LA PERSÉCUnOlf M TBAIAX
deuxième siècle, avec ces seuls tempéramento : défense à Tautorité publique de les rechercher d'office, uterdiction des dénonciations anonymes, nécessité d'une accusation faite dans les formes légales et devant les tribunaux ordinaires (1).
sur le fondement juridique dès penécuUoms dirigées cûmire la chrétiens, dans Nouvelle Revue histêrique de Draii fHmçéU d étranger, 1895, p. S40.
(1) J*ai exposé comme je les comprends b légiaUtJOB d« picBfcr siècle et la jnrispradence da second an sojet des chrélieas. Je dsi^ pour être complet, rappeler ici les systèmes qui les expoeeal d^iae manière différente. — L'an est celui que M. Edmond Le Bttif a piétenté dès 1886, dans un mémoire inûtulé : Noie sur Us bmsesjwidigues des poursuites dirigées contre les martes (reprodait diM son liyre les Persécuteurs et les martyrs, Paris, 189S). M. Le Hait soutient que les chrétiens furent poursuiTis en verta de difettes kii pénales, comme coupables de lèse-majesté, de sacrUège, d'tuoriatJQa illicite, de magie. Ce système a été renonrelé par le D* Hax Conal, Die Christenverfolgungen in rômischen Beiche von StandpÊsUkte der Juristen, Leipzig. 1897. Il est à peu près abandonné aaJoord'hBi : voir sa réfutation par M«' Duchesne, les Origines ehrétienmes^ p. 116» et par M. Beaudoin, Bévue historique, 1898, p. 159-167. ^ Une théorie différente a été indiquée par M. Neumann, Der rOmieeke Stetêt und die allgemeine Kirche, Leipsig, 1890, p. 7-25, qui rattacbe k point de départ des persécutions contre les chrétiens an reins de ceux-ci de participer au culte rendu à la personne de l'emperenr, refiK qui les rend coupables de sacrilège et de lèse-majesté. Cette thèse a pté développée par M. Mommsen dans plusieurs écrits, auxquels Tavlorité et la science de leur auteur ont donné un grand retentissemat : Der Religions frevel nach rômischen Recht, dans Historische Zeitschrift, 1890, t. LXIV, p. 389-429; Chrùtianitg in the Roman Empire, dans The Expositor, 1890, t. YIII; Rômisches Straflreekt, Leipzig, 1899. D'après lui, il n'y ent point, à l'origine, de loi portée contre les chrétiens ; mais ils tombèrent sons l'inculpation de lèsemajesté, résultant du refus de jurer par le génie de César ou de rendre à Tempereur les honneurs religieux. Du reste, les procès de lèsemajesté ne représentent, pour M. Mommsen, qu'une faible partie des faits de persécution. D'après lui, les chrétiens eurent moins à souffrir d'accusations régulières que de l'exercice de la coercitio, c'est-à-dire
Examen critique de quelques Passions de martyrs.
J'ai dû devancer les événements, et donner une large place à Fexamen détaillé d'un document de Fan 112, dont l'étude est la préface nécessaire de toute histoire des persécutions au second siècle, en même temps qu'un épilogue important de l'histoire des persécutions du premier. Je reviens maintenant au commencement du règne de Trajan.
De nombreux martyrs périrent sous cet empereur longtemps avant l'incident relatif aux chrétiens de Bithynie. J'ai déjà montré que Flavia Domitilla, nièce de Clemens, ne fut vraisemblablement rappelée de son exil de Pontia ni par Domitien ni par Nerva (1) : elle
da droit de police appartenant aux magistrats romains et leur permettant d'agir en dehors des formes réguiières contre cenx qui leur peraissaient menacer l'ordre public. Malgré la faveur que cetle théorie a rencontrée (roir Beandoin, article cité, p. 165-157, et le P. Semeria, Jl primo sangue crUtiano, Rome, 1901, p. 155-176), elle ne me semble compatible ni arec le a conquirendi non sunt; ti deferantnr et argnantur,.. » du rescrit de Trajan, qui parait précisément exclure rinitiaUye des magistrats et exiger une accusation régulière, ni avec les nombreux passages des apologistes, particulièrement de Tertullien, qui supposent des lois rendues contre les chrétiens. Voir dans ce sens Goérin, Étude sur le fondement Juridiqw des persécutions dirigées conire les chrétiens pendant les deux premiers siècles, dans Nouvelle Revue historique de Droit français et étranger, sept«-déc. 1895, p. 601-646, 713-737, et Callewaert, Les premiers chrétiens furent-Us persécutés par édits généraux ou par mesures de police P dans Revt^ d'histoire ecclésiastique, Louvain, 1901, t. II, n*4; 1902, t. III, n- 1-3.
