‹ Histoire des PersesChapitre 145 sur 192 · CHAPITRE V. — GÉiNÉALOGIE DES FEUDATAIRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — GÉiNÉALOGIE DES FEUDATAIRES

leurs suzerains directs avaient besoin d'eux ; le Grand Roi cherchait à les attirer et à les gagner à ses desseins; au pis aller, ils étaient maîtres dans leurs domaines et principalement dans les régions montagneuses. Ils pouvaient, s'il leur plaisait, n'obéir à personne, pourvu qu'ils eussent su conquérir et s'assurer l'affection des a azadéghans » ou hommes libres, « pehlewans » , Iraniens par excellence.

Ces azadéghans sont les hommes d'armes et, comme on disait aussi en France au quinzième siècle , les lances fournies qui composent les armées iraniennes. Ils marchent au combat entourés de leurs tenanciers. Ils constituent la base sur laquelle se fonde toute l'organisation militaire et politique. Ils représentent la race pure, la nation sainte; ils ont les droits étendus que nous avons exposés ailleurs , et se considèrent avec conviction comme le peuple le plus excellent qu'il y ait sur la terre. Hérodote l'a très-bien remarqué, et en a été vivement choqué. Mais son observation subsistait pourtant, et il n'y avait pas de doute pour lui ni pour ses contemporains que les Perses, se tenant pour la population d'élite parmi les habitants du monde , n'estimaient les étrangers que dans la mesure où ils étaient plus rapprochés d'eux-mêmes. C'étaient les azadéghans qui formaient cette nation si fière.

Le nom de «pehlewan» , que les poèmes donnent constamment à ces hommes libres et qui a pris avec le temps la signification de « héros » pour désigner aujourd'hui vulgairement des gymnastes, sauteurs de corde et faiseurs de tours de force, ne me parait pas avoir été d'un emploi très-antérieur au règne de Gyrus; mais aloi*s il fot très-usité. Les poëmes nomment Pehlou la capitale de j'empire ; Pehlou , c'est aussi l'empire lui-même , et cette confosion de l'empire avec sa capitale a toujours été en usage, car on dit très-bien « Shebr-è-Iran » pour indiquer la métropole de l'Iran et le pays d'Iran , ce qui a

porté les Grecs , comme Hérodote, ainsi qu'Eschyle, à appe^er simplement la capitale des Perses, comme les Perses l'appelaient eux-mêmes, Persépolis. En se servant de cette dénomination si vague, ils n'ont pas innové, ils n'ont fait que suivre l'exemple qui leur était donné par les gens du pays. Mais pour en revenir au mot pehlewan , il devint si général pour désigner les nobles de la nation iranienne et par suite la nation iranienne elle-même à un certain moment , que les grands poèmes indiens l'ont adopté. Ils ne connaissent pas les Iraniens, mais ils connaissent très-bien les Pahlawas. Cependant les Iraniens vivaient; c'était tout l'ensemble des habitants de l'Iran, à quelque origine qu'ils appartinssent; l'usage du nom s'était élargi , étendu , vulgarisé. Il s'était fait là ce qui arriva partout; cette désignation, pour être devenue trop commune, ne flattait plus l'orgueil des Iraniens entre eux ; mais elle demeura pourtant, parce qu'elle parut toujours très-supérieure aux nomsdesautrespeupies environnantlespayspurs. On voit par les origines assignées à quelques grandes familles et par ce qui est dit de la plupart d'entre elles, que l'ensemble de la noblesse remontait au temps du libérateur Férydoun-Phraortes , et qu'au delà , s'il pouvait y avoir des prétentions, il n'y avait rien de prouvé. Mais à dater de Férydoun, ce corps de la noblesse était reconstitué et comptait ses alîeux. Il était reconstitué sans doute, mais il ne ressemblait pas plus à la caste guerrière de l'empire «ijemshydite que la chevalerie française du onzième siècle aux leudes de Glovis. C'est absolument le même rapport. Les compagnons des Djems avaient été des Ârians de race pure appartenant aux tribus devenues iraniennes, de même que les leudes de Glovis étaient des Franks d'origine bien germanique , mais appartenant exclusivement aux bandes dont la confédération avait envahi et dominait les Gaules septentrio-

