Lucien, Nigrinus, 7. Cf
à cœur. Il faut négliger tout le reste, compter pour rien la patrie présente qui veut nous retenir, demeurer insensible et ne point s'arrêteraux gémissements et aux larmes de ses enfants et de ses parents, si Ton en a, ou plutôt les engager à marcher avec soi dans la même route. S'ils ne veulent, ou s!ils ne peuvent pas, il faut les laisser, et marcher droit vers cette cité bienheureuse. S'ils saisissent votre manteau pour vous retenir, il faut l'abandonner et continuer la route. Il n'y a point à craindre en effet qu'on vous ferme la porte parce que vous arriverez nu. J'ai entendu autrefois un vieillard raconter* comment les choses s'y passent ; il m'engagea même à l'y suivre; il devait me montrer le chemin, me faire inscrire en arrivant au nombre des citoyens, me donner place dans sa tribu et dans sa phratrie, afin que j'eusse mapart du bonheur commun. Je n'avais alors que quinze ans, et cependant j'étais peut-être déjà dans les faubourgs; aux portes même de la cité. Ce vieillard me disait entre autres choses, au sujet de cette ville, si j'ai bonne mémoire, que tous les habitants en sont étrangers, venus d'autres pays ; personne n'y a pris naissance. Ce ne sont que barbares, esclaves, gens contrefaits, petits, pauvres ; en un mot., est citoyen qui veut : c'est une loi chez eux d'instruire tout le monde, sans avoir égard à la fortune, à l'habit, à la taille, à la beauté, à la naissance, à la noblesse des aïeux: ils n'en tiennent aucun compte. 11 suffit à n'importe qui, pour devenir citoyen, d'avoir de l'intelligence, le désir du bien, l'assiduité au travail, le mépris des plaisirs, une âme qui ne cède ni ne faiblisse devant les nombreuses difficultés qu'on rencontre sur le chemin. Si l'on prouve qu'on a ces qualités, et si
i28 LES PERSÉCUTIONS DE L'ÉOLISB.
Ton a parcouru toute la route qui mène à la ville, on est citoyen de droite qui que l'on soit du reste, et placé au même rang que tes autres. Ainsi, les mots inférieur, supérieur, noble, roturier, esclave, libre, ne sont nim de nom ou de fait dans cette» dté K n
Il est aisé de trouver, si Ton vent, dans eette pesn^ ture, Timage de FÉglise primitive, et telle même qu'un apologiste de la foi chrétienne eût pu la tracer. Tons les détails de la cité idéale de Lucien conviennent à h cité chrétienne, et la matière abonde à des rapprochements de textes. Ce vieillard même que Lucien -^ car c'est lui qui parle sous le nom deLycinus — entendit, dit-U, à l'âge de quinze ans, etquilui raconda, s'ils^a souvient bien, ajoute-t-il, que les membres de cette cité n'étaient rien que des barbares, des esclaves, des pauvres et des humbles, n'est-ce pas un proche parcMt de celui qui c(Hivertit saint Justin vers le mémie tezoïpe? Ces souvenirs de l'écrivain satirique, si préds et si vili^ ne prouvent-ils pas qu'il fut initié, tra(versa l'Église, et y vit, sinon y goûta, la paix et l'égalité ?
On ne peut ni réfuter directement, ni conârmer «ne pareille hypothèse par de valables raisons. Il semUe que si Lucien eût songé aux chrétiens dans le passage cité plus haut, il eût prononcé leur nom qu'il connaissait et qu'il a écrit ailleurs, et d'une autre idume;. fi semble que, si Lucien eût cru en effet que les chrétiens avaient trouvé la vraie route, vainemicnt cherchée jusque-là, et fixé ici bas en un système étendes pratiques Tinaccessibie idéal de la vie parfaite, il les eût pas quittés, s'il avait été nourri dans leur icoi» ;