(1) Voir plus haut, p. 144.
174 LA PERSÉCUTlOIf DE TRAJAN.
en fut seulement ramenée sous Trajan, racontent les Actes des saints Nérée et Âchillée (1), non pour être rendue à la liberté, mais pour être jugée et suppliciée à Terracine. La pièce d'où sont tirées ces indications n'est à proprement parler qu^un roman historique (2). « Mais dans les histoires les plus fausses, a-t-on dit, il y a d'ordinaire quelque chose de vrai pour le
(1) Acta SS,, mai, t. III, p. 11; cf. novembre, t. I, p. 121.
(2) Baronios a reconna le pea de confiance qae doîTent inspirer oerlaines parties de ces Actes : fide non intégra, dit-il. « U serait ailé de montrer par le détail que c'est une très méchante pièce, digne des nunichéens ennemis du mariage, » écrit Tillemont, Mémoires^ t. II, art. sur sainte Flayie DomitlUe. Du SoUier, De Vitry, Zaocaria, CanceUieri, s'expriment ayecla même sévérité. Voir Cancellieri, De secretariis ba» silicœ Yaticanx, p. 974. — Une question intéressante est celle de la date, et de la priorité du texte grrc ou latin. La composition des Actes a paru aux Bollandistes être du cinquième ou sixième siècle [Analecia BoUandiana, t. X, 1891, p. 476). Dans le Bulletin critique (1894, p. 256), M. Duchesne précise davantage. « Les Actes des SS. Nérée et Achillée, dit-il, publiés en latin par les Bollandistes, existent aussi dans une rédaction grecque. Celle-ci a été éditée récemment, d'abord par M. Wirth (1890), puis par M. Achelis dans le tome XI (1893) des Texte und Untersuchungen de Gebhart et Harnack. Ces messieurs ont présenté le grec comme la forme originale, le latin comme une traduction. Cette classification a pour efl*el de renvoyer à la période byzantine de Rome, au septième siècle environ, la composition de cette pièce intéressante. M. Schaefer vient de reprendre U question de langue et aussi celle de date. Dans un mémoire publié par le Rômische Quar taise hrift (1894, p. 89) : Die Aeten der heUigen JNereus und Achilleus, il a réussi à établir d'une façon définitive. Je crois, que le texte latin est bien Toriginal, le grec une traduction. La seconde partie de son travail est consacrée à la date. M. Schaefer arrive à prouver que ces Actes sont vraiment du cinquième siècle et plutôt du commencement. Ils trahissent une vive préoccupation de défendre la profession virginale contre des hérétiques assez écoutés. Ceux-ci ne peuvent guère être que des partisans d'Helvidios et de Jovinien, condamnés à la fin du quatrième siècle, d Cf. Analecta BoUandiana, t. XIX, 1900, p. 228 et 4i2.
fond (1). » Il en est ainsi d'un grand nombre d'Actes des martyrs. Les découvertes de l'archéologie chrétienne montrent que les récits en apparence les plus légendaires peuvent avoir un fond historique, et que parfois l'imagination des passionnaires de basse époque a brodé sur un canevas vraiment ancien (2). Ainsi, dans les Actes des saints Nérée et Achillée, rédigés vers le cinquième siècle, c*est-à-dire à une époque où les lieux et les monuments qui y sont cités étaient encore tous sous les yeux de l'écrivain, on peut aisément démêler, au milieu de détails contestables, un certain nombre de faits que les fouilles exécutées depuis vingt ans dans le cimetière chrétien de la voie Ardéatine ont démontrés vrais (3). Dans ce cimetière ont été retrouvés, conformément à leurs indications, les emplacements de la sépulture de Nérée et Achillée et de celle d' Aurélia Petronilla. Il est assez remarquable qu'on n'ait rencontré au même lieu aucune trace du tombeau d'une Flavia Domitilla, et que les itinéraires des anciens pèlerins (k) n'y fassent jamais allusion. Cet indice négatif permet peut-être de penser que les Actes ont raison en disant que la nièce de Clemens fut martyrisée et enterrée à Terracine (5) , de même que la phrase de saint Jérôme sur la lon-
(1) Tilleiiiont, /. c.
