‹ Histoire des PersesChapitre 187 sur 192 · CHAPITRE VIII. — . MORT DE CAMBYSE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. — . MORT DE CAMBYSE

furieux qui tue Apis d'une manière si brutale, qui viole les tombeaux des rois égyptien^, et insulte aux idoles de ces peuples 9 'excès que Ton admettrait d'un bon Mazdéen, il le rend crédule à l'oracle étranger de Buto , avec lequel il n'avait rien à faire. C'est qu'Hérodote frayait surtout avec les gens pieux de sa croyance et de sa race. Il n'avait pas l'idée de s'écarter un instant de leurs points dé vue et de leurs prédilections. De même que son histoire de Crésus n'est qu'un éloge d'Apollon, de même que celle qu'il donne de Gyrus a surtout pour but de nous montrer ce roi soumis à toutes sortes d'influences qui le diminuent, et surtout à celle de l'ancien ami de Solon, de même encore Gainbyse, contre lequel il se fait Égyptien, lui sert principalement à glorifier la puissance mystérieuse et terrible de l'onéiromancie et celle de la voix des Butades. On reconnaît dans cette manière de représenter les choses non pas une chronique de la famille de Gyrus, mais un réquisitoire porté sur cette famille par les sujets araméens et grecs de l'empire. G'est le ton qui régnait dans ces groupes sous le gouvernement des Achéménides en parlant de leurs maîtres et des prédécesseurs de ceux-ci. G'est le mode de leur opposition et la mesure de leur haine assez impuissante d'ailleurs, en tant qu'une animosité latente mais persistante peut être considérée comme telle. .

En se nourrissant d'oracles et de visions, en se consolant ainsi de leur abaissement, les habitants des contrées sémitiques et les Grecs mêlés avec eux ressemblaient beaucoup aux Juifs de la même époque, qui, répandus dans les mêmes contrées , avaient eux aussi des rancunes , des colères sourdes et cachées, et une passion vive pour exprimer leur résistance en faisant courir des anecdotes malveillantes. Ge qui tranche vigoureusement sur ce caractère des races vaincues , c'est ce qu'Hérodote laisse aussi trèsbien apercevoir de l'attitude des Perses eux-mêmes vis-à-

574 LIVRE III.— QaATRI£^iE FORMATION DE L*IRAN.

vis de Gambyse. Malgré ce qa'Us avaient à souffrir de ses accès de frénésie , malgré le tort qu'ils éprouvaient de ses conceptions insensées, ils ne songèrent jamais à se révolter ; ils repoussèrent toujours fermement les tentatives des conspirateurs. Quand il mourut, ils le pleurèrent. Il était pour eux le fils de Cyrus, et quand plus tard des générations qui ne l'avaient pas connu essayèrent de se le rappeler, il se trouva que les aîieux, ses contemporains, en avaient laissé à leurs enfants un souvenir redoutable, mais en même temps profondément respectueux. Ils appelèrent Gyrus « le père » , et Gambyse fut pour eux « le maître » , un maître terrible sans doute , mais digne de vénération , et c'est cette impression qui se maintient autour de la figure de Kaous représentée par la tradition persane. Les accès de démence et même d'impiété du roi ne sont pas niés; cependant, c'est toujours Kaous, c'est toujours le Grand Roi. On suppose qu'il est revenu des uns, qu'il s'est repenti des autres, et c'est absolument ainsi et sous l'influence de ce sentiment arian commun aux deux peuples, que les Franks considéraient et jugeaient les Mérowings et particulièrement les descendants de Glovis. Une telle manière de penser creusait un abîme entre les Perses et les Grecs asiatisés, à plus forte raison entre eux et les Sémites. Hérodote ne l'a pas compris, et ne pouvait pas le comprendre.

Gtésias est naturellement sous l'empire des mêmes influences que son émule. Il n'entoure pas la mort de Gambyse des marques de la réprobation divine, mais il croit aussi à la haine des dieux pour le conquérant iranien, et il lui faut des signes funestes. Il raconte ce qu'il en a appris dans les maisons qu'il fréquentait et qui n'étaient pas iraniennes. Un médecin étranger, touchant la solde et sollicitant les cadeaux des Perses, ne manquait pas d'occasions de dénigrer ceux dont il mangeait le pain et

CHAPITU VIII. — MORT DE GAMBYSE. 575

de rencontrer des gens disposes à Tiiniter. J'ai vu bien des hôtes de cette espèce dans les mêmes lieux. Le cours des siècles n'y a rien change.

