Apulée, Apologie^ ibid
Lucien, dans son Pfiilopseudês^ introduit un péripatélicien, un stoïcien et un platonicien, tous trois croyant aux enclianlements et aux opérations magiques. § 6, 7 etsuiv.
De môme, dans son dialogue intitulé Viiarum auctio (Sectes à l'encan), quand on demande à Mercure ce que sait et ce qu'enseigne un pythagoricien. Mercure répond : « L'aritiimétique, l'astronomie, la magie, la géométrie, la musique, la fourberie. » § 2.
« Je juge à votre discours, répondit Dinomaque (stoïcien), que vous ne croyez pas à l'existence des dieux, puisque vous ne pensez pas qu'il soit possible d'opérer des guérisons avec des mots sacrés : ràç îàati; owvTe tivxt utwo Upwv ov&p.àTa)v 'yi'yvEaôai. — Philopseiidès,^ 10. Cf. Aieœander, 25.
de voir que lés chrétiens qui partageaient avec la plupart des philosophes et des païens de l'époque la croyance à l'ordre surnaturel et aux opérations magiques étaient généralement taxés comme les épicuriens d'impiété et d^athéîsme ^ . La cause en est apparemment que, dans l'opinion commune , le monothéisme ne paraissait pas pouvoir se concilier avec l'action divine dans le monde, et qu'il n'entrait pas dans les esprits qu'un Dieu unique et solitaire pût suffire an gouvernement du monde, exercer la providence comme on l'entendait, s'occuper à la fois de tous les êtres et de chacun, être présent à l'ensemble et aux déUûls des choses, veiller à l'ordre général et être le guide, k protecteur et le patron de tous les individus. D'antre part, plusieurs chrétiens, aussi bien que Lucien Ini" même, prétendaient expliquer les artifices et mettre à nu la fourberie des faiseiu-s de prestiges^ et par conséquent leur étaient suspects au même titre. Enfin les thaumaturges païens en présence de certaines pratiques des chrétiens et de la prétendue vertu qi*« ceux-ci prêtaient à certains mots sacrés pour guéri les maladies et les possessions étaient portés à voî en eux des concurrents et des rivaux^. Les anges d^ chrétiens n'étaient-ils pas la matière des mêmes récM que les divinités païennes? Ne semblaient-Us pas renC
1 . Voir saint Justin et tous les apologistes du second siècle. Âlexandl d'Abonitichos, avant de commencer ses consultations prophêUquef faisait crier par un héraut : a Que tout athée, chrétien ou éplcurie soit banni de ces lieux. — Lucien, Alexander^ 38, 25.
2. Cf. Lucien, AUxander, 12-17, 19-21, et Philosopkuména VI, 5, loc. cit.
3. Cf. Lucien, Philopseudôs, loc, cit., § 10, et Origèpe, Conir Cc/5,,I, 6, et passim.
LES PHILOSOPHES ET LES CHRÉTIENS. ill
plir, ne leur attribuait-on pas des deux côtés les mêmes fonctions * ?
La confusion philosophique était grande en somme à la fin du second siècle. D'un côté, des moralistes et des prédicateurs populaires, relevant pour la plupart de la secte cynique, se tenaient en face de toutes les religions dans une sorte de neutralité ou d'indifférence dédaigneuse ; de l'autre les platoniciens, pythagoriciens, péripatéticiens et stoïciens essayaient, avec plus ou moins de ferveur et de zèle, d'unir les croyances populaires avec les enseignements philosophiques ; d'un troisième, les épicuriens et les sceptiques, ligués ou travaillant séparément contre toutes les écoles philosophiques et contre tous les cultes, les attaquaient sans distinction et n'usaient de l'esprit philosophique que pour ruiner et renverser toutes les formes sous lesquelles la pensée philosophique ou religieuse s'était jusqu'alors manifestée. Mais dans ce monde généralement croyant et dévot jusqu'au dernier excès, et livré à toutes les ardeurs des superstitions les plus folles, les sceptiques et les épicuriens militants formaient l'exception. La philosophie n'avait jamais été plus religieuse.
