‹ Histoire des PersesChapitre 81 sur 192 · CHAP. !«». — L'HISTOIRE IRANIENNE ET SES SOURCES · texte numérisé non relu

CHAP. !«». — L'HISTOIRE IRANIENNE ET SES SOURCES

mais elle reste, et les autres ontpëri. Je veux parler des « Muses » d'Hérodote.

L'auteur était un Grec, mais un Grec d'Ionie. Rien ne le renfermait dans le cercle étroit des idées où le devoir patriotique parquait les citoyens des petites villes de l'Hellade. Il connaissait sans doute la distinction entre Grec et Barbare; mais la seconde de ces qualifications indiquait surtout pour lui un étranger , et dans sa conscience il ne la trouvait pas injurieuse. Il ne s'étonnait pas, il ne s'indignait pas à la pensée qu'on pût trouver en Egypte , chez les Perses , chez les Scythes , chez les Éthiopiens , même au delà de l'Imaûs , des sciences, des arts, des dogmes vénérables, des mœurs dignes d'être admirées, des vertus valant qu'on les enviât. Placé par la grandeur de sa naissance dans la famiUarité des affaires, habitué par les révolutions à savoir que l'art du gouvernement ne se contente pas d'une seule forme , instruit par l'exil à réfléchir sur les débilités aussi bien que sur les violences des partis, et, par-dessus tout, doué d'une âme assez forte et d'une intelligence assez fine pour élaborer ses expériences en matière solide et précieuse , le voyageur d'Halicarnasse était armé comme il le fallait et traversa avec la dignité d'un témoin compétent le vaste théâtre qui lui fut ouvert, et dont il reproduisit les peintures dans des pages que le monde ne cessera jamais d'admirer.

Les vainqueurs de Marathon et de Platée l'intéressaient sans doute en première ligne. Il écrivait surtout pour leurs fils. Mais les colonies grecques de l'Asie ne lui tenaient guère moins à cœur; il leur appartenait par la naissance, et comme la plupart de celles-ci vivaient sous la loi des Perses, soit à titre d'alliées, soit à titre de sujettes ou de protégées , que dans les guerres médiques elles avaient , bon gré mal gré, avec plus ou moins d'énergie, défendu des drapeaux dont leur vanité nationale leur faisait chérir

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rabaissement; comme beaucoup de choses étaient à apprë-cier, à ménager, à reconnaître, à mettre au jour (dans un jour parfois douteux) au sein d'une situation si complexe, il se trouva que ^^ouvrage d'Hérodote ne pouvait pas être un simple chant de triomphe, ni un panégyrique déclamé très-haut à l'adresse d'un vainqueur. En dehors de ce thème principal, il restait beaucoup de griefs mutuels à indiquer, beaucoup de situations fausses à justifier; de là sortit cette exposition superbe, peinte de couleurs si diverses, qui, partant de la guerre de Troie . et de l'enlèvement d'Hélène, conduit jusqu'à la victoire définitive des Athéniens, en recueillant sur la route tout ce qu'il était possible de savoir de l'univers d'alors; car les Grecs tenaient à l'occident de l'Europe , les colonies de l'Euxin ne vivaient que du commerce de la Scythie, et l'immense monarchie des Achéménides étendait ses longs bras aussi bien jusqu'à rinde que, par les relations de ses annexes, par delà Galpé et Abyla.

Qu'Hérodote eut été un des fils de l'Attique, issu d'une race d'Eupatrides pleine des traditions d'Harmodius, son œuvre aurait nécessairement perdu en étendue , en caractère, en profondeur. Nops eussions été mieux initiés aux causes de la haine vouée par tout citoyen à la mémoire d'Hipparque. Nous eussions connu le détail et le menu des intrigues du tyran avec les satrapes. Des opinions colères sur la conduite des rois de la Macédoine et des Thessaliens, des insinuations perfides contre les Spartiates, l'exposé des fluctuations de l'Agora, un parti pris pour ou contre Thémistocle , en un mot une image anticipée de la manière de Thucydide, voilà ce que nous aurions eu , et avec plus de sentiïnent politique et infiniment moins d'appréciation purement humaine. L'auteur, principalement intéressé par les choses d'État, leurs déve-

