CHAPITRE VII. — RÉGNE DE CAMBYSE
deux exemples qui sont pour nous d'un réel intérêt, et dont je vais parler quand j'aurai exprimé mon sentiment sur l'anecdote que je viens de rapporter.
La ressemblance avec celle dont Grésus est le héros saute aux yeux. Il s'ag[it, dans les deux cas, de montrer les chances de la fortune, la connexion facile des plus hautes prospérités et des chutes les plus profondes, et de construire au moyen de ces matériaux une scène où puissent se rencontrer les excitations les plus vives pour la sensibilité. La présence même de Grésus à la tragédie de Psamménite achève de démontrer le fait : il ne s'agit ici que d'un des lieux communs de la philosophie morale de l'Orient mis en action.
Ce n'est pas à dire cependant que des accidents semblables n'aient pu arriver. Tout au contraire, ils ont dû se produire plus d'une fois, et tout porte à croire qu'il a été dans le goût même des vainqueurs de se donner de tels spectacles , et par suite matière à réflexions et à conversations sur l'instabilité des afiaires humaines; mais la banalité de ces combinaisons empêche aussi de considérer les récits que les historiens en font comme nécessairement vrais; il suffit que le narrateur ait cru avoir un prétexte suffisant d'embellir son thème de cet ornement familier pour que le lecteur soit autorisé de son côté à prendre le fait comme vraisemblable en général et très-suspect en particulier. J'ajouterai même que, s'il est tout à fait conforme au génie sémitique d'inventer de pareilles scènes et de prendre autant de plaisir à ce qu'elles ont de factice qu'aux poignantes émotions de la réalité ; que si d'autre part il n'est pas moins agréable au génie grec de rechercher avec soin toutes les occasions de fiaire des phrases, rien n'est plus étranger è l'esprit sérieux et positif de la race ariane que toutes ces comédies; sa sincérité brutale ne les comprend pas. D'ailleurs
Hérodote le dit lui-même : c'était Tusage des Perses de conserver le trône aux fils des princes dépossédés. 11 le dit même en parlant de Pvamménite. Si le meurtre du héraut et des marins de Mitylène demandait une vengeance, c'était naturellement sur Psamménite que devait tomber le coup et nullement sur son successeur désigné. Ces considérations me portent donc à douter que le récit d'Hérodote, récit qu'il serait extrêmement fâcheux de ne pas voir figurer dans ses pages charmantes , ait la moindre vérité historique.
Je viens maintenant aux exemples que le même écrivain donne en ce lieu de la fermeté avec laquelle les Perses maintenaient leur principe de ne pas détrôner les maisons régnantes.
« Je pourrais, dit-il, rapporter plusieurs exemples pour » preuve de cette coutume; mais je me contenterai de ceux » de Thannyras, fils d'Inaros, roi de Libye, à qui ils ren- M dirent le royaume que son père avait possédé, et de Pau- 9 siris, fils d'Amyrtée, qui rentra aussi en possession » des États de son père, quoique jamais aucuns princes » n'eussent fait plus de mal aux Perses qu'Inaros et » Amyrtée. »
11 est ici évident que le témoignage d'Hérodote confirme indirectement, mais avec beaucoup de force, la narration de Ferdousy, et que Gambyse, avant de combattre contre les Egyptiens, avait eu en effet à vaincre la résistance des Barbares, c'est-à-dire des Libyens unis aux Arabes, c'està-dire aux sujets d'Amyrtée. Cet Amyrtée trouve ainsi la parfaite affirmation de son existence. C'est le ^ roi du Havran ou Hamaweran qui est là indiqué, et Ctésias, en en faisant un souverain de l'Egypte, est tombé dans une erreur qu'Hérodote nous montre manifeste. Cet Amyrtée, c'est r« Amyr-tay » ou « prince du désert » que j'ai déjà indiqué, et son fils Pausiris, qui lui succéda, doit