CHAPITRE V. — LES DJEMSHVDITES DE L'IRAN
éprouvée par de violentes douleurs de tète, et, pendant plusieurs jours, elle ne put avoir un moment de repos. Tout ce qu'on essaya pour la soulager resta inutile. La jeune femme, désespérée et rendue folle par la souffrance, résolut de se tuer, et songea au poison que le roi tenait en réserve. Elle ouvrit la jarre et commença a boire. Elle but tant qu'elle s'endormit, et au réveil elle se trouva guérie parfaitement.
Quand Djem fut de retour , elle lui raconta ce qui s'était passé. Alors le souverain changea d'avis sur la nature du breuvage dont il avait trouvé la recette; il ne l'appliqua pas aux embarras de l'État , mais bien il s'en fit un remède qu'il employa avec tant de succès dans un grand nombre de maladies , que les anciens Persans appelaient le vin a Darou-é-Sbab », «la médecine du roi» .
Quant à l'oiseau immense, attaqué par l'impur serpent , délivré par une flècbe ariane , et qui , reconnaissant , apportait aux hommes des bienfaits dont ils n'avaient pas encore joui, c'est assurément l'oiseau Karshipta, celui qui , au refus de Yima de remplir le rôle de prophète , avait été chargé de cette tâche par le dieu céleste.
Pendant que le souverain lui-même découvrait des médicaments, l'art de guérir se créait parmi ses sujets, et l'invention de cette pratique , que l'on rattache au nom de Thrita, bien connu des Indiens, se répandait dans toutes les terres arianes. Il est probable que longtemps avant de quitter l'Ayryana-Vaëja, les hommes de la Bonne Création avaient déjà posé, à l'aide de certaines remarques et de quelques expériences, les bases de ce genre de savoir. Je le conclurais d'autant plus volontiers de la nature même du fait, qui doit faire supposer un assez long usage, et du respect dont les Indiens entourent la mémoire de Thrita , que les médecins héroïques de la Grèce , comme Machaon , par exemple , semblent bien se rapporter à des
98 LIVRE I«^ — PREM. ET SEC. FORMATION DE L'IRAN, souvenirs tout à fait antiques. Quoi qu!il en puisse être, ce fiit certainement dans le Vara des Djems que la profession de guérisseur devint l'objet des études d'un nombre assez considérable d'adeptes, et que les gardiens des intérêts publics commencèrent à apercevoir de graves inconvénients à ce que chacun pût à son gré entreprendre, sans contrôle, sur la santé de ses semblables. On fit une loi destinée à établir la certitude que tous les médecins seraient réellement habiles dans leur art. Voici ce que cette loi ordonnait :
Tout homme arian ayant l'intention de se livrer à l'exercice de la chirurgie et de la médecine devait préalablement, et avant d'entreprendre la cure d'un de ses concitoyens, faire trois essais sur les dyws. Si après la troisième épreuve il y avait trois morts, le candidat était repoussé et déclaré à jamais indigne de soigner personne. Il était contraint de renoncer à toute nouvelle tentative , sous les peines les plus sévères.
Le Vendidad expose que la science médicale d'alors se composait de trois parties également importantes, et qui semblent même avoir constitué ce qu'on appelle de nos jours des spécialités ' . Certains docteurs traitaient au moyen de formules propitiatoires ; une autre classe s'attachait à l'application, soit interne, soit externe, de plusieurs plantes salutaires; une troisième recourait à des opérations chirurgicales. La première méthode, celle du manthra-spenta , est, au sentiment du Vendidad, la plus recommàndable. Je ne pense pas qu'il faille la confondre avec l'usage des formules magiques si répandues plus tard et qui eurent leur raison d'être dans la nature toute pailicuUère de la philosophie sémitique '. Ce n'étaient encore ici que de pures suppUcations adressées aux dieux pour obtenir leur secours; on espérait en leur bonté, et on ne
^ Spiegel, Vendidad, t. I, p. 131 et seqq.
