XII INTRODUCTION
Fendant que M. de Rossi et ses disciples confrontent les documents hagiographiques avec les monamentSy d'autres cri tiques les comparent aux mœurs, aux institutions, aux lois romaines, aGn de découvrir si, même dans les plus contestables des PassUh nés, il n'y aurait pas quelque trait antique, qui permettrait de retrouver sous les légendes un peu d'histoire. Durant de longues années M. Edmond Le Blant s'est consacré à ce travail délicat. 11 a résumé ses recherches dans son livre sur les Actes des martyrs, supplément aux Acta sincera de dom Ruinart (1). Écrire , dans le sens naturel du mot, un supplément au recueil dans lequel Ruinart a fait entrer les documents martyrologiques qui lui ont paru les plus dignes de foi, ne serait point une tâche aisée. Malgré l'absolue sincérité critique du savant bénédictin, quiconque voudrait refaire aujourd'hui son livre aurait beaucoup plus à en retrancher qu'à y ajouter. Aussi M. Le Blant n'a-t-il point prétendu révéler des textes dignes d'être publiés in extenso à la suite de ceux que Ruinart a rassemblés. Bien qu'il soit encore possible de faire quelques découvertes de ce genre (on en a eu plusieurs exemples dans ces dernières années), le filon à exploiter est apparemment assez
(1) M. Le Blant a publié, on 1893, un autre volume, les Persécuteurs et les martyrs, contenant divers mémoires sur l'histoire des persécutions.
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maigre. M. Le Blant n'a eu garde de le suivre. Mais il a pensé que dans les Passions non admises par Ruinart, et peu dignes pour la plupart d'être acceptées intégralement , il n'était pas impossible de retrouver des traces de rédaction antique, comme on retrouve l'écriture primitive sous les surcharges d'un palimpseste. Quand on rencontre dans un texte hagiographique offrant toutes les apparences d'une rédaction du sixième ou septième siècle l'indication d'un usage, d'une loi, d'une fondation, ou simplement l'emploi d'un mot complètement inconnus à cette époque, et que le compilateur eût été incapable de tirer de son propre fonds, on a la preuve de l'existence d'un document plus ancien, déjà une ou deux fois remanié peut-être, mais dont il subsiste encore quelque trace. En opérant cette confrontation délicate^ dans laquelle l'érudition la plus exacte ne garantit pas contre toute chance d'illusion ou d'erreur, M. Le Blant a montré qu'un nombre plus ou moins grand de Passions, qui ne pourraient être sérieusement invoquées dans beaucoup de leurs détails, reposent cependant sur un fond primitif, soit contemporain des faits, soit au moins d'une antiquité véritable, et méritent de n'être pas rejetées tout entières. Ce travail de critique des textes, dans lequel M. de Rossi avait lui-même plus d'une fois donné l'exemple et ouvert la voie, est venu accroître le champ défriché par les fécondes découvertes de l'archéologie.
XIV INTRODUCTIOiN.
Les recherches du grand archéologue italien et du sagace érudit français ont ainsi multiplié les sources auxquelles l'historien des persécutions a désormais le droit de puiser, à condition de savoir, à Texemple de ces maîtres, ou môme avec une défiance plus grande encore, en filtrer Teau pour la dépouiller d'innombrables scories qui, jusqu'à ce jour, rendaient presque impossible de s'en servir (1).
Tout concourt donc à fortifier l'opinion traditionnelle sur le caractère meurtrier des persécutions. Aucune donnée statistique ne permet de retrouver, même approximativement, le nombre des martyrs : on ne saurait douter qu'il ait été très grand. Mais si la critique moderne semble avoir résolu définitivement une question pendante depuis deux siècles, elle en a posé une autre, dont nos devanciers ne s'étaient pas occupés : il en faut dire ici quelques mots.
Que les persécutions aient été plus ou moins étendues, plus ou moins meurtrières, en un certain sens peu importe : dans les balances de la justice absolue, du droit théorique et abstrait, le sang d'un innocent
(1) On trouvera le développement de quelques-unes de ces idées dans un article sur « les Gestes des martyrs romains y>, que j'ai publié dans la Revue des questions histonques, juillet 1902.
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pèse autant que celui de plusieurs. Mais, toutes les fois qu'il passe auprès du sang versé, le juge se demande d'abord : Quel motif arma le bras du meurtrier ? y eut-il légitime défense, justes représailles, ou violence sans excuse? doit-on prononcer un acquittement , une condamnation sans appel , ou reconnaître ce que la langue juridique nomme des circonstances atténuantes? La critique moderne s'est interrogée de la sorte au sujet des auteurs des persécutions, de ceux, que les apologistes des premiers siècles, les rédacteurs des Passions des martyrs, et l'histoire traditionnelle appelaient simplement les bourreaux des chrétiens. Il , lui a semblé dur de donner un tel nom aux souverains éclairés du deuxième siècle, à un Hadrien, à un Antonin, à un Marc Aurèle , ou à tel empereur intelligent et bon politique du siècle suivant. Elle s'est donc demandé si les chrétiens n'avaient point attiré par leur faute les rigueurs du pouvoir, si celui-ci n'avait pas eu quelque raison de voir en eux des ennemis des institutions établies, si leur existence n'était pas par certains côtés incompatible avec l'existence ou au moins la sécurité de l'Empire romain.
