PREMIERS HABITANTS DES CONTRÉES IRANIENNES
Quand les Arians entrèrent dans les pays qu'ils venaient occuper, ils y trouvèrent une race d'hommes bien différente de la leur et que , par suite , ils considérèrent immédiatement comme impure, maudite et réprouvée.
Ces êtres, ces monstres, apparaissent dans les ouvrages liturgiques et dans les légendes sous un grand nombre de dénominations dont plusieurs éclairent assez le jugement. On les appelle PaYrikas , Agra-Maynyous, Drouyas, Noubys, Siyahs, Bedjdjehs, Daëvas ouDyws, Afryts et Djynns. Le Vendidad ne s'en tient pas ù ces désignations générales , il y joint un choix considérable de noms indiquant des subdivisions, tels que Maranya, qui parait s'appliquer aux
16 LIVUE I". — PREM. ET SEC. FORMATION DE L*IRAN. indigènes du Mazeiidéran , Çaourous, Zayrykhas, Akavashas, et d'autres.
Plusieurs de ces derniers noms, inventés après coup , et dans des temps où la tradition avait déjà pris des directions mythiques, ont, sans doute, une portée théologique ou morale. Ce sont aussi des épithètes insultantes. Il en est de même d'Agra-Maynyou , peut-être de Drouya. Mais Djynn est originairement la forme arabe du mot gériy qui signifie simplement « l'être , la créature » . Nouby veut dire a l'homme de race noire » . Siyah a le même sens. Bedjdjeh, surtout digne de remarque, n'est que la transcription sémitisée de 1 iranien «vegghêsouvaëgghês» , «l'indigène» , et Afryt se montre en rapport très-direct avec les mots «afer » et « Africa» ; il signifie donc à la fois le noir et le sauvage. Ceci rappelle que les légendes helléniques les plus anciennes plaçaient à l'orient comme au sud de la terre le peuple noir des Éthiopiens.
Avec le temps, on en est venu à. comprendre surtout sous le nom de dy w , et sous les appellations analogues, un démon, un être d'essence surnaturelle, essentiellement méchant, et surtout placé en dehors de l'humanité ^ Au début, il n'en était pas ainsi. Tout homme étranger à la race ariane était à la vérité un monstre qui n'avait de notre espèce que la ressemblance, encore se sentait-on disposé à la nier, pour s'attacher de préférence , et avec tout l'emportement de la haine , aux traits divergents. Il est certain aussi qu'à ces êtres malfaisants , détestés , on n'accordait pas une origine identique à celle de notre race. Cependant on ne mettait pas en doute leur réalité matérielle et positive. Le Vendidad distingue expressément le Dyw théologique du Dyw de l'histoire, créature
1 Lnssen, Indische AHerthumskundcy l. I, p. 535, remarque très-bieii que, dans rkistoîre primitive deFlude^ les démons Rakâhasas ne sont autres que lej tribus des aborigènes résistant aux Arians.
GHAP. II. — PREM. HABIT. DES CONTRÉES IRANIENNES. 17 de chair et d'os suivant lui. Un autre livre guèbre, de rédaction presque moderne, a aussi conservé le sens exact et la juste appréciation des faits; c'est l'ouvrage intitulé « Tshehar-é-Tjemen », les Quatre Prairies; il y est dit que le mot dyw désigne un être furieux et terrible, mais nullement un génie ou un géant, comme les ignorants le prétendent. D'ailleurs, s'il est un point bien établi dans les annales primitives, de quelque côté qu'elles viennent, c'est l'existence sur le globe de populations qui ont précédé riiomme et que celui-ci a dû combattre, soumettre, détruire ou s'assimiler avant de pouvoir asseoir sa royauté. La Bible, dans ses premiers chapitres, antérieurs ou postérieurs au déluge, est pleine d'indications obscures peut-être , mais puissamment affirmatives au sujet de ces hideux aborigènes. Les traditions arabes sont plus explicites encore ; elles admettent plusieurs dynasties de djynns qui ont successivement possédé la terre avant la création de l'homme, et qui , enfin , de plus en plus clair-seuiées , se sont résumées dans Éblis. Ce terrible ennemi de notre espèce n'est autre qu'un Satan , étranger à la race angélique, par conséquent tout différent du Satan des Hébreux. Sa haine pour les fils d'Adam se fonde sur la violation faite à leur profit d'un droit souverain qu'il a perdu, par sa faute, il est vrai, et celle de ses ancêtres, mais qu'il n'en prétend pas moins maintenir contre Dieu lui-même.
Cette conception est au fond purement arabe; elle n'a surtout rien de biblique. Elle est plus ancienne que l'époque où les tribus delà Péninsule commencèrent à goûter les idées des Juifs relativement à Ismaël, et longtemps avant Mahomet, les hommes du désert portaient volontiers le nom d'Abd-oul-Djynn , « le serviteur du djynn » , car l'antique ennemi avait fini par l'apothéose. Les Tonoukhites de Kodhaa adoptaient particulièrement le culte de cette per-
sonnalîté devenue obscure par suite d'une substitution d'idées diamétralement contraires , fait commun à toutes les branches de l'histoire religieuse; il n'est rare nulle part de voir le mauvais esprit, détesté la veille , adoré le lendemain.
Quant au dyw, habitant autochthone des contrées envahies par les Iraniens , la tradition décrit avec soin ses principaux caractères physiques. Cette créature odieuse apparaît dans une stature qui dépasse la mesure commune du corps humain; elle a les dents longues et saillantes. Plus tard , on a dit que ses oreilles étaient grandes et détachées de la tète : c'est pourquoi on lui a donné le titre d' « Oreilles d'éléphant » . Le portrait du nègre est complet et la ressemblance absolue .
A côté de la description des signes physiques se place celle des caractères moraux. Le dyw est querelleur, malveillant, menteur, pauvre, malsain, paresseux à l'excès. Féroce comme les animaux des bois, sinon plus. Parce qu'il ne fait rien, il ne possède rien. S'il prend quelque chose, il le détruit. Il n'a ni champs ni maisons. Il est vaguant dans les montagnes, cherchant à assouvir sa faim ou à mal faire. C'est le pareil des Khorréens de l'Écriture : « de disette et de faim se tenant à l'écart, fuyant dans les. » lieux arides, ténébreux, désolés et déserts... chassés » d'entre les autres hommes..., habitant les creux des » torrents, les trous de la terre et des rochers, s'attrou- » pant entre les chardons, gens dé néant et sans nom, » abaissés plus bas que la boue. »
Non-seulement les dyws ne veulent pas travailler, le travail d'autrui leur est odieux, et le Vendidad dépeint fortement cette horreur du sauvage pour l'aspect même de la vie sociale : « Là, dit ce livre, où se voient des » arbres fruitiers , les dyws sifflent; des nourrissons , ils » toussent; des épis, ils pleurent; des moissons épaisses,