(2) Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs y p. 5 et passim.
(3) Voir Bullettino di archeologia cristiana, 1865, p. 17-24, 33-46, 88-09; 1874, p. 5-35, 68-75; 1875, p. 5-77; 1877, p. 128-135.
(4) De Rossi, Roma sotterranea, t. I, p. 180, 181.
(5) Dans un sarcophage qui n'avait pas encore servi, disent les Actes ; M. Le Blant fait remarquer cette mention, conforme à ce qai se lit dans
176 LA PERSÊCUnOIf DE TRAJAN.
gueur de son exil à Pontia (1) concorde avec lear récH plaçant sous Trajan seulement son retour de cette lie.
Je viens d'écrire les noms de Nérée et Acbillée : il est impossible de déterminer Fépoque où furent mis à mort ces deux martyrs. Périrent-ils sous Domitien, qui parait les avoir exilés à Pontia avec Domitille? sous Nerva, comme semblent l'indiquer leurs Actes, contrairement aux vraisemblances? sous Trajan, ain» que Domitille? On ne saurait le dire; mais deux choses sont certaines : le fait de leur martyre, l'emplacement de leur sépulture; et peut-être n'est-il point impossible de retrouver quelque chose de leur histoire.
D'après leurs Actes, ces deux serviteurs de la nièce de Clemens auraient été conduits (à une époque qui parait flotter entre Nerva et Trajan) de Pontia à Terracine, où on leur aurait tranché la tète. De là, lean corps auraient été transportés « dans les souterrains du domaine de Domitille, sur la voie Ardéatine, à un demi-mille de Rome, près du sépulcre où avait été enterrée Pétronille (2). » Tout près de remplacement du tombeau de Pétronille, révélé par une peinture récemment découverte (3), ont été en effet retrouvées,
UD grand nombre d'autres documents de même nature. Les Actes des martyrs, § 84, p. 214.
(1) Saint Jér6me, Ep. 108.
(2) In prœdio Domitillœ, in crypta arenaria, a muro Urbis milliario une semis, juxta sepulcrum in quo sepulta est Petronilla. Acta SS., mai, t. III, p. 11.
(Z)lBullettino di archcolorjia crisliami, 1874, p. 122-125; 1875, p. 11-37 et pi. 1,11, III.
dans la basilique semi-souterraine du cimetière de Domitille (1), deux colonnes sur chacune desquelles était sculptée la décapitation d'un martyr. L'une est entière, et, au-dessus du bas-relief, des lettres du quatrième siècle forment le nom d'ACILLEVS, Achillée. De l'autre, il ne reste qu'un fragment : le peu qu'on voit du bas-relief permet de reconstituer une scène analogue à celle que porte la première : le nom de Nérée y devait être écrit (2). Ces colonnes appartenaient au tabernacle dont était surmontée, dans la basilique, la confessio des deux martyrs. Quelle fut leur vie? Un fragment de leur éloge métrique, composé par le pape Damase, a été découvert (3) : complété par les manuscrits, il donne sur l'histoire de Nérée et d'Achillée des détails intéressants. Les deux saints paraissent avoir appartenu sous Néron aux cohortes prétoriennes, et avoir même pris part aux sanglantes exécutions que, au mépris de la discipline militaire, les mauvais empereurs firent plus d'une fois
(1) Sur cette basilique, voir le Bullettino di archeologia cristiana, 1873, p. 160; 1874, p. 1-35, 68-75, et pi. III, IV, V.
(2) Ibid.y 1875, p. 7-10, et pi. IV.
(3) Militiœ nomen dederant, sœyumque gerebant Officium, pariter spectantes Jassa tyranni, Prœceptis puisante metu servire parati.
Mira fides reram, subito posaere fnrorem, Conversi fugiunt, ducis impia castra relinquunt, Projicinnt clypeos, faleras, telaqae cruenta. Confessi gaudent Christi portare trlomfos. Crédite per Damasum possit quid gloria Christi.
Bullettino di archeologia cm/tano, 1874, p. 19-21; Inscr. chrUt, urbis Romx, t. II, p. 31, 67, 101, 342.
