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LES PHILOSOPHES ET LES CHRÉTIENS. i29
OU, si la première partie de sa vie s'était passée dans les tâtonnements et l'anxiété, il se fût donné à eux, aussitôt qu'il les eût connus. D'un autre côté, c'est accorder trop peu à la raison naturelle, que de ne pas la croire capable, surtout après un mouvement philosophique de six siècles, de dresser, par ses seules forces, un tableau comme celui que Lucien a tracé. Quand on coupe l'histoire du monde en deux, et qu'on prend pour accordé que l'humanité ne commença à savoir bien penser et bien vivre qu'à partir de l'ère chrétienne, il suit de là que les exemples de nobles idées et de belles actions qu'on rencontre dans les écrivains postérieurs sont choses chrétiennes, dérivent directement ou indirectement, par voie d'influence secrète, de l'enseignement chrétien. Mais il n'est rien de plus faux et de plus étroit que cette théorie, rien qui soutienne moins la discussion. Plus large et plus haute est l'opinion de ces docteurs de l'Église du second siècle qui admettaient un christianisme éternel, latent, flottant au sein de la confusion humaine, c'est-à-dire la présence ininterrompue d'une parcelle du Logos divin dans le monde pensant. De ce Logos, de cette raison éparse, Lucien fut l'hôte après tant d'autres, et pour expliquer trois ou quatre passages qui sentent vaguement le christianisme, il n'est nullement besoin de supposer une initiation spéciale, dont nul témoignage sacré ou profane ne fournit l'indication.
Lucien fut l'allié et le collaborateur inconscient des chrétiens dans la guerre qu'il fit à toutes les formes de la superstition régnante; mais il ne pouvait pas ignorer que, tandis que les épicuriens attaquaient les religions
populaires au nom de la raison et pour assurer la liberté
130 LES PERSÉCUTIONS DE L'ÉaLISE.
de l'esprit, les chrétiens laissaient et répudiaient ton les cultes pour en embrasser un autre, qui ne paraissait pas plus raisonnable, et contre lequel toutes les haines étaient conjurées. 11 ne pouvait s'empêcher de considérer les chrétiens moins comme des ennemis d'Alexandre d'Abonotichos et de ses pareils que comme leurs concurrents et leurs rivaux, avides d'élever autd contre autel, et de gagner à leur profit la foule qni allait à eux. 11 savait que les adeptes de la foi nouvelle, séparés du vulgaire par tant de points, considéraient pourtant les Dieux populaires comme des puissances réelles, trompeuses et malfaisantes, croyaient aux enchantements, prétendaient, eux aussi, opérer des guérisons miraculeuses par la vertu de certains mots et de certaines pratiques. Lucien vit donc dans le christianisme une espèce nouvelle de superstition, et à ce titre il ne l'épargna pas.
De ces attaques tournées en général en railleries, les unes sont directes, les autres voilées et à dendobscures comme des allusions jetées en passant.
Lucien a-t-il pensé aux récits juifs ou chrétiens, lorsque dans cette fantaisie plus étrange que les songes d'un malade intitulée : Histoire véritable ^ il fait avaler un vaisseau avec ses passagers par une baleine monstrueuse, dont le ventre est déjà habité par des peuples entiers, et les y fait vivre dix-huit mois, guerroyant, festoyant, travaillant comme dans une grande prison, jusqu'à ce que l'animal les vomisse ? lorsque, dans le même ouvrage, il raconte la lutte du prince de la Lune et du roi du Soleil; et que, parlant ailleurs de l'état et de la condition des morts, il décrit les corps des bienheureux, corps aériens, impalpables, effigies himiaines sans
consistance ni solidité, qui vont et viennent cependant, parlent, pensent, ont Tair de vivre?* lorsque ailleurs, il parle du grand déluge, de Deucalion et de l'arche où il s'est enfermé avec sa famille, et où étaient venus se ranger à la file un couple de tous les animaux terrestres ^ ? A-t-il songé à l'enseignement chrétien lorsqu'il fait converser ainsi Hercule et Diogène aux enfers? «N'est-ce pas Hercule que je vois?... Eh quoil Il est mort le fils de Jupiter! et moi qui, sur la terre, t'offrais des sacrifices comme à un dieu! — Tu avais raison, le véritable Hercule est dans le ciel avec les dieux... moi, je suis son ombre. — Que dis4u, l'ombre d'un dieu? Est-il possible qu'on soit dieu par une moitié et mort par l'autre ? — Oui, l'autre Hercule n'est
pas mort, mais seulement moi qui suis son image
Tout ce qui dans Hercule était l'œuvre d'Amphitryon est mort, et c'est moi qui suis cela; mais ce qui était de Jupiter, vit dans le ciel avec les dieux. — Je comprends à merveille. Alcmène, d'après ce que tu dis est accouchée à la fois de deux Hercules, l'un fils d'Amphitryon, l'autre de Jupiter, et nous ne savions pas que vous étiez deux jumeaux issus de la même mère. — Mais non, imbécile, nous étions tous les deux le même être. — Il n'est pas facile de comprendre que deux Hercules n'en fassent qu'un, à moins que vous ne fussiez, comme les centaures, deux natures en Une seule, homme et dieu. ^ »
Lucien a-t-il songé à quelque narration évangélique lorsque, dans une réunion de philosophes faisant assaut