CHAPITRE I
FAÇON DE COMPRENDRE l'hISTOIRE IRANIENNE ET SES SOURCES.
L'histoire a ce rapport avec les autres productions de l'art y que le commun des hommes s'imagine y trouver une représentation servile. de la nature, un décalque en quelque façon mécanique des faits qui se sont accomplis. Suivant cette notion , tout ce qui n'est pas vrai . d'une vérité définie et directe , tout ce qui n'est pas procèsverbal n'est pas de l'histoire, et ce qu'on appelle la dignité de l'histoire se renferme dans la poursuite de l'exposition châtiée de ce genre de réalité.
Il n'y a pas à nier que ce serait un grand avantage que de posséder avec un détail minutieux le compte rendu de ce que les hommes ont fait ou essayé' sur la terre, de ce qu'ils y ont pensé et dit depuis qu'ils y sont. Mais les magistrats savent très-bien que malgré la présence presque matérielle des délits dont ils ont connaissance, malgré le concours de témoins oculaires en nombre plus ou moins considérable et dont la mémoire n'a pas eu le temps de se troubler , malgré le secours de certains points irrécusables qui, servant de jalons , conduisent la conviction d'une démonstration à une autre, de telle sorte qu'il semble inadmissible qu'elle s'égare, les magistrats , dis-je, savent très-bien que s'il leur est loisible de prétendre à dégager une vérité suffisamment vraie , il s'en faut pourtant que
1 erreur soit absolument écartée des résultats qu'ils obtiennent, et que la sincérité des choses Içur parvienne à l'état pur. S'il en est ainsi pour les travaux de la recherche judiciaire armée de tout ce qu'on imagine de plus propre à faciliter sa tâche et à la rendre parfaite, on ne s'étonnera pas que les livres historiques conçus d'après cette méthode et qui , traitant des époques les plus rapprochées de nous, ne manquent ni de pièces probantes, ni de mémoires publics ou privés, ni même de traditions orales livrées par les bouches les plus véridiques, n'aient cependant pas éyité le cri d'un long cortège de réfutations. On a critiqué non-seulement leur façon de décider des intentions, mais l'authenticité même de ce qu'ils croyaient évident. Là, où ils se considéraient comme inattaquables, on leur a montré la faiblesse de leur défense. On leur a reproché de brûler sans justice ce qui était adorable et d'adorer ce qu'il fallait brûler. C'est qu'en effet il n'est pas possible à un système tel que le leur d'arriver au but qu'il poursuit, attendu que ce but est hors de toute atteinte. Les auteurs ont exactement vu , je le veux croire, et bien rendu, je le confesse. Us ont ressenti à un haut degré l'amour de l'équité, je n'en doute pas. Et en définitive, dans leurs plus complets triomphes, à quoi ont-ils réussi? A dessiner des profils; mais tout ce qui de la figure dressée devant eux ne s'est pas trouvé compris dans le trait copié en a été naturellement exclu, et l'œuvre de la ressemblance est restée incomplète, partant fausse. Beaucoup manquait, le principal assurément , pour tous ceux qui avaient considéré les mêmes objets sous un autre angle.
L'esprit étant petit n'embrasse guère; il croit prendre l'essentiel dans l'amas placé pêle-mêle devant lui et dont il voudrait pourtant ne rien laisser perdre. Il regarde de son mieux, mais avec les yeux que la nature lui a faits ,
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que son terapérament a troublés, que ses habitudes ont déranges, que ses préventions ont obscurcis. Quoi qu'il en ait, et souvent sans le croire, il reg[arde avec une intention bien arrêtée de voir telle chose et non telle autre, qui cependant est tout aussi bien devant lui.
Tite-Live n'a qu'une vision, la grandeur romaine; il méprise ce qui pourrait contredire chez lui cette conviction. Si par hasard, à côté des grandes idées et des vertus superbes, il aperçoit les grands vices et les misères d'une société brutale , il se refuse à en calculer la somme , et sauve, bon gré mal gré, la magnificence de ses tableaux. Il fait mention des taches, mais comme d'accidents, et l'ensemble de son panégyrique ne veut pas en être altéré. Tacite se garderait bien de montrer en oppo-^ sition aux horreurs de la cour impériale le trait atténuant de ces temps nouveaux. Il ne dit rien de l'adoucissement des mœurs dans la masse des populations, de l'administration plus régulière , partant moins oppressive , de l'instinct religieux plus approfondi, rêvant quelque chose de supérieur à l'observation pointilleuse des rituels; il ne veut accorder au christianisme naissant qu'un regard de réprobation et de haine ; soupant chez les consuls, faisant de la littérature avec les Pline, enveloppé dans toutes les élégances, n'ayant entrevu qu'au passage des livres les bœufs, les charrues, les fumiers de Gaton et les boucliers mamertins, il joue au Romain antique; c'est un idéal dont il hausse son cœur; mais ce n'est pas faire de l'histoire, autant du moins qu'il le suppose.