2 Traité des écritures cunéiformes, t. II , p. Sî8 et pats.
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songeait nullement, comme cela eut lieu ensuite, à leur arracher de force et par des nioyens auxquels ils ne pouvaient résister, le résultat désiré. La théorie des enchantements est tout à fait opposée à la façon dont la race ariane envisage Dieu et la nature , et les rapports de l'un avec l'autre. Cette doctrine a fait dans le monde une très^ grande fortune ; on Ta vue et on la voit encore agir sur tous les points de la terre , mais ses succès n'ont commencé qu'avec les mélanges ethniques , véhicule nécessaire de la diffusion du sang et des idées sémitiques. A l'époque de Tfarita et aux premiers temps de l'empire iranien , on ne doit pas supposer que les prières eussent , aux yeux des Ârians , une autre autorité que celle de la supplication proprement dite, adressée soit aux dieux, soit aux hommes. C'est une puissance pure , considérable , digne d'être divinisée ellerméme, et qui le fut, en effet, par les Iraniens comme par leurs frères de l'Inde ; elle a beaucoup d'efficacité sur les âmes généreuses, à plus forte raison sur les natures célestes, et cela parce qu'il est coupable de n'y pas céder, ainsi qu'on l'a vu plus haut ; mais ce n'est pas une force, une contrainte sèche, absolue, brutale, scientifiquement déterminée, géométriquement conçue, comme les formules magiques.
Les prescriptions de l'Avesta au sujet de la médecine nous laissent apercevoir un point de l'état économique des premiers Iraniens qu'il serait fâcheux de négliger. Le livre saint ne dédaigne pas de fixer lui-même les honoraires des hommes de l'art ' .
Un Athrava , un prêtre guéri récompensera son bienfaiteur par une pieuse bénédiction. C'était 'beaucoup, puisqu'on avait une confiance si grande dans les effets de semblables paroles. Le seigneur d'une maison , le chef de famille, donnera une petite bête de somme. Le seigneur
1 Spiboel, Vendidad, t. I, p. 131 et seqq.
d'un village sera quitte au moyen d'une béte de somme de valeur moyenne, mais le seigneur d'un château devra présenter une béte de somme de forte taille. S'il s'agit du prince de la contrée, le médecin en recevra un attelage de quatre bœufs. Une maitresse de maison donnera une ànesse, la femme d'un seigneur de village, une vache; la femme d'un seigneur de château, une jument ; une princesse devra une chamelle, et ainsi de suite. On voit, d'après ce tarif, qu'il n'y avait pas récompense quand il n'y avait pas guérison. En outre, on trouve ici la pratique du grand principe sur lequel s'est toujours basée l'estimation que les Asiatiques font des objets ou des services, et qui est non pas la reconnaissance d'une valeur intrinsèque inhérente aux uns ou aux autres , mais la considération de la qualité propre au rémunérateur. Le pauvre paye peu ce que le riche paye cher. C'est une règle immuable et qui est tout aussi bien reconnue en Orient au jour actuel qu'à l'époque de Thrita. Enfin, pour dernier trait, on s'aperçoit qu'alors la monnaie, ou même l'emploi des métaux en lingots ou autrement, pour opérer un payement, n'existait pas.
Avec la médecine, disent les auteurs persans, on introduisit dans le Vara , dans l'empire des Djemshydites, la musique, science plutôt qu'art au sentiment des Asiatiques, puis la sculpture, puis la peinture, puis d'autres genres de connaissances. Les lettres furent inventées ou importées, et leur usage se répandit. Le souvenir de cette grande innovation se rattache de deux manières à la personne même du souverain. En premier lieu, on raconte que Djem-Shyd possédait une coupe, et qu'en regardant au fond on y apercevait tout ce qu'on souhaitait connaître. C'est là une conception qui n'a rien d'arian , qui est toute sémitique, et qui, pour cette cause, ne saurait se rattacher qu'aux temps derniers de l'État des Djemshydites. Les