PBRSéCIlTIONS. I. 12
accomplir par ce corps privilégié (1). Soldats distingués, ils avaient obtenu les décorations que les Romains décernaient au courage (2). Un jour la foi nouvelle toucha leur cœur : les Actes disent qu*ils avaient été convertis par saint Pierre; il est certain que le camp prétorien eut des relations avec les apôtres (3). Après avoir reçu le baptême, Nérée et Achillée se retirèrent du service. Furent-ils, lors de Tavènement de la dynastie Flavienne, attachés à un titre quelconque à la maison de Domi tille {k), peut-être sur la recommandation d^une autre convertie de saint Pierre, parente ou alliée de la famille impériale, Aurélia Petronilla? Cette assertion des Actes n'a rien d'incroyable, et rend facilement compte de leur sépulture dans le cimetière des Flaviens chrétiens. Ils peuvent avoir suivi, comme le disent encore les Actes, leur maîtresse dans son exil de Pontia. Telles sont les notions qu'il est possible d'obtenir sur les deux saints, en rapprochant certains points acceptables de leur légende des
(1) Cf. Josèphe, Ant. Jud., XIX, 1, 0.
(2) Sur les phalerx dont parle l'inscription, Toir Borghesi, Décadi numism.j XVII, 10; Cavedoni, Ann. dell' Instituto di correspond. archeoL, 1846, p. 119; Rein, ibid., 1860, p. 161 ; Henzen, BuUett. dêU Inst. di corr.arch.y 1861, p. 205; De Loagpérier, Revue arch., 1S49, t. I, p. 324.
(3) Voir plus haut, p. 36. Saint Paul connaît un Nérée à Rome : Nfipia xal t^^v à$cXfi^v aOToO. Rom., xvi, 15. Voir à ce sujet les observations de Dufourq, Élude sur les Gesta martyrnm romains, p. 254-255.
(4) Le rédacteur latin des Actes , transportant au premier siècle les offices de la cour byzantine, donne à ces vieux soldats le titre ridicule d*eunuchi cubicularii.
indications assez claires contenues dans Tinscription que saint Damase mit au quatrième siècle sur leur tombeau.
Domitille, Nérée et Âchillée, ne sont pas les seuls personnages connus dont la vie, consacrée à la gloire du Christ sous Domitien, a pu s^achever par le martyre sous Trajan. Une belle légende d'origine grecque place à cette époque la condamnation, Texil et la mort du grand pape saint Clément.
Les Actes de saint Clément sont anciens; le Liber Pontificalis (51^) semble les connaître déjà; Grégoire de Tours les cite. Voici, dépouillée des traits merveilleux, la partie de cette pièce où est racontée la fin du successeur de saint Pierre :
Clément fut, à la suite d'une sédition populaire, accusé devant le préfet de Rome, qui en référa à l'empereur. Trajan ordonna de reléguer le pontife au delà du Pont-Euxin, dans une ville de la Chersonèse. Arrivé au lieu de son exil, Clément y trouva deux mille chrétiens condamnés depuis longtemps à Textraction du marbre. Clément les consola, les encouragea; la renommée de sa sainteté se répandit dans tout le pays. De nombreuses conversions s'opérèrent, beaucoup d'églises furent bâties, des temples furent renversés, des bois sacrés abattus. Ces faits parvinrent aux oreilles de l'empereur. Un magistrat délégué pour instruire l'affaire fit d'abord périr un grand nombre de chrétiens; mais, voyant l'empressement avec lequel ils s'offraient au martyre, il épargna la multitude, et s'efforça d'amener Clément à sacrifier. Sur
le refus du saint, le juge ordonna de lui attacher une ancre au cou, et de le précipiter dans la mer (1).
Ce récit n'a en soi rien dMncroyable (2). Si Clément fut réellement condamné, sa condamnation doit, selon toute vraisemblance, avoir eu lieu, comme le veulent les Actes, pendant le règne de Trajan. Sa lettre aux Corinthiens, dont nous avons parlé dans un autre chapitre, montre qull était encore à Rome à la fin de Domitien ; les premiers mots semblent même indiquer qu'au moment où il écrit la persécution venait de cesser (3). Nerva ne prononça point de condamnation contre les chrétiens ; sous Trajan seul peut donc avoir eu lieu le procès de Clément.