CHAP. I". — L'HISTOIRE IRANIENNE ET SES SOURCES. 5tk% loppements , leurs sources, leurs fins, se serait g[ardé de nous dire comment les Perses s'habillaient, comment les Indiens se nourrissaient, ce que savaient les prêtres de VÉgypte ; il se serait interdit de nous rapporter les fables, il nous aurait privés de la représentation si vive des existences de tant de peuples ; nous posséderions un mémoire de plus sur des combinaisons d'intérêts locaux que leur nature même rend toujours à peu près semblables dans tous les temps et dans tous les lieux ; nous eussions perdu le plus complet peut-être des documents qui ont pu jusqu'iti aider Thomme à retrouver l'homme dans le passé. Hérodote n'est pas un écrivain sans défaut , assurément^ il n'en existe pas de tels. Je viens de le témoigner déjà : il était moins spécial que Thucydide. Plût au ciel qu'il eût été plus crédule et plus superstitieux encore qu'on ne le lui a reproché , il nous eût raconté plus de mythes, fait connaître plus de croyances. Il avait la déduction courte, défaut commun desancieniles générations ; mais, ceci avoué, il a possédé cette qualité suprême, don des poètes et des philosophes, si rare chez les historiens, que rien de ce qui est humain ne l'a laissé froid. Il s'est peu occupé des théories , des doctrines , des faits généraux , et il a eu # tort ; mais avec raison il leur a préféré la connaissance , l'étude , l'exposition de l'homme même , sous quelque climat, ou loi, ou nationalité qu'il l'ait rencontré. Il a dû à cette poignante sympathie pour l'individu, soit Grec, soit Barbare, d'apprendre à estimer, d'aimer à rassembler un nombre d'indices épars que leur nature un peu fantasque, souvent frivole d'apparence, eût certainement fait mépriser par les annalistes que l'on considère comme les plus corrects , les plus vraiment sérieux ; mais chaque jour nous apprenons à revenir sur de pareils dédains.

Hérodote est un Asiatique. Il l'est plus qu'il n'est Grec. Comme tel il aime les détails. La vérité absolue l'attache

moins que l'intérêt du récit. La Térité, si Ton pouvait la dégager, si Ton pouvait être sûr de la tenir, de la reconnaître, de la présenter telle qu'elle est, comme elle est, aussi grande qu'elle est, ferait l'histoire à elle seule, et devant son rayonnement il n'y aurait besoin ni d'art ni de mérite pour captiver l'attention. Mais c'est précisément elle qui ne s'atteint, qui ne se saisit, qui ne s'embrasse pas. Je l'ai assez dit. On se voit donc obligé de tendre péniblement vers elle par bien des moyens différents, et sans y songer peut-être, et peut-être uniquement parce qu'il y songeait moins , Hérodote a découvert la ressource qui en procure et en fixe la partie la plus notable , la plus indispensable.

Un fait existe de deux manières , et en lui-même et par l'impression qu'il produit, ce qui amène la façon dont il est jugé. Si je ne puis m'emparer tout à feit de son corps, je puis le plus souvent appréhender telles de ses projections ou l'ensemble même des projections, qui me permet de conclure assez bien à ce que le fait a été ; et si , par un malheur, je ne réussis pas non plus à percevoir une réfraction bien claire de la réalité, il me restera encore l'opinion exprimée, soit par les contemporains, soit par telle des générations suivantes , sur ce fait échappé sans remède à mon appréciation directe. Par là j'aurai toujours de l'histoire, peu* là j'aurai toujours une vérité ; je connaîtrai la nature d'idées d'une des générations dont je parle , sa façon de déterminer les actes contemporains ou antérieurs; je contemplerai son esprit, je me trouverai en droit d'avoir un avis sur son tempérament.

Lorsque François I" est fait prisonnier à Pavie , on raconte dans tout le royaume qu'il a prononcé cette parole : « Tout est perdu, fors l'honneur! » La critique, plus tard, découvre qu'il n'a rien dit de pareil, qu'il a dit tout le contraire ou l'a écrit. Un homme placé dans une

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