‹ Histoire des PersesChapitre 115 sur 192 · CHAPITRE IV. — QUESTIONS CHRONOLOGIQUES · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — QUESTIONS CHRONOLOGIQUES

statés , conduisant l'observateur jusqu'à une ère quelconque où il rattachera ses conclusions. H y a là des difficultés trèsgrandes ; rarement tombera-t-on sur un enchaînement assez incontestable pour assurer aux spéculations un résultat de valeur positive; mais, du moins, on parviendra peut-être ainsi à communiquer à la pensée du lecteur une notion vague constituant dans son genre une vérité. Hors de là, rien n'existe que les prétentions inconsistantes de l'esprit de système.

Cependant l'histoire, même la plus ancienne, même celle des origines perdues au loin dans les temps, ne saurait se passer, suivant nos goûts, de quelque peu d'efforts chronologiques. Nous désirons l'ordre ou plutôt l'apparence de l'ordre , et nous aimons aussi à disposer toutes choses sous nos regards de telle manière que nos mains y touchent ou croient y toucher. Nous voulons de la précision, fùt-elle factice , et des assertions directes et rigoureuses , fussent-ellçs fausses. L'imagination occidentale est ainsi faite. L'histoire comprise à la façon des Indiens nous indigne, et nous n'admettons pas qu'on puisse lui faire décrire , comme l'osent ses auteurs , des orbites non calculées à travers des espaces vides où l'on ne s'est assuré d'aucun point de repère , et où le sujet du récit privé de toute existence objective raffine à ce point sa subjectivité que c'est tout au plus s'il lui reste rien de réel. Une telle conception est blâmable, en effet; elle souffle sur les réalités et les transforme en fantômes; mais nous, faisonsnous mieux? Nous forçons les fantômes à devenir des corps. Peut-être le résultat final est-il le même.

Quoi qu'il en soit, toute histoire occidentale doit se plier aux volontés de l'esprit de l'Occident, et c'est pourquoi je dirai ici quelques mots de chronologie. Je tâcherai de me tenir dans les limites du vraisemblable, mais je ne saurais affirmer pourtant en aucune manière que

les conséquences auxquelles j'arriverai aient une valeur bien solide.

Avant Tavénement de Cyrus , il est impossible de saisir un moment nettement déterminé dans Texistence des nations iraniennes. Lorsqu'on est parvenu à ce monarque, on rencontre pour la première fois des synchronismes qui semblent assez authentiques. Il était contemporain de Crésus; celui-ci, à son tour, l'était de Pisistrate; Zorobabel, sur l'ordre du conquérant, ramenait une colonie juive dans l'ancienne patrie. On ne saurait être bien certain que Cyrus ait commencé à régner en 559, ni qu'il soit mort justement en 530; mais, en sonmie, en plaçant l'existence de ce prince dans la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère, on ne court guère de risques. Ce sera donc le point de départ qui servira à nos supputations.

On doit maintenant faire une autre remarque. C'est que si Key-Kaous a régné 150 ans, et son prédécesseur 100 ans, et Menoutjehr 120 ans, et Férydoun 500, et Zohak 1000, et enfin Djem-Shyd 700 ans, tous les rois qui suivent ne présentent plus que des chiffres d'années contenues dans des limites fort raisonnables : Keyoumers, le plus éloigné de tous, compte 30 ans: Housheng, 40; Tahmouras, 30; Noouzer, 7; Zow, 5; Kershasep, 9, ce qui est tout à fait modéré. Mais la tradition persane ayant de bien des manières donné à comprendre que sous les noms de Djem-Shyd, de Zohak , de Férydoun, de Key-Gobad et de Key-Kaous, elle enfermait des séries de princes dont les personnalités ont plus ou moins disparu, on doit admettre que, malgré les apparences, elle n'a nulle part l'intention de supposer des règnes mythiques ; elle raconte ce qu'elle croit vrai et réel avec une mémoire obscurcie mais non pas menteuse; dès lors, si sur certains points elle a perdu de vue la répartition des

GooQk

CHAPITRE IV. — QUESTIONS CHRONOLOGIQUES. 939 aanées pour n'en conserver qu'une somme applicable par divisions à des absents , elle montre , par la façon dont elle a calcula la vie ou le règne des rois non compris dans ces additions partielles , qu'elle a suivi des traditions fort réelles et obéi à ces mêmes traditions avec d'autant plus de bonn^ foi que certainement elle n'y mettait pas de prétention.

On ne peut découvrir dans les règnes très-courts attribués à Keyoumers, à Housheng, à Tahmouras, aucune trace d'idées symétriques. Si la légende dit que le premier a gouverné pendant 30 ans, en même temps qu'elle affirme ne pas savoir son nom et ne pouvoir donner que son titre , je ne vois aucun motif valable de suspecter son allégation. Peut-^^re Keyoum^s D'a-^il pas régné 30 ans, mais aucun moyen n'existe de signaler ici une fraude. Il me paraît) au contraire, incontestable qu'avant l'époque où les listes se sont formées dans leur condition actuelle, c'était là une opinion reçue. En conséquence , j'accepte comme des éléments relativement solides ceux qui me sont ainsi donnés, et je dresse le tableau suivant :

Keyoumers 30 ans.