CHAPITRE V. — GÉNÉALOGIE DES FEUDATAIRES. 469 nales. Désormais les feudataires de Férydoun et de ses successeurs, les arrière-vassaux de ces feudataires, les gentilshommes qui relevaient de ces arrière-vassçiux , s'ils provenaient en partie des familles guerrières du premier Iran , se composaient aussi d'un grand nombre de descendants d'aventuriers scythes, Ârians sans doute, mais non Iraniens, et de quelques lignages sémitiques ou sémifisés que le cours des événements avait rattachés à la cause nationale. C'est ainsi que les possesseurs des fiefs français au onzième siècle, ayant cessé d'être exclusivement des Franks , appartenaient en réalité à des origines germaniques très-multiples, gallo-romaines, et même purement celtiques ou aquitaines. Seulement, chez les Iraniens comme chez les Français, le type sur lequel on cherchait à se former, dont on se réclamait et qui continua ainsi à être le type national, c'était le plus ancien. Tous les autres se reniaient eux-mêmes à l'envi pour réclamer celui-là.

Précisément la famille de feudataires la plus considérable que présentât l'Iran a toujours été considérée comme ayant une source très-plébéienne. C'est celle de Gaweh, le forgeron d'Ispahan qui, élevant sur une lance son tablier de cuir et parcourant les rues de la ville en appelant la population aux armes, commença la révolution contre Zohak.

J'ai déjà dit que je n'étais pas convaincu de la valeur de cette tradition sur l'origine des Gawides. Ltf principal arguaient sur lequel elle s'appuie, c'est la longue existence de ce fameux tablier de cuir auquel l'Iran devait sa liberté, et qui , conservé précieusement dans le trésor des Grands Rois, couvert d*or et de pierres précieuses, était porté devant les armées royales comme étant l'étendard national par excellence. Au temps de Kishtasp , il fiit enlevé par les Touranys. Une sorte de miracle le fit retrouver. Il traversa

l'époque des Âchéiiiénides, l'iovasion macédonienne, le règne des Parthes, celui des Sassanides, et vint tomber pour toujours aux pieds des musulmans à la funeste bataille de Kadessyeh.

Dans le Shah-nameh , le Gawide Gouderz , fils de Keshwad, chef de sa maison, parait accepter très -franchement que son grand-père ait été un forgeron , un simple artisan. Il s'en vante même. Cependant j'ai peine à croire, en voyant l'élévation de cette famille et le pouvoir territorial qu'elle exerça dans les contrées constamment iraniennes de l'Elbourz, qu'elle ait pu débuter par une destinée si obscure, et qui, surtout par l'usage profane que les forgerons font du feu, n'était pas de nature à lui acquérir l'estime et la considération des Iraniens de race pure, des délateurs de l'indépendance.

£n tous cas, les autres feudataires reprochaient aux Gawides la tradition qui courait sur leur origine, et s'estimaient pour cela même beaucoup au-dessus d'eux, ce qui, il est vrai , n'empêchait pas les Gawides de contre-balancer l'autorité des plus fiers de leurs rivaux.

Après Gaweh le forgeron, le compagnon et l'ami de Férydoun, ses deux fils, Gobad et Garen, régnèrent dans les districts de la Montagne acquis par leur père. Le premier de ces noms est connu par le texte de Justin , c'est Comètes. Gobad est représenté comme un héros intrépide, un vaillant chef d'armée payant bien de sa personne, mais qui n'est pas constamment heureux. Cependant il reste toujours au-dessus du reproche. La situation de ses fiefs , bien que certainement placée non loin du mont Demawend, où régnait son père, demeure douteuse.

Son frère Garen est plus célèbre, ir est aussi brave et plus habile. Il possédait, d'abord l'extrémité occidentale de la Parthyène. Voisin des Arméniens, il leur faisait la guerre. Il était chargé de repousser les incur-

Page 1