tous les yeux. Et qui étaient-ils, ces destructeurs d un établissement tant de fois séculaire ? Des misérables et des déclassés, sans lettres et de nul rang, le rebut de toutes les cités. Rome et le monde pouvaient-ils recevoir la loi de pareils bas-fonds? N'était-ce pas le renversement du sens conunun, que les grands sujets que la philosophie cherchait encore, fussent décidés et résolus par les plus grossiers et les plus ignorants de tous les hommes? Mais il s'agissait bien de philosophie. On était en face d'une association dont les membres se reconnaissaient à des signes secrets*, en face d'une coalition dont les affiliés, pleins de haine pour tous les autres hommes, s'aimaient sans se connaître, s'appelaient mutuellement frères et sœurs, tenaient des assemblées nocturnes et interdites, dont l'ombre couvrait d'abominables mystères. Et Fronton, ramassant des rumeurs, auxquelles certains rites mal compris avaient peut-être donné lieu, et sur lesquels l'imagination populaire avait étrangement brodé, racontait que le meurtre d'un enfant nouveau-né dont on