A des époques moins éloignées de nous et au sein de nos pays même , nous trouvons que des causes semblables amènent de pareils effets. Aux premières périodes du moyen âge, l'ascétisme des cloîtres rend les historiens religieux outrageusement sévères aux ambitions terrestres. Les hommes d'État, les gens de guerre, leur semblent de
pauvres ég^arés donnant des soins à des intérêts sans valeur, et qui feraient mieux de n'écouter que la voix suprême de la solitude. Les affaires du monde sont mesquines et misérables, nourricières de mauvaises passions, et comme il est bon et méritoire de le prouver, les pieux annalistes s'attachent complaisamment k noircir des plus tristes couleurs ce qui ne s'est pas accompli dans les cloîtres. Dénigrant cette société qui se forme et aveugles pour ses mérites , ils ont forgé les armes cruelles dont les écrivains du dernier siècle ont meurtri la mémoire des chevaliers. Ainsi les pages d'Orderic Vital ne sont pas moins partiales que celles du gendre d'Agrippa. Plus tard, on a vu les simples chroniqueurs, bonnes gens, uniquement occupés à regarder à leurs pieds , ne se proposer comme sujets de leurs livres que l'éloge des belles récoltes , l'apparition des météores , les ravages des grandes pluies et des inondations, ou encore, avec un plaisir non dissimulé, les dépenses notables faites à l'entrée des personnages illustres dans leurs villes. Ceux-là ont eu maintes occasions de se tromper sur les dates, d'exagérer les événe* ments ; ils ont observé des squelettes et non des êtres vivants ; ils ont fait plus que de se méprendre, ils n'ont pas vu.
L'inconvénient le plus saisissant de ce procédé , car bien qu'avec des formes différentes c'est toujours le résultat d'un même genre de concejrtion , consiste à laisser perdre dans l'oubli beaucoup de faits que des appréciations exactes de l'ensemble auraient pu seules conserver et qu'il impor^ terait fort de connaître. On a un plan, et ce qui en sort, traité comme non avenu, retombe dans le néant et ne laisse nulle trace. 6ès lors on est en droit de dire, sans injustice, que les historiens contribuent au moins autant à mutiler, à déBgurer, à ruiner les annales humaines, que les archéologues et les savants, sous prétexte d'étude et d'amour de l'art , réussissent à mutiler et à détruire plus
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de monuments, que des sifscles d'abandon n'en auraient entamé. Ce qui s'appelle historien , et qui écrit pour prouver, laisse ce qu'il prouve dévorer ce qui démontrait le contraire*; celui qui écrit pour raconter rejette ce qui trouble la beauté, la force, la grandeur ou la douceur de son récit; il n'hésite pas, s'il le faut, à faire gagner à Pompée la bataille de Pharsale ; celui qui écrit pour être vrai et qui confond l'idée du vrai tantôt avec celle du possible , tantôt avec celle du digne ou du convenable , se fait un mérite de repousser comme fable ce qu'il comprend mal ou ce qui le scandalise.
L'homme ne ment pas. Il ne cherche pas volontairement, sciemment, à travestir les faits. Mais il s'abuse aisément sur leur caractère , sur leur nature , sur leur portée , et il introduit ainsi cet élément réfractaire que ni les écrivains philosophes, ni même les conteurs, ni même les chroniqueur^ , ne réussissent à dompter. L'homme s'abuse encore sur l'enchaînement de ces mêmes faits que déjà il juge si médiocrement; il méconnaît leurs rapports, leurs liens généalogiques ; du fils il fait le père, et du frère la sœur. Il oublie la date de leur naissance, et la transpose; il ignore leur nationalité, et ce qui s'est passé en Chine il le met sans malice au Japon. Si Masséna fait une réponse frappante , avant peu d'années la mémoire publique l'aura attribuée à Soult ou à Junot, d'où elle deviendra plus tard l'honneur de quelque général d'Afrique ; et s'il s'agit d'une époque extrêmement reculée, les proportions s'exagèrent d'une telle manière que des hommes grands et forts deviennent des géants, des esprits subtils des enchanteurs, des cavaliers hardis des centaures, des rois des dieux, et autres transformations semblables. Qu'on vienne ensuite à examiner avec scrupule les affirmations de ce genre , on les rejette en les qualifiant d'inepties ; on tombe dans la banalité, qui se tire d'affaire en dénonçant l'im-
posture des pontifes , la perfidie des hommes d'État , les folles imaginations des poètes; à un degré d'examen plus élevé, on se perd dans les steppes de l'évhémérisme; on raconte mal , on reproduit imparfaitement , sous prétexte de placer les choses dans leur jour véritable, qui n'est autre que celui de la lampe dont le critique a composé d'avance la lumière, et par ces voies diverses on arrive à des résultats dissemblables sans doute , mais en définitive également faux , trompeurs , destinés à être reconnus pour tels dans un temps donné , et qui font comprendre pourquoi on a pu dire avec vérité que l'histoire se refait tous les cinquante ans fort différente de ce qu'elle était d'abord. Aujourd'hui nous sonmies si bien convertis à cette évidence, que personne ne s'accorde plus sur le véritable sens, pas même sur les événements, encore bien moins sur les personnages de la Grèce, de Rome, du moyen âge, de l'Orient , des temps modernes. Il est certain que Boulainvilliers a été un penseur trop systématiquement inexact en invectivant pour la noblesse ; mais Augustin Thierry , de son côté, en voyant matière à pamphlet dans l'héroïsme normand conquérant de l'Angleterre , n'a produit que des plaidoyers en faveur du tiers état.
Au-dessus de cette confusion générale des notions et des systèmes, une œuvre bien célèbre et fort ancienne survit toujours. Elle échappe mieux que ce qu'on a fait depuis à tout reproche, et se maintenant par cette cause, non moins que par son antiquité, sur une sorte de piédestal, elle sert à montrer, du moins en partie, ce que l'on doit faire et les moyens à choisir pour composer, pour conserver, autant que cela est possible à l'homme, un portrait quelque peu sincère et ressemblant d'une époque, d'un pays ou d'une civilisation. Cette œuvre, née de circonstances assez particulières et très-favorables à sa production, n'a pas été certainement la seule du même genre.