‹ Histoire des persécutions pendant les deux premiers sièclesChapitre 4 sur 35 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

modus Vivendi régulier et presque légal. Celle-ci ne passa pas trois siècles exposée sans relâche au fer des bourreaux, à la dent des bètes, à la flamme des bûchers , ou réduite à se cacher sous terre et à dissimuler son existence aux pouvoirs publics : aucune société n'eût pu durer dans ces conditions. Mais de ce que la persécution ne sévit pas continuellement, on ne saurait conclure que les persécutions ne furent pas meurtrières. La thèse sur le petit nombre des martyrs, soutenue il y a deux cents ans (1684) par le célèbre commentateur anglais de saint Gyprien, Henri Dodwell, ne peut se défendre. Ruinart la réfuta cinq ans après son apparition (1689). On pourrait ajouter beaucoup aujourd'hui à la savante dissertation qui remplit les paragi*aphes deux et trois de la Préface des Acta martyrum sincera : la critique la plus sévère ne trouverait qu'un petit nombre de lignes à en retrancher. Tillemont, si prudent, si sagace, si éloigné de tout excès, et dont l'admirable sincérité n'a d'égale que son immense érudition, nomme quelquefois Dodwell pour le réfuter sur des détails; mais surtout il lui répond par l'ensemble de son œuvre : les cinq premiers volumes des 3/emoires sur Vhistoire ecclésiastique (1693-1697) ne laissent pas subsister la thèse du savant anglais. De nos jours, dans des régions scientifiques où Ruinart et Tillemont se sentiraient singulièrement dépaysés, les idées de Dodwell, d'abord accueillies avec faveur.

INTRODUCTION. vu

sont de plus en plus abandonnées. Elles ont, il est vrai, été reprises par M. Havet, dans le dernier volume (1884) de son ouvrage sur le Christianisme et ses origines ; mdiis l'auteur se montre si peu préparé à traiter ces questions, si peu familier avec les sources, et commet en quelques pages de telles erreurs de détail, qu'il serait superflu de lui répondre : après avoir lu le chapitre consacré aux persécutions, on regrette plus vivement encore que par le passé l'illusion qui a entraîné un brillant esprit de la critique littéraire, où il était maître, vers la critique religieuse , pour laquelle il n'était point fait. Des historiens mieux renseignés, M. Aube, par exemple, se sont dégagés davantage chaque jour de la théorie proposée par Dodwell. On en trouverait des traces fréquentes dans V Histoire des persécutions de l'Église jiisqii*à la fin des Antonins (1875) ; elle est moins apparente dans les Chrétiens dans PEmpire romain de la fin des Antonins au milieu du troisième siècle (1881); on pouvait prévoir le moment où cette opinion, adoptée trop vite, au début d'études d'histoire religieuse pour lesquelles il était d'abord insuffisamment armé, n'exercerait plus d'influence sur les travaux de M. Âubé (1). ce En lisant ses premiers essais, on eût pu être tenté de croire que les persécutions

(i) On ne la retrouve plus dans le dernier volume qu'il ait publié, C Église et VÉtat dans la seconde moitié du troisième siècle (1885).

vm INTRODUCTION.

furent en réalité peu de chose, que le nombre des martyrs ne fut pas considérable, et que tout le système de rhistoire ecclésiastique sur ce point n'est qu'une construction artificielle. Peu à peu la lumière s'est faite dans cet esprit sincère (1\ t> Cette phrase est de M. Renan : elle laisse voir où en est, sur la question qui nous occupe, un des érudits les moins suspects de partialité pour l'histoire traditionnelle; il suffit de parcourir les quatre derniers volumes (1873-1882) de son Histoire des origines du christianisme pour s'assurer que la thèse qui tend à restreindre le nombre des martyrs et à diminuer l'importance des persécutions n'eut pas d'adversaire plus décidé que lui (2)*

Les découvertes de l'archéologie moderne ont enlevé à la théorie anglaise un de ses principaux arguments. Elles permettent à l'historien des persécutions de se servir désormais d'un grand nombre de documents hagiographiques dont Ruinart ou Tillemont n'eussent pas osé invoquer l'autorité. Les relations de martyres sont de deux sortes. Les unes sont des Actes proprement dits, a c'est-à-dire la

(1) Renan, Journal des savants, 1874, p. 697.

(2) On peut dire que cette thèse n'a plus de partisans aujourd'hui : elle ne peut s'appuyer de l'autorité d'aucun des savants qui, dans ces dernières années, ont traité de l'histoire des premiers temps chrétiens ou de celle des persécutions, comme Lightfoot, ^eumann. Mommsen Harnack.

lOTRODUCTION. u

transcription exacte, ou à peu près, des procès- verbaux judiciaires dressés par les païens et vendus aux fidèles par les agents du tribunal (1)..]d On peut citer, parmi les pièces les plus parfaites de ce type, les Actes de saint Justin, de saint Cyprien,des saints Fructueux , Augure et Ëuloge , des martyrs scillitains^ de saint Maximilien, de sainte Crispine, les procès-verbaux insérés dans les Gesta purgationis de Félix et de Cécilien. Mais à côté de ces pièces aussi précieuses que rares se place une multitude presque innombrable de narrations martyrologiques, d'un genre fort différent. On leur donne improprement, dans le langage ordinaire, le nom d'Actes (2); ce ne sont point, comme les pièces qui méritent vraiment cette appellation, des documents de greffe, mais des récits dont l'autorité varie avec la sincérité, Tintelligence, Tâge du narrateur, les sources auxquelles il a puisé : leur vrai nom est celui de Passiones ou de Gesta martyrum. Un passage copié par Mabillon dans un manuscrit du onzième siècle renferme le jugement suivant, qui fait grand honneur à la critique du moyen âge : ce Les Passions des saints martyrs ont une moindre autorité (que les Actes), parce

(1) Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, supplément aux Acta sincera de dom Ruinart (extrait des Mémoires de l'Académie des luscriplionset Belles-Lettres, t. XXX, 2* partie), Paris, 1882, p. 16.

(2) Nous nous conformerons souvent nous-méme, dans le cours de ce livre, à celte habitude du langage usuel.

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