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monde : la catastrophe dernière, pour Tertullien, c'est à la fois la fin du inonde et la fin de TEmpire! Une telle fidélité ne pouvait aller sans l'obéissance. Tertullien rappelle à tout instant Tobéissance non seulement exacte, mais affectueuse des chrétiens, c Ils savent que leur Dieu a établi l'empereur, et comprennent qu'ils lui doivent amour, respect, honneur (i). d L'empereur est pour eux c le premier après Dieu (â). » Aussi les factions ne se recrutentelles jamais dans leurs rangs, c Parmi les fauteurs d'Albin us, de Niger, de Cassius, on n'a pu trouver un seul chrétien (3). y> Persécutés, ils meurent, ils ne se révoltent pas. Us le pourraient peut-être, car leur force croit chaque jour avec leur nombre; mais ils ne le veulent pas, parce que cela leur est défendu. Bossuet a résumé, avec la simplicité de sa grande parole, toute la doctrine de Tertullien sur ce point. a Les chrétiens avaient reçu ces instructions comme des commandements exprès de Jésus-Christ et de ses apôtres ; et c'est pourquoi ils disaient aux persécuteurs, par la bouche de Tertullien, dans la plus sainte et la plus docte apologie qu'ils leur aient jamais présentée, non pas : On ne nous conseille pas de nous soulever, mais, cela nous est défendu.
(1) Ad Scapulam, 1.
(2) Jbid,, 2.
(3) /Wd., 1.
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vetamur; ni, c'est une chose de perfection , mais, c'est une chose de précepte , prœceptum est nobis; ni, que c'est bien fait de servir l'empereur, mais que c'est une chose due, débita imperatoribus ^ et due encore * comme on a vu , à titre de religion et de piété, pietas et religio imperatoribus débitas; ni, qu'il est bon d'aimer le prince, mais que c'est une obligation et qu'on ne peut s'en empêcher, à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui Ta établi, necesse est ut et ipsum diligat. C'est pourquoi on n'a rien fait et on n'a rien dit , durant trois cents ans, qui Ht craindre la moindre chose ou à TEmpire et à la personne des empereurs, ou à leur famille; et Tertullien disait, comme on a vu, non seulement que rÉtat n'avait rien à craindre des chrétiens, mais que, par la constitution du christianisme, il ne pouvait arriver de ce côté- là aucun sujet de crainte : a quibus nihil timere possitis : parce qu'ils sont d'une religion qui ne leur permet pas de se venger des particuliers, et à plus forte raison de se soulever contre la puissance publique (1). j>
Ce qui prouve la profondeur et la sincérité de ces sentiments, c'est que la comparution devant les tribunaux, la vue même des bourreaux et des supplices, ne les altérait pas. Sur la foi d'Actes apocryphes ou de compositions légendaires sans autorité ,
(1) Boftsaet, Cinquième avertissement aux protestants.
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on se représente trop souvent sous de fausses couleurs Tattitude des chrétiens devant leurs juges et les paroles prononcées alors. On s'imagine que de la bouche des martyrs sortaient de piquantes railleries ou d'éloquentes malédictions , qui visaient d'abord les dieux, puis les magistrats, et atteignaient enfin les empereurs. On croit les honorer en leur prêtant beaucoup d'esprit ou beaucoup de violence. La lecture des pièces authentiques, des documents contemporains ou du moins vraiment anciens, donne une idée bien différente des scènes qui se passaient réellement devant les tribunaux aux époques de persécution. En présence de magistrats peu endios d'abord à verser le sang, mais que la résistance exaspérait, devant les instruments de torture contre lesquels ni le sexe ni l'âge ne les protégeaient, au milieu des clameurs de populations fanatiques , sous l'outrage de calomnies odieuses, les martyrs perdaient rarement le sang-froid, la dignité, la patience, et surtout le respect de l'autorité impériale. Ils lanraient quelquefois le sarcasme aux dieux (moins souvent même qu'on ne le croit, car dans les documents dignes de foi se rencontrent rarement les longues controverses imaginées par les passionnaires de basse éi>oque^ : jamais ou presque jamais un mot dur ou piquant u*était dit par eux contre le souverain. Je trouve une seule fois, dans le recueil des Àcta sincrm, une réponse où résonne un véritable accent de
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ressentiment et de révolte (1); ceux qui la prononcent sont des laïques , des soldats, moins maitres de leurs paroles, moins imbus peut-être de la tradition que des docteurs et des chefs d'Églises ; Tillemont * qui fait remarquer cette circonstance, ajoute : a On peut être surpris de la manière haute, forte, et, s'il est permis de le dire, dure et injurieuse dont ils parlent au juge dans leurs Actes et dont ils parlent quelquefois des empereurs mômes. Ce n'est point assurément le style ordinaire des martyrs, et on voit par presque toutes les histoires authentiques qui nous en restent, qu'ils ont eu soin de garder le respect envers les puissances, et la douceur que saint Paul nous recommande si souvent après l'Évangile (2). » Sur un seul point, les chrétiens ont donné raison, en apparence, à l'opinion de ceux qui les regardent, aujourd'hui encore, comme ayant formé un élément à part, incapable de se fondre dans l'unité intellectuelle, morale, sociale de l'Empire romain. Beaucoup d'entre eux, que leur naissance ou leur fortune aurait désignés pour les fonctions publiques, se tinrent à l'écart, au grand scandale de l'opinion, qui ne comprenait pas plus un Romain
(1) Âcfa sanctorum Tarachi, Probi et Andronici^ dans Ruinart, Àcla primorum martyrum sincera et selecta, 1689, p. 486.