Le magistrat qui, d'après les Actes, prononça la sentence d*exil, le préfet urbain, est bien celui qui avait à Rome le droit d'envoyer aux minés (i). Mais une question se pose. Jusqu'au milieu du troisième siècle au moins, le Bosphore Cimmérien eut ses princes. Comment donc Clément a-t-il pu y être relégué, et y a-t-il trouvé d'autres chrétiens déjà exilés (5)? La réponse parait facile. Depuis longtemps la puissance romaine avait pris pied dans ces contrées. Elle
(1) Maprupiov toO àyiov K^r^favroc Tcdna *Pb^pLii(, dans C^telier, S, Barnahx et aliorum patnim npostolicorum scripta^ 1672, p. 808-836; Funk, Opéra Patrum apostolicorum, t. II, 1881, p. 28.
(2) Je dois dire que Lightfoot porte sur lui un jugement beaucoup plus sévère : a The Acts are eWdently fictttious from beginoing ta end. » S. Cletnent of Rome, Lonàres, 1800, t. 1, p. 86.
(3) Voir plus haut, p. 128.
(4) Digeste, XLVIII, xix, 8, § :,.
(5) Tillemont, Mémoires^ t. Il, note xii sur saint Clément.
y exerçait une véritable suzeraineté. La principale cité de la Chersonèse Taurique avait été par Rome soustraite à la domination des rois du Bosphore et déclarée ville libre (1). Eo 62, le légat de la Mésie Inférieure Tavait défendue contre les Scythes (2). En 66« il y avait dans toutes les régions du Bosphore des garnisons et des flottes romaines (3). On a trouvé à Cherson Tlnscription funéraire d'un soldat de la légion XI Claudia^ cantonnée au deuxième siècle dans la Mésie inférieure et les pays qui en dépendaient plus ou moins étroitement (i). Les pièces d'or des rois du Bosphore offrent, depuis le premier siècle de notre ère, d'un côté le nom et la tête de l'empereur romain, de l'autre le nom et la tète du souverain national (5) : ils rendaient un culte à la divinité des Augustes (6) : c'étaient donc sinon des sujets,
(1) Pline, Nat. Hist.y IV, 85. Cf. Corp. inscr. grxCy t. II, p. 90, €t Revue archéologique, août 1883, p. 80, 81, 89. En confirmant la liberté des Chersonésites, Oioclétien les appelle yv^aiou; ôvraç Oicy)x6ou; -rij; *Pa>|xaCb>v psatXeCaç (Constantin Porphyrogénète, De admin. imp.y LUI). Procope dit que Cherson obéit « depuis longtemps >» aux Romains, *Pb>|ixt(i)v xarQxoo; ix naXaioû êoii {De Bello GothicOy IV, 5).
(2) Orelli, 750; Wilmanns, £xe/»p/a tn^cr. lat.y 1145.
(3) Josèphe, De Bello Jud., II, 16.
(4) De Koehne, Histoire et antiquités de la ville de Chersonèse, 1848, t. II, p. 308, cité par Marquardt, Jiôm. Staatsv.y t. I, p. 307 1 note 8; Mémoires de la Société archéologique d^ Odessa, t. XI, p. 1, 2.
(5) Eckhel, Doctr, numm. vet., t. il, p. 378-379; Mommsen, Hist, de la monnaie romaine, trad. Blacas, t. III, p. 292-293; Lacoar-Gayet, Antanin le Pieux, p. 147.
(6) Beorlier, dans Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1891, p. 157-160. Le roi du Bosphore Tiberias Julianus Sauromates I régna de 93 à 124; prélre des Augustes, il fit frapper des monnaies portant au rcTers les léles de Ncrva, de Trajan et d'Hadrien.
182 LA PERSÉCUTION DE TRjUAN;
au moins des vassaux de TEropire, et leurs États pouvaient servir de lieu de déportation des criminels romains.
