‹ Histoire des persécutions de l'église;Chapitre 59 sur 286 · Etienne Lemoyne, Varia sacra, prolégomènes · texte numérisé non relu

Etienne Lemoyne, Varia sacra, prolégomènes

sans y cacher peut-être quelque intention secrèfc d'enseignement et de propagande.

Pérégrinus, on le sait, est un personnage historique qui fleurit sous Antonin le Pieux et mourut âgé de plus de soixante ans, sous Marc-Aurèle. Voilà qui est constant. Plusieurs écrivains païens et chrétiens, au second siècle et plus tard, en ont fait mention, et la plupart en termes honorables ' . Aulu-Gelle, qui le vit etl'entendil à Athènes, a écrit que c'était un homme de mœurs graves et d'une âme ferme, et a cité de lui quelques paroles qui ne sont pas indignes d'un philosophe ^, D est constant aussi qu'il appartenait à l'école cynique, école de moralistes indépendants et de prédicateurs populaires, et enfin qu'il a fini ses jours par un suicide éclatant en se brûlant publiquement près d'Olympie. Si l'on veut faire abstraction du récit de Lucien, ce qu'on sait certainement de Pérégrmus est fort peu de chose, et le fait capital de sa vie c'est le dernier acte par lequel il la termina : mais nul n'a rapporté ni insinué qu'il ait été chrétien , l'un des premiers de l'Église d'Asie, et revêtu du caractère et de l'autorité de président de la communauté, bien plus

1. Auiu-Gelle, Noct. Au., Xil, U. — Philost., Soph., U, 1, 8S. — Amm. Marcel., XXIX, 1 ; Tatianus, Oratio ad Grxcos, § 25. -^ Athénag., Légat, pro Christ,, % 26, -— TertuU., Ad Martyr,^ in fin. — Eusèb., Hist, Eccl.

2. Philosophum iiomine Peregrinum, eu! postea cognomentum ProteuB factum est, virum gravem atque constantem vidimus, quum Athenis essemus diversantem in quodam tugurio extra urbem. Qaamquc ad eum fréquenter ventitaremus, multa hercle dicere eum utiliter el lionestè audivimus : in quibus, id fuit quod prœcipuum audita me* minimuB : virum quidem sapientem non peccaturam esae dieebtt, etiamsi peccasse eum dii atque homines ignoraturi forent. Et ieqq, ^" Aulu-Gelle, Noct, Attic, XU, 11.

encore arrêté et emprisonné à ce titre et sous le coup d'un jugement et d'une sentence capitale. Or le silence complet des écrivains païens et des écrivains ecclésiastiques sur des faits de cette importance se rapportant à un personnage connu, et dont ils ont parié d'ailleurs, nous paraît une raison suffisante pour les révoquer en doute. Il importe peu que Lucien l'ait affublé de titres qu'il n'a pu porter dans l'Église, parce qu'ils n'y étaient pas en usage, et qu'il nous dise qu'il fut tour à tour panni les chrétiens prophète, thiasarque, chef de synagogue, nomothète et président. L'erreur ou la confusion sur les noms des fonctions, et les degrés de la hiérarchie est chose insignifiante : involontaire elle prouve l'ignorance, volontaire le dédain. Lucien a accumulé ici et mêlé, peut-être à dessein, des titres religieux païens et juifs, comme si tous ces titres divers se valaient à ses yeux; mais il entend évidemment que celui auquel il les prête, bien qu'affilié de la veille, était monté en un moment au plus haut sommet du crédit et de l'autorité dans la secte. Or en admettant qu'Aulu-Gelle qui vit Pérégrinus à Athènes n'eût pas entendu parler d'une aventure qui dut cependant faire quelque bruit, il ne paraît guère admissible que les écrivains ecclésiastiques du second siècle qui ont prononcé le nom de Pérégrinus : Tatien, Athénagore, TertuUien et plus tard Eusèbe, n'aient pas joint à ce nom, comme une flétrissure, l'épithète d'apostat, si, après avoir été évêque et à demi-confesseur, il avait abjuré.

D'un autre côté, l'art de Lucien semble même en défaut, et son dessein de polémiste amateur perce en plusieurs passages de ce récit. En effet la transition

est mal ménagée entre les grandeurs chrétiennes de Pérégrinus et sa chute. Lucien lui attribue le haut rang de prince de TÉglise avec une sorte de cour ; puis, il le laisse choir dans un complet abandon. Il avait touché, disait-on, à quelque viande interdite. De ce jour il perdit ses honneurs, sa suite, son influence et même son titre de chrétien et sa foi. Il se fit cynique. 11 semble que Lucien ait oublié ce changement dans la suite de son récit, et que Pérégrinus reste encore chrétien à ses yeux. Par Tintempérance de langage qu'il lui prête à Rome, et qui fut cause, selon lui, de son expulsion de la ville, n'est-ce pas l'ardeur de prosélytisme du chrétien qu'il représente ? car- on y laissait les philosophes cyniques japper et aboyer à Taise. Et, quand il nous raconte qu'en Grèce, il essayait de fomenter des divisions et de soulever les Éléens contre les Romains, ne veut-il pas mettre en scène l'esprit factieux dont plusieurs accusaient les chrétiens? Jamais nulle part il n'a fait entendre que les philosophes cyniques songeassent à semer la discorde ni à troubler l'État. Et à Olympie, peu de temps avant le dénoûment de cette tragédie, comme il s'exprime, il appelle les cyniques qui accompagnent Pérégrinus « ses admirables auditeurs » , « ses disciples scélérats » et met dans la bouche de la multitude des curieux et des badauds ce cri : « Qu'on les brûle tout de suite, ils sont dignes du feu ! » Or, parmi les philosophes de son temps et de tous les temps les cyniques sont ceux peut-être qu'il ménage le plus. Le cynique Démonax est, avec le platonicien Nigrinus, le plilosophe dont il ait parlé avec le plus .de sympathie. Mais contre les chrétiens le cri des foules : Au lion les athées, au feu

les chrétiens, lui était bien connu. Nombre d'autres raisons prouvent, ce nous semble, que Técrit de Lucien doit être considéré comme une parodie et une pure satire, et que Pérégrinus n'est rien ici, si ce n'est le pseudonyme de l'évêque chrétien.

Mais de quel évêque? On a cité Ignace, évêque d'Antioche. L^épiscopat de Pérégrinus en Syrie, son emprisonnement pour la foi, le concours empressé des chrétiens autour de sa prison, les députations des communautés chrétiennes de l'Asie qui lui sont envoyées, le cortège des chrétiens qui l'accompagnent pendant ses voyages, ses lettres missives à toutes les cités considérables S voilà des points de ressemblance avec l'histoire d'Ignace.

Mais Ignace était mort avant la naissance de Lucien, par la dent des bêtes, et non par le feu, et, suivant la tradition, à Rome et non à Antioche. A y regarder de près, les différences ne sont pas moins nombreuses que les analogies.

On a cité Polycarpe, évêque de Smyrne. Son immense popularité, son titre de chef et de maître de VÉglise d'Asie et de père des chrétiens '^, son arrestation, les cris de la foule demandant qu'on le brûle, le soin qu'il a de se dépouiller avant qu'on le place sur le bûcher, la colombe qui s'en échappe au moment où il exhale le dernier soupir, la foule chrétienne qui se précipite pour recueillir quelque reste du martyr, la crainte des païens de le voir adoré après sa mort, sont autant de détails qu'on pourrait aussi rapprocher aisément de

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