Tertullien, ad Scapulam, IV
2. Philosophumena, IX, 12. Ed. Gruice. Cf. De Rossi, Bulleiinodi archeol. crist,, IV, 3, 4, 13.
rèle etLucius Verus, c'est-à-dire avant Tannée i69\ Ce n'est donc pas se hasarder beaucoup que de rapporter le graffito du Palatin au dernier tiers du second siècle, et de le supposer contemporain, sinon de la composition de Fronton, au moins de celle de Minucius Félix, que nous plaçons vers l'an 177.
Au reste, nous ne voyons nulle raison qui permette d'affîrmer sûrement que l'écrit de Minucius Félix a plutôt suivi que précédé le graffito du Palatin. L'existence d'un pareil dessin au poinçon prouve la dififusion des idées mises ainsi en scène et bafouées ; et, d'autre part, le Cécilius de Minucius Félix, dans son discours contre les chrétiens, ne paraît guère s'élever au-dessus du niveau de l'opinion commune ; c'est à la source toujours fort troiible de la rumeur populaire qu'il puise pour les attaquer. Or si l'on veut considérer que l'écrit de Fronton, d'après ce que Minucius Félix en dit ^, avait plutôt en général le caractère d'une invective et d'une satire, que celui d'une sérieuse critique , il ne serait pas fort étonnant que le rhéteur de Cirtha eût donné I^ace dans son factumà cette histoire de tête d'âne, moins flétrissante en somme que le récit des scènes de prœmscuité qu'il avait relevées à leur charge.
Dans le cadre du factum de Fronton pouvaient entrer aussi ces puériles objections sur le Dieu unique des chrétiens, incapable, dit Cécilius, d'être présent partout, de présider à l'ordre général des choses et de veiller en même temps sur chaque individu ; si impuissant ou si ingraty qu'il ne peut pas ou ne veut pas arra-
i. De Rossi, Inscript, Christ, Urb, Remœ^ p. 9. 2. Oetca/ius, XXXI.
cher ses adorateurs à la misère et aux condamnations ; ces froides railleries sur la folle espérance d'une vie à venir et l'impossibilité de la résurrection; ces dédaigneux conseils donnés aux chrétiens de songer à euimêmes et aux choses présentes, d'embrasser un genre de vie plus supportable et plus digne de l'homme, de renoncer à leur tristesse'et à l'isolement systématique où ils se confinent, de parti pris, loin des solennités, des jeux, des spectacles, de toutes ces joies* sans lesquelles il semblait au plus grand nombre que ce n'était pas la peine de vivre, et auxquelles Fronton, quoique malade, ne pouvait renoncer ; enfin, cette invitation hautaine à se ranger à l'obéissance, à la discipline, à la facile philosophie de ceux qui suivent la coutume et le courant, s'inquiètent peu de sonder ce qui est impénétrable et ne risquent pas, par cette sage pratique, d'ouvrir la porte à de nouvelles superstitions absurdes et à des témérités subversives.
Ce qui suscite à l'esprit l'idée du discours de Fronton, enlisant celui que Minucius FéUx a mis dans la bouche de Cécilius, ce n'est pas seulement le genre de considérations et la nature populaire des griefs qu'on 1 trouve, mais encore le silence gardé sur d'autres chef d'accusation plus redoutables, sinon plus odieux, (p^ déjà s'étaient fait jour, puisque saint Justin y avait ti pondu dans ses deux Apologies et qui se produisais! encore, puisque TertuUien, en plusieurs endroits, apïH soin de les discuter. Par exemple, le crimen perdue^ lonis ou lœsœMajestatis, si commode pour écraser d^
. iîinocents, n'est pas relevé explicitement contre le
: * 'cjirétiens dans le discours de Cécilius.
L'orateur païen se sert bien pour caractériser la secte
LES POLITIQUES ET LES LETTRÉS. iOi
chrétienne des termes de coitiOj inquiéta factio, conjuration confessiOj qui marquent Fàccord des sentiments et des pensées ; mais il ne dit pas que la chose publique, le repos de TÉtat et la Constitution romaine, fussent menacés de fait ou d'intention. Le crime d'État est écarté; peut-être l'orateur eût-il craint de trop grandir les chrétiens en les en accusant?