Mais une autre difficulté a été soulevée. Clément, disent les Actes, trouva au lieu de son exil deux mille chrétiens « depuis longtemps » (1) condamnés par sentence juridique et occupés à Textraction du marbre (2). « Depuis longtemps » s'entendrait difficilement d'une sentence prononcée sous Trajan : Nerva n'en rendit point contre les chrétiens; il faut donc admettre que ces forçats avaient été condamnés pendant la persécution de Domitien. Comment concilier ce fait avec l'assertion si précise de Dion, rapportant que Nerva rappela tous les exilés de Domitien? On peut répondre que cette mesure s'appliqua seulement aux exilés (3), et non à ceux qui avaient été envoyés aux travaux forcés, gens de condition plus humble, dont le labeur pénal profitait à l'État, et que l'on oublia volontairement ou involontairement. Ces condamnés aux mines avaient peut-être été recrutés
(1) Quand aucune durée n'avait été fixée par le juge, les coudamna- Uons ad metalla étaient de dix ans. Modeslin, au Digeste, XLVIII, XIX, 23.
(2) Jean Malala {Chronogr., p. 262, éd. Bonn) rapporte, sur la foi de l'historien Bruttius, que beaucoup de chrétiens aTaient été exilés par Domitien in\ t6v TTâvrov. Cf. ic£pav toO TldvTou des Actes de saint Clément ; et une liste de sépultures papales (Duchesne, le Liber PontificaliSy t. I, p. xlvii) qui place celle de Clément in Pontu in mari.
(3) Pas même à tous les oxilés, si Ton admet que Domi tille ne fut pas rappelée de Ponza.
parmi les cerdones dont Juvénal a rappelé d'un mot la persécution (1).
D'après les Actes, la présence de Clément dans ce lieu d'exil amena un grand nombre de conversions, la construction de beaucoup d'églises; les succès évangéliques du pape déporté furent la cause de son martyre et de la mort de nombreux fidèles de la Chersonèse, immolés avant lui. Aucun de ces faits n'est invraisemblable : on a vu par la lettre de Pline avec quelle facilité le christianisme se répandait dans les régions voisines du Pont-Euxin, et comme le culte des dieux y tombait vite en décadence : il convient d'ajouter que les condamnés aux mines jouissaient quelquefois d'une liberté relative, et que la construction par eux de lieux de prière n'est pas un fait inconnu de Thistoire (2).
(1) Voir plus haat, p. 131.
(2) Cf. Eusèbe, De mari. Paleslinx, 13. — a Ce qae les Actes racontent de la prompte diffasion du christianisme en Chersonèse , écrit M. de Rossi, est démontré yrai par les éTénements. Les premières monnaies snr lesquelles apparaisse la croix sont celles de ces rois da Bosphore, résidant à Totorse, qui dès les années 296 et 303, sous Dioclétien, grayèrent sur leurs médailles le signe du salut. Depuis 270, on ne rencontre plus dans l'abondante i^érie des monnaies de ces rois l'image accoutumée d'Astarté, ni aucun indice du culte païen. Le trident, imprimé sur les pièces de ces années, non seulement n'est pas une image nécessairement idolàtrique^ mais encore est un des signes adoptés par les chrétiens pour dissimuler la croix. Ainsi la région du monde antique où la croix triompha ayant tout autre lieu semble ayoir été précisément la Chersonèse Taurique. Les découvertes de monuments chrétiens en Grimée ne sont pas rares. M. le comte Oawaroff, qui y a fait des fouilles considérables, m'a décrit les nombreuses cryptes chrétiennes par lui retrouvées et explorées. On connaît la basilique découverte par lui à l'extrémité des faubourgs orientaux de Sébastopol
En résumé, aucune des objections que Ton oppose au récit des Actes , envisagé dans sa substance ranon dans tous ses détails, n'est irréfutable : cependant la lumière est loin d'être faite : à peine pouvons-nous apercevoir quelques rayons mêlés d'ombres. Une seule chose est certaine : il existait en Crimée une tradition locale, antérieure au sixième siècle, probablement beaucoup plus ancienne, et qui durait encore au neuvième siècle, époque où Tapôtre des Slaves, saint Cyrille, apporta à Rome les reliques de saint Clément (1). D'après cette tradition, le saint de ce nom dont le tombeau était vénéré en Crimée serait le pape, dieh ciple des apôtres, qui aurait été déporté dans ce pays, et y serait mort martyr. Elle est corroborée
(an nord de la cité de Cherson), ornée de colonnes couronnées par des chapiteaax d'excellent style ionique, sur lesquels s'élcTaient des cubes décorés de croix et de monogrammes du Christ. Sur les colonnes se lisent les noms des citoyens qui oift fourni de l'argent pour la constnietion du temple sacré. Les flots de la mer ont emporté un angle de Té* difice. Cette basilique aurait-elle été dédiée à saint Clément? Je l'ignore; mais j'espère que les monuments chrétiens de Crimée répandront un Jour quelque lumière sur ses Actes, son histoire et son tombeau. » BulL di arch. crist., 1864, p. 5, 6. Cf. De Koehne, Description du jnusée de feu le prince Basile Kolsrhonbey et recherches sur l'histoire et la numismatique des colonies grecques en Russie ainsi que fies royaumes du Pont et du Bosphore Cimmérien, Saint-Pétersbourg, 1857, t. II, p. 348, 360, 416; Cavedoni, Appendice aile ricerche cri' tiche intorno aile med. costauliniane^ p. 18, 19; Bull. arch. neap., sér. 2, anno VII, p. 32.
