THÉÂTRE DES JEUNES ÉLÈVES
me Dauphioe.
Quand vous avez traversé le Pont-Neuf, saké la statue de Henri lY , et que vous entrez dans la rue Dauphine , vous ne vous douiez guère , en passant devant la maison n^ 24 » qui kk face à la rue du Pont-de-Lodi» que là, il y eut un théâtre , théâtre d'enfants qui ont presque tous jeté un grand éclat sur ('ait dramatique.
Avant que le théâtre des Jeunes Elèves de la rue Thionville fût bâti , vers 1 799 ou 1 800, il y avait eu en son lieu et place une salle de vente , un club patriotique et un corps-de;garde.
Ce fut donc vers l'an viii ou l'an ix de la république, qu'un sieur de Metz'mger , menuisier ^n bâtiments , y fit construire une jolie petite salle de spectacle. Cette salle modeste contei^ait seulement deux rangs de loges, un orcliesr tie, des baignoires , un petit parterre et deux loges d'avant-scèjie.
Un comédien nommé Belfort , qui tenait à Paris un bureau d'agence dramatique , ouvrit
ce spectacle ; plus tard , il s'adjoignit M. Cons-
de Genève. Cette entreprise fut encore exploitée
par MAL Dûcfeuil et Pellexiei* de Yolmeran-
ges.
Belfort engagea des artistes de l'âge de six
jusqu'à seize ans. II prit pour instituteur Dor-
feuii. On exerça d'abord les élèves dans la salle
des J)élassements comiques , boulevart du
Temple.
*. On représentait sur le théâtre des Jeunes
Êlères tous les genres , depuis la tragédie jus-
qu^u ballet-pantomime.
*' C'éèt là que furent joués pour la première
fois le^ Paysan perperti , Ciémcncê et TVaUkmàr , T^oits tes niais de Paris , folie fort originale de M. René Perrin , qui donna aussi Fitzffenri , ou ia Maison des Fous ; f Amour à f anglaise , de M. Rougemont , le Concert aux lOhûfftpS'Èfjrsées^âe W. Dumei^san.
On y donnait beaucoup d'ouvrages du vienx répertdîie , surtout des opéras comiques.
€e théâtre eut aussi de petites guerres intestines à une époque où Pelletier de Volmeranges emmena une partie de la troupe jouer au théâtre Mareux , rue Saint-Antoine.
Vers la fin de i8o5, MM. Belfort et Constant Tiby cédèrent leur théâtre àMM. Duportet Maxime dé Redon , qui ne purent tenir longtemps ; alors les acteurs se nikent en société, et
jouèi-ent jusqu'à la- fermeture, qui 91U iî^u ti^ juin 1807. Peudantles chaIeui.>)OU emmenait luelquefois uue parue de la tixiupe bàt^4^ oumées eu province. j
Cette salle , par la suite , fut utilisée ; ou y (Ouait la coméûie bourgeoise , ou Ton y daj^ ualt des bals. Eu 1826, elle fut,déuu>lie et remplacée par uue graude et belle, luai^iitii.
Les auteurs qui tiavaillaieiU pouL* ce ibéaliiQ étaient d'abord : Félix Nogaret, plus, connu sous le Dom de l'Ai'istenète françaU » au diift censcui's du gouveriuement impérial»
Ce vieillaixl était bien le censeur le plus censeur de tous le» oàiseuii»-; les plaisanteries les plus innocentes lui paraissaient des monstiuosités.
M. de Rougeuiont avait donné au Yaude-* ville une pièce intitulée : les Amanu F'ai^s ; M. Duhoifit, magistrat honorable et L^inm^ lies spirituel , était alors préfet de polioe. Dan^ sa pièce, M. de Rougemont avait indiqué, parmi les personnages , Dubois, valet foarttc et intrigant. Le ceuseur raya ce Aom , et mit eu inarg^ du manuscrit : a Changez le nom de Dubois , par respect ]>our M. le préfet de. po^ lice. »
Le même censeur disait aux auteurs q^i ba-taillaient pour obtenir un mot ou uu couplet : " Messieurs, ça vous est hîoa facile ikAive ; mais, quand le ministie m'aura doAnç. un £QUp
de pied daas le .... me le rendrez-vous ?. .. » C'était, du reste, un foit honnête homme » vivant d'une façon originale, ayant assez d'instruction et ne manquant point d'esprit ; mais il ne pensait pas que l'on pût censurer une ' pièce de théâtre sans lui faire de larges amputations.
Ensuite venait le chevalier de Gubières-Palmézeau, si connu par ses bw'sersei ses tragédies; cet homme eut le courage de refaire HippolYte après Racine. C'était lui que feu Antignac designaity quand il disait dans une chanson :
Puis sur la scène, à la sourdine.
Un auteur qui n*a pas de nom, Pour nous faire oublier Bacine, \ient de ressusciter Pradoo .
Puis Pelletier de Yolmeranges , faiseur de drames larmoyants , dont les phrases étaient d'une longueiur incommensurable.
