‹ Histoire des persécutions pendant les deux premiers sièclesChapitre 10 sur 35 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

tence de l'Église et celle de l'État romain étaient incompatibles. Pendant soixante-quinze années du troisième siècle PËtat pensa autrement et, plusieurs fois, reconnaissant expressément que ses défiances étaient sans objet, il rendit à TÉglise une paix que lui seul avait troublée.

La cause des persécutions ne doit donc pas être cherchée dans une prétendue incompatibilité entre les doctrines, les mœurs, le genre de vie des chrétiens, et les institutions du monde romain. Cette incompatibilité est une découverte des modernes : les anciens ne s'en étaient pas aperçus, et quand ils se plaignaient des chrétiens, c'était, comme Gelse, iElius Aristide, pour leur reprocher de ne pas se mêler assez au mouvement politique et social (nous avons dit les motifs de cette réserve) , non pour les accuser d'y apporter en s'y mêlant un trouble quelconque. Il faut, croyons-nous, chercher ailleurs que dans de hautes raisons politiques l'origine de l'hostilité dont , à certaines époques, les diverses classes de la société romaine, empereurs, magistrats , lettrés , peuple, se montrèrent animés contre les adorateurs du Christ. C'est en bas, dans les régions inférieures de la pensée, dans les ténébreux replis du cœur humain, que se formèrent les orages dont l'Église fut tant de fois enveloppée. La première des persécutions, celle qui donna le branle à toutes les autres, eut pour cause un affreux mensonge de Néron. La jalousie et la eu-

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pidité de Domitien furent l'origine de la seconde. Dès lors, le droit se trouva posé : ie crime de christianisme fut inscrit dans les lois. Pendant tout le second siècle, il suffit de la volonté d'un accusateur pour faire tomber sur la tète d'un chrétien le glaive toujours suspendu. La vie des membres de l'Église était à la merci de tous les vils sentiments dont s'inspire la délation. Les uns furent sacrifiés à des calomnies atroces, issues de l'imagination grossière des foules, propagées dans les bas-fonds de la société, répétées par la crédulité populaire. D'autres furent immolés à des haines plus raffinées, à la jalousie d'adversaires intellectuels, de philosophes vaincus dans une dispute, de professeurs irrités des succès de l'enseignement chrétien. D'autres périrent victimes de la superstition publique, et, à la voix des prêtres, arrosèrent de leur sang les autels des dieux. La superstition était plus répandue qu'on ne pourrait le croire pendant le siècle des Antonins , dans cet âge d'or de l'Empire qui vit la philosophie assise sur le trône. Les plus intelligents, les meilleurs, croyaient aux songes, aux présages, à la divination, aux oracles : le sceptique Hadrien comme le méditatif Marc Aurèle étaient superstitieux à l'excès ; il n'est pas un conte de bonne femme auquel ils ne prêtassent une oreille crédule dans leurs douleurs privées ou dans les calamités publiques. Sur ce point, ils étaient du peuple comme le plus humble des prolétaires ou le derpier des escla-

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ves : lorsqu'un des organes officiels de la superstition élevait la voix pour demander des victimes expiatoires, ils ne savaient pas refuser. Si puissante au deuxième siècle sur des esprits à d'autres égards si éclairés, la superstition devait l'être plus encore au siècle suivant, où le trône fut occupé par tant d'aventuriers parfois intelligents, énergiques, mais souvent de naissance obscure et d'éducation imparfaite. Ce fut un adepte des sciences occultes qui décida l'empereur Valérien à proscrire les adorateurs du Christ. Dioclétien commença la dernière persécution à la suite des plaintes des haruspices qui ne pouvaient trouver dans les entrailles des victimes les signes accoutumés, et après avoir consulté l'oracle d'Apollon Didyméen. Galère, en excitant son collègue contre les chrétiens, suivait les conseils de sa mère, vieille montagnarde à demi sorcière. D'autres persécutions du troisième siècle furent commencées pour des motifs de nature différente, mais d'un ordre également peu élevé : Maximin fit la guerre aux chrétiens par réaction contre Alexandre, qui les avait protégés, et Dèce par réaction contre Philippe, qui était chrétien. On s'étonne que les persécutions, nées le plus souvent de motifs bas ou futiles, aient fait verser tant de sang. Il semble que la disproportion entre la cause et l'effet aurait dû avertir les chefs de la société romaine, et leur faire comprendre ce qu'il y avait de criminel à faire périr tant de milliers de person-

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nés sans même avoir l'excuse de la raison d'État, simplement pour satisfaire un mouvement de jalousie, apaiser les réclamations de prêtres fanatiques ou faire taire les cris d'un peuple superstitieux. Comment des hommes qui n'étaient pas tous des monstres, dont plusieurs comptent au contraire parmi les meilleurs souverains qui aient honoré le monde romain, se montrèrent-ils si peu ménagers du sang de leurs sujets? Pour le comprendre, il faut se rappeler que, dans l'antiquité, la vie humaine était considérée comme une chose de peu de prix. L'exécution d'un patricien, d'un chevalier, de quelqu'un de ces nobles proscrits qu'un Tibère, un Néron ou un Domitîen poursuivirent de leur haine, soulevait la conscience publique : l'empereur qui s'en rendait coupable passait au nombre des tyrans ; le fer rouge d'un Tacite ou le fouet cinglant d'un Ju vénal le marquait au front d'un stigmate immortel. Mais le meurtre des esclaves, des gladiateurs, de ceux qu'un caprice du pouvoir ou la haine populaire mettait hors la loi, n'était point compté pour un crime : on l'associait aux amusements du peuple romain. Les souverains les plus éclairés et les plus doux versèrent ce sang vil avec autant d'insouciance ou d'inconscience que les plus mauvais. Vespasien, qui n'était pas sanguinaire, bâtit le Colisée. Titus, les délices du genre humain, fit mourir dans les amphithéâtres plus d'hommes que Néron le parricide. Trajan, grand capitaine

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