Maintenant Tient l'histoire du mage qui succéda frauduleusement à Gambyse et dont le règne dura sept mois^ au dire des deux historiens.

Si par la dénomination de « mage » on entend désigner un prêtre mazdéen , et c'est en eflet ainsi qu'on envisage les choses d'ordinaire, on tombe dans une erreur qui n'est pas soutenable. Il n'existait pas encore de mazdéisme à cette époque. L'ancienne religion de l'Iran durait toujours. Ses ministres y les athravas, ne formaient pas une caste a part y et à plus forte raison il est impossible d'admettre que la tribu médique portant le nom de a mages n. , c'est-à-dire « les grands » , ait pu constituer, comme on l'a voulu prétendre, une caste ^cerdotale pour l'Iran entier. Ce que nous avons vu jusqu'ici des annales , de la constitution géographique, du mode de formation politique, des institutions de l'empire , tout absolument interdit jusqu'à la pensée d'une semblable organisation. Nous savons même que, jusqu'au temps de Gambyse', l'athrava n'était prêtre qu'en certaines occasions, comme de nos jours le garde national est soldat; le sacerdoce était une occupation temporaire et non une profession ; tout père de famille était athrava chez lui au moment de la prière , au moment du sacrifice; il n'y avait ni clergé ni temples. Ainsi les deux mages dont il est question ne pouvaient pas être des prêtres, ou s'ils l'étaient, ils appartenaient à quelque culte étranger.

Le nom de Sphendadates, attribué par Gtésias à l'usurpateur du trône de la Bactriane, est toutefois très-iranien : c'est « Çpentadata » , qui signifie « donné par le Pur » , c'est-à-dire par le génie de la terre. Ge nom peut être ancien et contemporain de Gambyse; mais il n'est pas

certain, d'autre part^ qu'il n'ait pas ëté appliqué plus tard, sous les Âchéménides , à l'imposteur que d'autres écrivains grecs appellent Smerdis, Merdis et Comètes. On ne saiu*ait donc rien fonder sur cette rencontre, sinon un doute de plus quant au caractère sacerdotal du premier successeur de Gambyse. Ce doute est fortifié par les noms des deux frères qu'Hérodote substitue à ce Sphendadates non pas seulement dans le fief de la Bactriane, mais dans la possession immédiate de l'empire. J'ai fait remarquer déjà que Patizithès signifiait autant que « Pati-zata » , « fils de prince ou de seigneur » ; ce n'est pas une qualification qui eût pu convenir à un ministre d'un culte quelconque. Pour Smerdis, l'autre frère, c'est assurément un nom iranien comme le précédent, et à moins qu'on ne veuille admettre qu'un religionnaire étranger à la race et aux idées iraniennes ait ^ cependant porté un nom appartenant à cette origine, observation qui s'appliquerait du reste à Sphendadates et à Patizithès également, il n'y a pas moyen de résoudre la difficulté. Mais ici, nous trouvons justement que le fait est très-^admissible ; qu'il est même tout à fait normal , et c'est la Bible qui nous le dit et nous explique comment une même personne portait à la fois plusieurs noms. C'était un usage des Assyriens adopté par les Perses , et en vertu duquel un fonctionnaire hébreu, par exemple, prenait en entrant en charge un nouveau nom araméen , sous lequel il était connu dans son office. Ainsi Daniel avait jadis reçu le nom de Beltesatsar, Hanania celui de Sadrach , Misaël celui de Mésach, Azaria celui d'Abednégo. Plus tard, au temps d'Artaxerxès , on voit que Néhémie, échanson favori du toi , était appelé Attirsatha , ce qui parait bien être le composé iranien « Atar-zata », « fils du feu » .

Bien ne s'oppose donc à ce que les prétendus mages qui voulurent succéder h Cambyse aient pu avoir des

Page 1