‹ Histoire des PersesChapitre 173 sur 192 · CHAPITRE VII. — REGNE DE CAMBYSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. — REGNE DE CAMBYSE

en les disposant de telle manière qu'au dessus de la tête de chacun de ces aigles était suspendu un morCéau de chair. On avait eu soin d'afiamer ces oiseaux, et, lorsque le roi eut pris place sur le trône, on les lâcha; ils s'ëlancèrent en haut pour saisir leur proie, et comme plus ils montaient, plus cette proie montait devant eux, l'équipage et Kaous disparurent à tous les yeux.

Quelques-uns ont prétendu, dit Ferdousy, qu'il parvint ainsi à une telle hauteur, qu'il dépassa l'atmosphère terrestre, et s'éleva jusque dans le ciel; d'autres assurent au contraire qu'il n'alla que précisément assez loin pour pouvoir lancer des flèches contre l'éther en manière de défi. Quoi qu'il en puisse être de ces deux opinions, le voyage eut son terme, et Kaous reparut bientôt, car ses aigles ayant épuisé leurs forces, redescendirent malçré lui. Il mit donc pied à terre, fort triste de son impuissance , et il s'aperçut qu'il était dans une fbrét aux environs d'Amol, l'ancienne capitale du troisième empire, seul, avec son trône volant renversé, dans un état trèsmisérable, mais de plus humilié et comprenant son impiété pour ayoir constaté sa faiblesse.

Cette histoire d'aigles attelés à une machine destinée à fendre les airs, cette fantaisie de monter jusqu'au ciel par un pareil procédé, a ceci de curieux que, dans la vie d'Ésope, composée par Planude, une anecdote semblable est mise sur le compte du roi de Babylone, Lycérus , contemporain de Grésus de Lydie , et probablement le même que Labynète, détrôné par Gyrus. Soit que ce fût ce Lycérus ou Labynète qui ait provoqué réellement l'invention d'Ésope , soit qu'une fantaisie aussi folle ait passé par la tête de Gambyse, bien digne d'ailleurs de la concevoir, soit enfin que ce fôt alors une de ces conceptions à la mode comme les imaginations en produisent de temps en temps avec complaisance , il me parait cer-

5kS LIVRE III. — QUATRIÈME FORMATION DE L'IRAN. •

tain en voyant un pareil récit chez les Orientaux comme chez les Grecîs, que le fait qui a pu y donner lieu est très-antique, et soit qu'on ait essayé de le réaliser, soit qu'on en ait seulement caressé le projet, on peut, je pense , le considérer comme appartenant aux époques où nous sommes ou à telle autre qui ne saurait en, être éloignée.

Lorsque Roustem eut reçu l'avis que Kaous avait été trouvé dans les bois des environs d'Amol , seul , et dans une situation d'esprit qui touchait au désespoir, il se rendit auprès de lui avec Gyw, Toous et une suite convenable. Mais les vassaux étaient mécontents de leur souverain, et Gouderz déclara eu termes fort rudes à Roustem que jamais pareil fou n'avait existé.

Le Païti-Saka se fit l'interprète de ces sentiments, et les exposa à Kaous sans aucun détour. Il lui remit sous les yeux tout ce qu'il avait fait de nuisible depuis qu'il était sur le trône; il lui rappela surtout sa triste expédition du nord, et l'engagea à changer de conduite. Kaous versa d'abondantes larmes, reconnut et confessa tous ses torts en présence de ses héros. Il fit même une pénitence de quarante jours, et comme chacun comprit qu'il était réellement venu à résipiscence , la joie se répandit dans tout l'empire.

L'histoire de Kaous-Gambyse finit ici pour les historiens et pour les poètes persans. Le Shah-nameh n'a plus rien à raconter des actions de ce roi , et il ne dit rien non plus de sa mort. Non-seulement il ne sait pas comment elle eut lieu, mais il ne la mentionne même pas.

Cette lacune bien évidente a une cause qui nous est déjà connue : c'est que dans l'embarras où la tradition s'est trouvée de voir avant Cyrus un Gambyse et un a^tre après luf, elle a pris le mauvais parti d'attribuer tout ce qui était rapporté des actes d'un monarque de ce nom au

Page 1