Honsheng 40

Tahmouras 30

Les Djemshydites. . . . 700

Les Zohakides 1000 moins un jour.

La dynastie de Férydoun 500

La dynastie de Menontjehr 120

Noouzer 7

Zow. . 5

Kershasep 9

Total 2441 ans moios un jour.

Par une erreur que je ne comprends pas, l'édition 4e Bombay du Shah-iiameh, tout en présentant les mêmes éléments de calcul, trouve un total plus élevé, et s'exprime ainsi :

ZkO LIVRE 11. — TROISIÈME FORMATION DE L*IRAN.

ft La domination des Pyshdadyans dura en tout a 3341 ans moins un jour. »

Le jour en moins peut passer , mais je ne sais où retrouver les 900 ans en plus. Bomons^ons au calcul place sous nos yeux.

S'il fallait y ajouter maintenant les deux Keyanyans qui précèdent Cyrus :

Dynastie de Key-Gobad 100 ans.

Dynastie de Key-Kaous 150

Total 250

on aurait 2691 ans. Mais pour rester fidèle au système de coordination que j'ai présente, non sans raisons à l'appui , les règnes des rois de la Perside compris sous les noms de Key-Gobad et de Key-Kaous étant synchroniques avec ceux de Menoutjehr et de ses successeurs jusqu'à Kershasep , on ne peut admettre les 250 ans pour grossir le calcul , et il faut s'en tenir au chiffire des Pyshdadyans, ou 2441 ans ; de la sorte, la fondation de l'empire d'Iran, sous le Djem connu comme ayant été le premier Keyoumers ou Roi des hommes, serait à reporter à l'an 2441 avant Cyrus. Dès lors, en supposant que de Cyrus à notre ère les Orientaux calculent un nombre égal d'années à celui que nous trouvons nous-mêmes*, ce qui n'est pas tout à fait exact, mais ce qui peut cependant être considéré comme ne s'en éloigncmt pas beaucoup, on obtiendrait depuis les Djems jusqu'à Jésus-Christ environ 3000 ans. Ainsi, l'empire iranien, ou, pour être plus exact, le mouvement de colonisation des terres iraniennes par les Arians descendus du nord aurait commencé environ trois mille ans avant notre ère.

Si cela n'est pas vrai , cela n'est pas invraisemblaUe , et il est assurément digne de remarque que des œuvres aussi décriées en Europe que le sont toutes les annales

CHAPITRE IV. — QUESTIONS CHRONOLOGIQUES; 8*1 orientales, nous présentent sur un terrain pareil , dans le domaine partout si suspect, mais plus suspect encore ches eux, de la chronolo^e, un résultat aussi modeste et aussi acceptable. Telles que les choses sont ici, il n'est pourtant pas facile- de les faire concorder avec les époques des annales occidentales, car, pour débuter, le déluge universel est placé vers 2500 avant Jésus-Christ. Ainsi les Iraniens auraient fondé leur empire 500 ans auparavant , et nous n'avons rien vu qui puisse nous autoriser à penser que le grand cataclysme ait interrompu leurs travaux. Loin de là, et pour peu que la supposition présentée en son lieu au sujet de Nemrod soit vraie, et que celui-ci soit identique à Yima et à Tmir comme à Yama, il en résulterait que le déluge est beaucoup plus ancien et ne saurait aVoir eu lieu qu'à une époque antérieure à l'an 3000. On serait porté dès lors à donner raison au texte d'Hérodote, qui, rapportant l'opinion des Tyriens sur la date de la fondation de leur ville, la placerait peu de temps après, c'est-à-dire vers 2700, ce qui a été contesté sur l'observation que, n'étant qu'une colonie de Sidon, Tyr ne peut remonter si haut, en tenant compte de la date du déluge.

Mais précisément pour ce motif, et jugeant que, dans tous les cas , on a supposé que cet événement était plus rapproché de nous qu'il ne l'est en réalité , j'inclinerais volontiers à- croire que les Tyriens n'ont pas trompé Hérodote, que Sidon était plus ancienne qu'on ne le suppose , que l'ensemble de la migration sémitique va au delà de ce qu'on admet, et que l'arrivée première des Ghamites est surtout plus éloignée. Je me trouve ainsi d'accord avec ce que dit la Genèse, sinon avec les interprétations qu'on en a faites; mais il reste évident que tout cet échafaudage est fort problématique. Je n'imagine pas que ni le calcul de l'âge des patriarches, ni tout autre moyen analogue, pas même

les prétendus travaux des astronomes antiques expliques par les modernes , puisse jamais rien résoudre.

Je m'arrête ici, ne prenant aucun plaisir à des difficultés insolubles et partant puériles. J'ai voulu seulement , au moment d'entrer dans des époques plus faciles à reconnaître, insister sur ces deux faits, que les dates de la légende persane ne sont pas inadmissibles , si elles ne sont pas d'une vérité absolue, et que leur supputation juste ou fausse parait remonter à des temps très-anciens, ce qui leur donne une valeur relative. Ensuite, j'ai fait ce que j'ai pu pour placer la pensée du lecteur dans un certain moment de la durée des siècles qui l'empéchàt d'être tout à fait livrée au vague illimité.

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