Partant de ce point de vue quelques modernes ont pris fait et cause pour l'Empire avec une ardeur qu'il est permis de trouver excessive, et, versant des pleurs
sur ce pauvre Holopherne
Si méchamoieut mis à mort par Juditli^
x?i INTRODUCTION.
ont regretté qu'il n'ait pas réussi à exterminer par le fer et le feu les chrétiens, considérés comme les ennemis-nés et les destructeurs de l'antique civilisation. Des esprits plus modérés ont pensé que certains empereurs étaient excusables d'avoir traité les chrétiens de rebelles, avaient fait en les combattant leur métier de souverain, et auraient droit, sinon aux éloges , du moins à une large indulgence de l'histoire, enfin dégagée des préjugés traditionnels et rendue à Timpartialité qui doit être sa loi. Les savants qui professent cette opinion sont loin d'être tous des adversaires du christianisme; plusieurs se réjouissent sincèrement de l'heureuse révolution qui a substitué ù Tordre de choses antique une société nouvelle issue de TÉvangile. Mais se plaçant, par un effort intellectuel , dans Tordre d'idées et de sentiments ou, selon eux, ont dA se trouver les dépositaires de Tautorité civile en présence des progrès de l'Église, ils estiment que ceux-ci ont vu nécessairement dans ces progrès une menace pour Tunité romaine, un élément de dissolution ou de désorganisation pour l'Empire, et, de bonne foi, n'ont pu se dispenser de sévir, moins pour frapper des innocents que pour se défendre contre des adversaires soit déclarés soit inconscients.
Telle est Topinion adoptée aujourd'hui par un grand nombre d'historiens et de critiques. Est-elle assez évidente pour s'imposer d'elle-même et être
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acceptée sans examen? Elle a contre elle le témoignage considérable des anciens apologistes, et toute la tradition historique, qui, jusqu'à ces derniers temps, avait salué les ûdèles persécutés comme des martyrs de la liberté de conscience , et flétri ceux qui les persécutaient comme des violateurs de cette liberté. Pour abandonner ce sentiment, et se décider à donner raison aux bourreaux contre les victimes, plusieurs demanderont des raisons plus fortes et plus précises que celles qui ont été jusqu'à présent apportées à l'appui de l'opinion nouvelle. Si la main des chrétiens avait été surprise dans quelque tentative contre la sécurité de l'Empire ou la personne des empereurs ; si leurs écrits contenaient des maximes . contraires à la soumission due aux puissances établies; si le dernier cri de leurs martyrs avait été un appel à la révolte; s'il avait existé une incompatibilité absolue entre la pratique de leur religion et les devoirs du citoyen, du soldat, de l'homme du monde, du père de famille, on comprendrait qu'ils eussent paru de trop dans l'Empire, et que, malgré leurs vertus, les princes se soient crus forcés de les proscrire. Une civilisation organisée voudra toujours rejeter de son sein les réfractaires. Mais les chrétiens ne méritaient pas ce nom. A part quelques irréguliers, errant en enfants perdus sur les confins du judaïsme, ou quelques esprits chagrins, comme il s'en rencontre dans toute société, les disciples de
PIBft&CUTIONS. I. b
xTin lOTRODUCnON.
Jésus ne se sont jamais volontairement isolés du coarant de la vie romaine. Ils prient pour les empereurs, pour les magistrats, pour l'armée, pour toutes les puissances 9 selon le précepte apostolique. Ils payent l'impôt. Ils font le commerce. Ils servent dans les légions. Ils reconnaissent les lois, s'adressent aux tribunaux, portent même leurs causes devant l'empereur. Ils se marient, et les familles chrétiennes sont plus fécondes et plus nombreuses que les familles païennes. Ils travaillent, et le labeur manuel, méprisé par le paganisme, est par eux remis en honneur. Ils sont si peu révolutionnaires, que les institutions mêmes qui répugnent le plus à l'esprit chrétien, comme Tesclavage, ne sont point attaquées par eux ouvertement, et qu'ils s'imposent, sur ce sujet brûlant et délicat, une réserve de langage à laquelle ne se croient point tenus des philosophes. Si les apologistes du christianisme critiquent avec vivacité les religions antiques, l'audace de leur parole ne dépasse point celle de quelques libres esprits du paganisme, que l'autorité laissait en repos; s'ils blâment les mauvaises mœurs que Tidolâtrie entretenait, ils usent du droit reconnu de tout temps aux moralistes, et dont leurs contemporains païens usent comme eux. Mais les écrits des premiers docteurs chrétiens ne contiennent aucune trace d'hostilité envers la société romaine : ils ne cessent de protester de leur fidélité à ses lois, de leur reconnaissance
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pour ses bienfaits, ils exaltent cette civilisation c grâce à laquelle le monde a la paix, et chacun peut voyager librement sur terre et sur mer (i)y t> ils tendent sans cesse à TEmpire une main amie : M. Renan donne à l'un d'eux l'épithète de c légitimiste, 9 dans le sens moderne du mot, qui n'a pas besoin de commentaire.
Non seulement les apologistes du deuxième siècle^ les doux et larges esprits que l'on voit sans cesse préoccupés des rapports du christianisme et de la philosophie grecque, et plus enclins à mettre en lumière ce qui rapproche qu'à rechercher ce qui sépare, un Justin, un Méliton, un Athénagore, un Théophile d'Ântioche , se montrent animés de cette religieuse et cordiale loyauté politique, de cette pieuse fidélité aux empereurs, qui étaient de tradition dans l'Église depuis Tâge apostolique; mais on retrouve les mêmes principes sur des lèvres rudes, dont l'âpre et fougueux langage semblerait à première vue mieux fait pour traduire les colères et les menaces des sibyllistes judéo-chrétiens. Nature essentiellement oratoire, Tertullien subit tous les entraînements de la parole, toutes les bonnes et mauvaises fortunes de l'éloquence, ne se préoccupant point toujours de se mettre d'accord avec lui-même, oubliant quelquefois le lendemain ce qu'il a écrit la veille.
(I) Saint Irénée, Adv. Hxr.^ IV, 30.