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situation critique et dout . l'esprit cruellement ballotté monte et descend sous l'action de passions contraires, peut aisément se démentir dans l'espace d'une heure. Mais de ce que la nation entière, à la nouvelle d'un désastre qui la frappait à l'endroit le plus sensible du cœur , trouvait pour formuler son impression dominante ce mot qa'elle prétait à son souverain , à son représentant , à l'être dans lequel elle s'incarnait, il résulte certainement que le sentiment exprimé de la sorte a un caractère parfaitement, complètement historique, et aussi vrai que s' ' était absolument incontestable que François I" eût dit le mot qu'on lui a prêté. S'il ne l'a pas dit, tant pis pour le prince, et d'autant plus tant pis que tout le monde l'a répété à sa place, croyant qu'il l'avait dit, parce qu'au point de vue des idées d'alors, pour être de son époque et de son pays, il le devait faire. Si donc un historien , doutant des circonstances matérielles de l'anecdote, la supprime, il a tort : il mutile le portrait du temps dont il s'occupe ; il est peut-être positivement vrai, certainement il est moralement faux. C'est en évitant un tort si grave qu'Hérodote a enregistré beaucoup de légendes peu probables , mais que l'opinion du miUeu dans lequel il les recueillait tenait pour authentiques. Cette opinion, ce miHeu, n'avaient pas d'autre façon de représenter des réalités obscurcies qui pourtant avaient existé dans une forme quelconque. Il feut donc louer l'historien de n'avoir pas épilogue sur la possibilité ou l'impossibilité de la tradition. Grâce à sa candeur, il a sauvé trois choses : la mémoire d'un fait quelconque devenu trop fruste pour être bien reconnu, et, toutefois, certain ; puis l'impression produite par ce fiait, qui, telle quelle, avait conservé de lui une image; en dernier lieu, la façon dont les peuples avaient conçu , formé et col«>ré cette image , ce qui permettait de conclure sur leur propre tempérament.
Hérodote était Asiatique. Cest en cette qualité qu'il introduit très-bien à l'étude des annalistes asiatiques. Ceux-ci n'ont pas les mêmes conditions de style que lui ; ils n'ont pas, du moins pour la plupart, le vif sentiment de la vie et de la réalité supérieure qui fait la meilleure partie de son charme ; cependant, ils possèdent l'es* sence précieuse de ce qu'on peut appeler sa manière : j'entends son absolu désintéressement dans les faits qu'il rapporte et dont le principal mérite à ses yeux est d'avoir été vus par lui , lus par lui , ou à lui racontés dans ses voyages. Quant à la valeur intrinsèque de ces faits, il n'en décide que faiblement; croyant tout, il ne se passionne guère, et c'est précisément ainsi que se présentent les meilleurs narrateurs orientaux. Ce qu'on leur donne leur plaît, les amuse extrêmement, et ils le livrent. Leur bonne volonté de le rendre tel qu'ils l'ont reçu est si grande, que (^ 'ordinaire ils n'hésitent pas à enregistrer les différentes versions d'un même événement, quelque divergentes qu'elles paraissent , et leur critique est satisfaite quand ils ont terminé un exposé de contradictions flagrantes devant lequel l'esprit du lecteur reste perplexe, par la considération décisive qu'après tout. Dieu n'ignore de rien.
Une telle méthode a l'immense avantage d'accepter pour incontestable la débilité fondamentale des témoignages humains et de conserver, en conséquence, beaucoup de versions que des esprits systématiques (ce sont les plus réellement crédules) auraient pris soin de laisser perdre comme ne cadrant pas avec les modes de leur conception. C'est en procédant de la sorte que les écrivains d'histoires qui ont composé en Asie d'immenses recueils de traditions ont emmagasiné sans choix, sans préférence, sans répugnance , la collection entière des épaves que le cours des temps a pu charrier jusqu'à eux. Si l'on considère ce que le système opposé nous a fait perdre en
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Occident , afin de servir des théories dont aucune ne doit paraître. désormais moins défectueuse que l'autre, on se sent disposé à payer de reconnaissance tant d'innocents compilateurs pour la bonne foi avec laquelle ils nous livrent des éléments dont nous sommes maîtres de faire ensuite ce qui nous conviendra le mieux.
Je viens de prononcer le mot « compilation ». Il ne faudrait cependant pas l'entendre dans le sens peu favorable qu'on attribue d'ordinaire aux œuvres rabaissées par ce titre. Les grandes histoires orientales sont aussi des monuments de l'art. L'art préside partout à leur construction et entre dans leurs détails les plus minimes. Ceux qui ont exécuté ces ouvrages étaient des hommes d'un mérite éminent dont le point de vue, pour être différent du nôtre, n'en est pas plus dépouillé des qualités inhérentes à tout travail supérieur de l'esprit.