De même, l'accusation de magie est omise ou négligée. L'orateur païen parle des signes mystérieux auxquels les chrétiens se reconnaissent entre eux, et de leurs assemblées de nuit et de ce que plusieurs en racontent: il ne les accuse nulle part positivement de maléfices, d'enchantements ni de sortilèges, accusation contre laquelle Apulée, vers le même temps, avait à se défendre, qu'on dirigeait alors couramment contre les chrétiens, et à laquelle les symboles secrets, les pratiques nocturnes, certaines représentations figurées ou certaines paroles inconsidérées des chrétiens, pouvaient fournir une base ou un prétexte facile ^
Enfin, l'orateur païen s'est abstenu, dans son plaidoyer, d'attribuer aux chrétiens, comme on le faisait alors — et l'accusation dura jusqu'au temps de Symmaque et même de saint Augustin — la cause des calamités pubUques qui frappaient l'empire, d'attiser et de provoquer en même temps par cet insaisissable
1. Tertullien, Ad uxorem^ II, 4. — Apologetic, VII. — De Anima^ IX.
Voir les Mémoires de M. Edmond Le Blant : Jlecherches sur l'accusation de magie dirigée contre les chrétiens^ lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en décembre 1867 et en février 1868 ;
Et Sur les bases juridiques des poursuites dirigées contre les martyrs^ Comptes rendus de V Académie des inscriptions^ vendredi 9 novembre
grief les fureurs de la foule si prompte à s'enflammer. Or, les calamités publiques, famine, peste, tremblements de terre, guerres civiles et guerres étrangères, ne manquèrent pas dans toute la durée du règne de Marc-Aurèle.
On aime à croire que Fronton, dont I^Iinucius Félix avait le discours sous les yeux, ne s'était pas servi de pareilles armes ; et de la sorte, on pourrait s'expliquer que l'apologiste chrétien, reproduisant librement les. griefs du rhéteur de Cirtha, et quelques autres puisés dans le même milieu littéraire et dans les mêmes couches sociales, eût passé sous silence des accusations que des hommes moins modérés ou plus passionnés ne craignaient pas de diriger alors même contre les chrétiens.
En tout, le discours de Cécilius, qu'il est impossible encore une fois d'attribuer littéralement à Coméliiis Fronton, respire, en dépit de quelques expressions fort vives et d un appel à la violence, une certaine modérâtion relative , plus de dédain encore que de frayeur, plus de pitié que de colère. Il semble qu'on entende en effet un membre du Sénat, fier de sa race et de sa dignité de romain et de consulaire, attaché aux vieilles observances moins par ferveur intime et fanatisme crédule que par bienséance et patriotisme, dévoué au système des institutions existantes par tradition plus que par foi personnelle, voyant dans leur maintien inviolable la garantie de l'ordre et de la civiUsation, et se reposant avec une confiance hautaine dans ses idées conservatrices, sans rien comprendre en dehors ni an delà, plein de mépris pour les déclassés, les grossiers, les humbles, qui, sans rien savoir, prétendent philoso*
pher et se laissent choir dans de misérables et extravagantes superstitions. De la même manière à peu près, et avec le même insolent dédain, Cicéron avait parlé des Juifs dans son plaidoyer pour Flaccus * . Nulle part dans la polémique de Cécilius on ne surprend l'accent d'une sincère foi religieuse. Il ne plaide la cause des dieux ni en philosophe ni en dévot ; on dirait que cette cause ne lui tient pas au cœur, et qu'il est au fond indifférent ou fort tiède pour la religion dont il fait de bouche l'apologie. De même, il a trop d'orgueil pour concevoir des alarmes en face de l'entreprise chrétienne. Il manque à les ressentir, ou il croit indigne de les exprimer. Les sentiments religieux de Fronton^, tels qu'ils apparaissent çà et là dans sa correspondance, n'ont> rien d'immodéré sans doute ; cependant le maître d'éloquence de Marc-Âurèle paraît un meilleur païen, un païen plus croyant que le Cécilius de Minucius Félix, bien que nulle part on ne voie chez lui trace d'intolérance. Mais il n'est ni plus mythologue ni plus philosophe. Il a le scepticisme léger et la foi indolente des hommes du monde et des lettrés uniquement enfermés dans leur petit art, et vivant plus dans le domaine des mots que dans celui des idées. Son doute philosophique est aussi superficiel et aussi éloigné de l'examen que sa foi religieuse. C'est une âme tranquille, sans troubles ni grands déchirements intérieurs. Sïl eut un jour l'idée d'écrire un discours