(1) Bullettino di archeologia cristinna, 1863, p. 9 — Voir rartiele du P. Martinov sur la Légende italique des saints Cyrille et Méthode^ dans la Revue des questions historiques, juillet 1884, p. 110- 166; les Ànalecta BoHandianay t. XII, 18<.t3, p. 319-320; le Bull, di arch, crisl., 1894, p. 55.
indirectement par un fait digne de remarque : à Rome le tombeau de saint Clément était inconnu. La basilique élevée sous son nom^ et remontant au moins à Constantin (1), ne le contenait pas. Les martyrologes, sacramentaires et autres documents du quatrième et du cinquième siècle, n*y font pas allusion; les topographes du septième siècle, où Ton trouve l'indication de tous les corps saints qui reposaient par exception dans l'intérieur de Rome, ne parlent pas de saint Clément (2). En Tabsence de toute preuve directe, la critique doit tenir compte de cette concordance entre la tradition positive de Crimée et le fait négatif de Rome : ce n'est pas assez pour accepter comme historique le récit d'Actes qui ne sont pas contemporains, mais c'est trop pour avoir le droit de le rejeter à priori parmi les fables : il faut suspendre son jugement en attendant que de nouvelles découvertes viennent infirmer ou confirmer leur témoignage.
Du reste, la tradition qui donne à saint Clément le titre de martyr ne dépend pas nécessairement de la solution que ces questions pourront un jour recevoir. Elle est très ancienne, et nous a été transmise par divers documents, dont plusieurs sont d'une époque antérieure à celle où la Passion grecque commence à être citée en Occident. « Clément est qua-
(1) Cf. De Rossi, Bullettiao di archeologia cristiana, 1870, p. 149 et sq.
(2) Dnchesne, Étude sur le Liber Pontificalis, 1877, p. 149.
lifié de martyr par Rufin (1)^ par le pape Zosime (2), et par le concile de Vaison, en kk2 (3). Le même titre lui est donné dans les calendriers romains depuis celui du martyrologe hiéronymien (4), dans les sacramentaires romains depuis le sacramentaire léonien, et dans les autres livres liturgiques. On a retrouvé à Rome, dans la basilique qui, dès le temps de saint Jérôme (5), « conservait la mémoire » de Clément, des fragments d'une grande inscription dédicatoire où figure le mot MARTYR. Suivant la restitution, à peu près certaine, proposée par M. de Rossi (6), ce qualificatif était joint au nom de Clément. L^inscription est du temps du pape Sirice (38^-399). Il est donc sûr, quoi qu'il faille penser du silence des anciens auteurs, Irénée, Eusèbe, Jérôme, que la tradition du martyre de saint Clément était établie à Rome dès la fin du quatrième siècle (7). »
(1) s. Jérôme, Apoi. adv. lihros Hit finit éd. Harliaoay, t. IV, part. II, p. 409.
(2) Jaflfé, Beg., n" 329; Constant, Ep. Pont, Rom., p. 943.
(3) Canon G.
(4) « VIIII Kl. Dec... Rom. ntl. sci Clementis epi. et mar. » Mav'tyrologe hiéronymien ; De Rosst-Duchesne, p. 146.
(5) De viris ili.^ 15.
(6) BnUettino di archeologin cristinna, 1870, p. 148.
(7) Duchesne, le Liber Pontifirnlix, t. J, p. 123, note 9. Cf. p. 124, note 10, et Introduction, p. xci.