Le plan sur lequel ces vastes tableaux sont conçus est uniforme ; il est consacré par l'usage des siècles, et je tiens pour assuré qu'à Ninive, à Babylone et à Suse, on a compris et écrit l'histoire d'après des données analogues. L'auteur expose en premier lieu la création du monde, raconte la vie des prophètes, arrive à Mahomet, et. ainsi se trouve complété le cycle de ce qui est antérieur , au moins quant au principe, aux différentes manifestations de la vie des peuples. La religion, née avant tout, précède tout. Ensuite viertnent les annales de la Perse, qui ont leurs racines dans les premiers âges du monde et indiquent le centre auquel tout se rallie. A mesure que les événements l'exigent , les Juifs , les Grecs , les Romains , les Francs ou Européens apparaissent sur la scène, et dans leurs rapports avec l'empire d'Iran ; on chemine ainsi jusqu'aux temps modernes où ces mêmes Francs, d'abord assez vaguement dessinés , prennent des formes plus précises et deviennent les Anglais, les Russes, les Français, mais
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tous se rattachant à Sem par Ésaû. Vers la fin du livre, l'histoire perd le ton narratif pour prendre les allures circonspectes , cérémonieuses et adulatrices du panégyrique. Il s'agit du souverain vivant, et on ne saurait en parler d'autre manière. Mais ce costume pompeux dont on le revêt lui est retiré aussitôt qu'il est mort , et passe à son successeur. De sorte que la flatterie ne trouble pas autant la mémoire des choses qu'on pourrait le supposer, son influence n'étant que temporaire. Telle est l'histoire orientale sous les mains des auteurs spéciaux. Ces créations généralement très-volumineuses se recommandent aux amateurs des beautés littéraires par un emploi illimité des artifices et des fleurs du style , de tous les charmes de la rhétorique et du piquant de la poésie didactique et morale. Mais, en outre, lues avec attention et dans leur ensemble, on y trouve un sentiment plus élevé et plus philosophique que les critiques européens n'ont été disposés à l'admettre jusqu'ici. Tout en leur rendant cette justice nécessaire, j'avouerai pourtant que ce ne sont pas les sources uniques où l'on doive puiser pour retrouver les traces du passé. Les chroniques provinciales, plus modestes, me paraissent de valeur plus grande lorsqu'il s'agit de goûter la saveur de faits caractéristiques et de retrouver des détails perdus.
Une préoccupation moins raffinée de la forme, un goût moins envahissant pour le beau langage, laissent les auteurs de ces livres topiques plus libres de réunir des curiosités. La pente à glorifier une contrée en conservant avec toute la minutie possible le souvenir des faits qui s'y sont accompUs ou des grands hommes qui y ont vécu, rend Técrivain particulièrement attentif à ne rien laisser inaperçu. Non-seulement il prend tout ce qui entre dans son cadre , bien que déjà contenu dans les histoires générales, il y ajoute ce que les documents locaux et la tradition
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Tel écrivain , par exemple , fidèle au point de vue mrsulman le plus strict , fait un effort constant et soutenu pour ne reconnaître que des personnages de l'Ancien Testament dans les héros les plus fameux des annales persanes. Aux yeux de celui-là, l'idée religieuse domine tout. Il habille les miracles anciens à la musulmane; il prend parti pour tel personnage qu'il déclare avoir eu la vraie foi , celle d'Abraham ou de Jésus, contre tel autre qui lui semble l'avoir combattue. Chez un esprit européen, une pareille méthode aurait de nos jours les résultats les plus tristes, les événements ne sortiraient que tenaillés et tordus d'une telle manière , qu'il serait impossible de les reconnaître. Mais les pieux mouUas, absorbés dans ces aberrations, n'ont pas même l'idée de rien tenter de semblablo. Le fait reste pour eux tel qu'ils l'ont reçu , ils n'y changent quoi que ce soit, et c'est uniquement dans les réflexions dont ils l'accompagnent et dans le jugement qu'ils placent à côté que s'étale l'effort de leurs théories. En faisant abstraction de cette partie de leur œuvre, la plus précieuse à leurs yeux , mais la moins estimable aux nôtres , on dégage sans peine et on reconnaît des fragments intéressants, conservant une véritable valeur que l'effort des temps et le malheur d'avoir passé par tant de mains différentes
avant de parvenir jusqu'à nous ne Teur a pas fait perdre. Les chroniques locales n'ont que deux inconvénients sérieux : le désir d'augmenter indûment la çloire du pays auquel elles appartiennent et qui les porte souvent à réclamer comme leur tel personnage qui n'est pas de la province; puis l'entraînement avec lequel elles font honneur des fondations de leursvilles, soit anciennes, soit récentes, à des héros de l'antiquité biblique ou persane avec lesquels ces villes n'ont absolument rien de commun. C'est à peu près tout ce qu'il y a de grave à leur reprocher, et de telles erreurs peuvent être combattues avec assez de facilité par le seid procédé de la comparaison des textes.
Une ressource très-grande pour la critique des œuvres empreintes d'un esprit trop mahométan , se trouve dans les écrits émanés des Guèbres, ou d'autres auteurs musulmans du nombre de ceux qui ont conservé dans le fond du cœur et dans les préférences de leur intelligence un goût plus ou moins vif pour l'ancienne religion nationale. Le nombre des historiens animés soit des premières dispositions, soit surtout des secondes, est plus nombreux parmi les écrivains provinciaux 'qu'on ne serait disposé d'avance à l'imaginer, et la chaîne des admirateurs secrets des temps primitifs s'étend sans interruption depuis le dixième siècle jusqu'à l'âge actuel. C'est un point d'une réalité incontestable et très-essentiel à noter, si l'on veut se faire un jugeraetft sûr de la valeur des monuments de l'ancienne histoire de l'Asie centrale, que si, vers la fin du septième siècle de notre ère , l'Islam est devenu la religion officielle de toutes les contrées comprises entre le Tigre et l'Indus , l'état de la conscience publique n'a jamais été un seul instant conforme à cette apparence. Jusqu'au dixième siècle et même plus tard, des principautés gouvernées par des dynasties mazdéennes ont continué à subsister dans la Montagne, dans ce Kohistan de Bey,