(2) Tillemont, Mémoires pour servir à r histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. V, art. sur les saints Taraqne, Probe et Andronk.
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bien né s'abstenant de concourir à l'administration de l'État ou de la cité, que nos pères n^eussent compris un noble de Tancien régime refusant de défendre son pays par Tépée. On le leur reprocha souvent : jouant sur les mots, leurs adversaires les traitaient de gens inutiles (dc^^pYioToi), tristes, mous, inertes, inhabiles aux affaires. Ces épithètes, et d'autres semblables, se rencontrent sous la plume des rares auteurs païens qui ont daigné s'apercevoir de Texistence d'une société chrétienne : les écrivains chrétiens les reprennent à leur tour, et s'en parent comme de titres d'honneur. A première vue, cela étonne. Rien, dans l'Évangile ou dans l'enseignement apostolique, ne prescrit aux membres de l'Église un complet détachement du monde. Il leur est recommandé de ne point s'en faire les esclaves y non d'en répudier les devoirs. Quelquesuns, dans la première génération chrétienne, purent croire que le monde allail promptement finir; mais la force des choses amena bientôt pour tous une intelligence plus exacte des paroles du Sauveur. Les apologistes qui témoignèrent, au nom de l'Église, de la fidélité des chrétiens à l'Empire ne considéraient point celui-ci comme une œuvre condamnée et maudite, qu'un disciple de Jésus ne pouvait servir en conscience. Au contraire, ils disaient quelquefois aux empereurs, sans craindre d'être démentis : Vous n'avez pas de meilleurs
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sujets que nous! D'où vint donc cet éloignement des fonctions publiques, manifesté par un grand nombre de chrétiens? Il eut surtout pour cause la difficulté où ils se trouvaient de remplir celles-ci sans faire un acte continuel d'apostasie. Les actes de la vie officielle se confondaient sans cesse, à Rome, avec ceux de la vie religieuse : peu de magistrats pouvaient s'abstenir d'offrir des sacrifices, d'invoquer les dieux, d'assister à des spectacles où l'idolâtrie, la volupté, la cruauté jouaient un rôle, de donner eux-mêmes au peuple de ces jeux criminels. De là, pour le Romain que sa situation sociale appelait aux honneurs, soit dans la capitale de l'Empire, soit sur le théâtre plus modeste de la vie municipale, une dure alternative, s'il était chrétien : cacher sa foi, et contrevenir chaque jour, dans les actes officiels, aux préceptes de sa religion; ou se condamner à la retraite pour leur rester fidèle mais attirer alors sur lui le mépris public, les soupçons injurieux, peut-être les accusations de délateurs intéressés, qui dans l'honnête homme contraint à l'oisiveté, et protestant contre elle par l'exercice de la charité, par la pratique de toutes les vertus privées, savaient reconnaître le chrétien.
C'est au deuxième siècle que le reproche d' c inertie » commença d'être adressé aux fidèles. A cette époque la persécution, moins violente qu'elle ne devait l'être en certaines années du siè-
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cle suivant, était continuelle, et ne permettait guère aux chrétiens scrupuleux de se départir de cette règle d'abstention. Mais quand, au troisième siècle, les périodes de paix devinrent durables et fréquentes, quand l'Église se vit sinon en droit, au moins en fait, reconnue pendant de longues années par l'Empire, il devint possible d'être chrétien ouvertement, même en exerçant des fonctions publiques, et de servir l'État sans apostasier. Le grand nombre des fidèles que l'on trouve alors soit à la cour des empereurs, soit dans les diverses magistratures, prouve que Tabstention, qui avait été la règle presque générale au siècle précédent, n'était point systématique, et ne venait pas d'une opposition de principe entre la vie publique et la vie chrétienne. Sous Septime Sévère, dont les premières années furent favorables à l'Église, il y avait des chrétiens non seulement au palais, mais au sénat. Alexandre Sévère fut pendant tout son règne entouré de chrétiens : c'était l'époque où une impératrice, un gouverneur de province, des fonctionnaires (1) prenaient des leçons d'Origène : sa maison (2) était entièrement chrétienne, disent les historiens. L'empereur Philippe avait reçu le baptême : les chrétiens purent librement, sous ce règne, servir l'État, et Ton
(1) Tivcc tâv iv d^wtAaat.
(2) OIxoc, familia.
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sait que dans la persécution de Dèce moururent plusieurs martyrs qui avaient été fonctionnaires publics sous son prédécesseur, tandis que d'autres, restés en place, consentirent à sacrifier. Valérien, au commencement de son règne, avait sa maison remplie de serviteurs et d'officiers chrétiens : quand il se fit persécuteur, l'un des édits qu'il promulgua condamna à la dégradation, à la privation des biens et à la mort les sénateurs, les viri egregii et les chevaliers qui professaient le christianisme. Malgré les scrupules exagérés de quelques-uns, Tannée contenait, au commencement de Dioclétien, un grand nombre de chrétiens, car, dès 298, Galère ordonna de les contraindre à sacrifier, ou, s'ils refusaient, de les exclure du service militaire.
On voit que, au troisième siècle, les chrétiens ne fuyaient nullement les charges qui pesaient sur tous les citoyens : c'est une remarque d'Origène (1). Selon les expressions si souvent citées de TertuUien, ils naviguaient, combattaient, cultivaient la terre comme les autres (2); ils remplissaient les villes, les camps, le sénat, le forum, et ne laissaient aux païens que les temples (3). Des divers éléments dont se
(1) Où çevYovTS^tàc xoivot^a; tov pCou XeixoupY^o;. Origène, Contra CeUum, VUI, 75.
(2) TertulUen, Apol., 42.
(3) Ibid., 37.