De ces diverses Écoles sortirent pour le christianisme des champions et des adversaires. Saint Justin, Tatien, Athénagore, n'arrivèrent à la foi chrétienne qu'après avoir traversé les doctrines philosophiques. Les adver-
1. Dans le Philopseudès de Lucien, un personnage raconte qu'une divinité se vengea du vol de dons sacrés en fustigeant pendant la nuit, jusqu'à la mort. le voleur sacrilège. § 20. — Et demômeEusèbe raconte, Hist, Eccl,^ V, 28, que Natalis, qui avait abandonné la foi pour se faire le chef d'une hérésie, fut aussi puni par des anges qui le fustigèrent de nuit jusqu^au sang, et le forcèrent de la sorte à venir à résipiscence.
il2 LES PERSÉCUTIONS DE L*ÉGLISE.
saires furent plus nombreux. Avant même d'avoir fait alliance avec les politiques, les philosophes professent généralement pour le christianisme le mépris le plus profond ou l'hostilité la plus déclarée. A la fin du second siècle, du camp philosophique, nous voyons s'élever deux polémistes contre la religion grandissante, Lucien et Celse, lesquels nous paraissent représenter le parti sceptique et le platonisme modéré.
Lucien est le génie le plus varié, le plus facile, le plus fécond, et, si Ton peut dire, le plus moderne de toute r antiquité. C'est un romantique. Sa fantaisie est sa loi. Il ne jure sur la parole de personne, et aime trop sa liberté pour se donner à aucun maître. Il n'est étranger à aucune des choses de l'esprit ; fin connaisseur dans les arts, il semble ne goûter du polythéisme que les belles statues qu'il a inspirées. Il est amoureux de poésie et d'éloquence, curieux et au courant de toutes les idées de son temps qu'il reflète librement. Il est en lui-même si ondoyant qu'il échappe à qui veut le saisir et entreprend de fixer ses traits. Tour à tour statuaire à Samosate, avocat à Antioche, rhéteur et sophiste partout, il a passé la première partie de sa vie à promener en Syrie, en Asie Mineure, en Grèce, en Egypte, en Gaule et en Italie, les grâces faciles de ses improvisations élégantes; la seconde à faire la police des erreurs , des préjugés et des superstitions ; et a fini sa longue carrière comme fonctionnaire impérial sous le règne de Septime Sévère. Sa vie, commencée vers le début du règne d'Hadrien, s'étend jusqu'aux premières années du troisième siècle. Si c'est être vraiment philosophe que de se moquer de la philosophie, Lucien est un philosophe achevé. Il n'a en
eSei épargné aucune Éoole ni aucun système, et s'il parait qoelquefoôs distinguer la philosc^hie des philck sofdies^y on ne saurait dire que celle^i iioit yéritabld^ ment autre chose à ses yeux que Tart de vivre libre, calme^ heureux, sans se tourmenter des choses d'en haut ni de celles d^esn bas. La conclusion de toute sa critique est quelque chose d'analogue à la dernière parole du Candide ^. Le mot critique est trop sériem sans doute. Dans la sphère de la spéculation, comme en politique, la guerre n'est pas une fin, mais un moyen. On n'attaque pas pour attaquer^ On cherche dans le combat le triomphe d'une doctrine ; on s'effofce de détruire pour faire place nette et construire sur un ter^ rain déblayé* Or, on ne saurait dire quelle est la doc^ triue que professe prédsément Lucien^ Dans son apo^ logie personnelle, il s'appelle lui-même Parrhésiade ou le franc-parleur : il déclare qu'il fait profession d'aimer la vérité et la vertu, de haïr la forfanterie, le charlatan nisme, le mensonge et le vice^. Il a en effet parlé avec sympathie de Nigrinus et de Démonàx, et au milieu des hypocrisies communes et du torrent de viceà et de chimères qui semblaient emporter la société de son temps, il s'est arrêté avec complaisance sur ces deux jBgures d'honnêtes gens. Mais la justice rendue à deux esprits sages et droits ne peut tenir lieu de principes et de profession de foi. Si l'on voit bien ce que Lucien attaque et poursuit, on ne saurait dire au juste quelle est la
1. Alors, me prenant la main et me tirant à Técart, il s'approcha de mon oreille et me dit bien bas : La meilleure vie, la vie la plus sage est celle des ignorants... Ne poursuis en tout et pour tout qu'une seule chose : bien user du présent. Passe en riant devant tout le reste, et ne l'attache sérieusement à rien^ ««» Lucien, Ménippus, 34.