Un jeune enfant lui répondit un jour le mol du soldat romain :
« Yous vous plaignez que je ne sache pas votre rôle en huit jours ; vous qui l'avez écrite je vous le donne en quinze. »
Cet auteur a pourtant fait quelques ouvrages qui eurent de grands succès, entre autres : Les rrèràs à tEpreiwe et le Mariage du Capucin,
Enfin, Al. Aude, père des Cadet liousscl^ Moline, Roidiier-Deschamps, Brmiot, rédacteur
itsPctùes'-Jffichcs; DHport,Defjesuoi, Coupait, Décourt , Grétry, neveu du grand couïpositeur.
Madame Belfort, femme du directeur, y .fit représenter le Saut de Leucade et la FanUlle portugaise. La comtesse Fanny de Beauliainais y donna aussi plusieurs ouvrages.
L'orchestre.était dirigé successivement par les sieurs Raymond, Roselly, Cuisot (père de Factrice) , Arquier , Bianclii et Naud t ; ce dernier est actuellement nmsicien au théâtre des Vanetcs.
Cest sur le tliéàtre des Jeunes Elèves que fut représenté pour la premièn? fois un ouvrage intitulé : Gibraltar^ de M. Charles Maurice, rédacteur-propriétaire du Courrier des Théâtres. Cette pièce eu cinq actes était composée ainsi i
— ,-.-w — .^.«. ..*,. ..^ , ,^» vA*n|wiwnic , eu vau** deville. C'était toujours la même action, toujours les mêmes personnages. C'est le premier ouvrage de ce genre d'originalité qui ait été joué.
Firmin a commencé sa carrière dramatique aux Jeunes Elèves. Firmin fut tout jeune ce mi'il a toujours été, vif, boudlant, impétueux.». Cest Facteur des sentiments exaltés, des larges passions ; l'acteur qui renme, qui entraîne les masses. Il a réchauffé parfois des œuvres un peu froides i et certains auteurs lui ont dû sou-
vent des succès qu'ils n'auraient pas obtenos avec un coiiiédieu moins chaleureux et uiolas emporté que lui.
Fontenay s'est élancé du même théâtre sur la scène du Vaudeville. C'est un comédien pleia de tact , de prudence ; un acteur aux niauières polies, au jeu pos*^, soignant son costume comme
' son débit , et composant un rôle à merveille, 11 s'est fait remarquer dans beaucoup d'ouvrages.
Une fodc de jeunes talents escortaient les notabilités d'alors. Desprez , le fils de Tacteur qui jouait les confidents au Théâtre - Frauçais.
' Roussel se montrait d^jà bon couiédi^n daus Soliman des 'trois Su flancs • et It» ciievalicr à la Fee i rgèle, Roussel a joué depuis à Louvois et au Gymnase.
ijemonnier sortit aussi des Jeunes Elèves pour aller à Rouen, et vint uccuper à l'Opt'ra-
' Comique la place que ses talents, sn bonne ieuvm l'appelaient à remplir. Guénée qu'on a vu aa Vaudeville et aux Nouveautés; Edouard . Ozaonés, Pélissier, qui furent aussi à Louvois et à l'Odéoii ; (Uf^ment , qui joua longtentps à Ver» sailles ; Lepeintre cadet ; puis un eniaiit qu'on appelait Tourin , et qui jouait le Cfmudronnvt ée Saint^Floui comme l'acteur le plus exe/t4 outéiê înxixJ en ne.i Êlci^es.
^ Les femmes l'ont emporté par le nombre, d prelque toutes sont devenues des acUices d'unt
taute portée. Je place ^ en première ligne nadaine . Rose Dupuis, cette bell^. et honxmj^, oinodieniie, si pleine de grâces , c|e senj>lbLité, actrice dont le cliarme est inexprimable ,, uiit la voix est douce comme la cloche loinline de Termite quand, elle appelle à l'a/idus..,.
Diriez -vons pas que sur la scène elle est liez elle ? qu'elle cause avec sç3 iaimis ? qu'elle ouQe des ordres à sa famille?.... GVst encore, n dernier parfum qui s'exhale du grand^ iiéàtre fondé par Poquelin , val^t de chambre u grand roi.
Madàiye Régnier, qui jouait les duègnes à louztï ans , comme plus d*une comédieune 4 [uaraiite, actrice au jeu fm, au débit vif, presaéy p'ntuel, au style bien ponctué, biep accentué, oss'^dant , par iiHuition , Molière , R,egiiavd'9 esajje et tous les grands écrivains,
^ladeiuoiselle Motte , qui se fit applaudir omme cantatrice dans toutes les capitales i eU^ Itatitait si !)ien le bel air de Moniano et S(épha^
€ : Oiu^ c'est demain^ demain que l^hjrnienée.j l^i'oQ la surnomma Montano, Sobriquets d'arêtes, vous valez mieux que certains noin& î^ ,
Puis venait Henriette Cuisot, cette grande 3ruiie à rceil vif et noir, au regard de ieu, à ^ démarche hardie , chantant le vaudeville ivpc abandon , enlevant un couplet avec une itlresse inconcevable. Cuisot, bonne cama-
rade , toujours naïve , quelquefois spirituelle , cette pauvre Henriette est morte dans Tisoleiiient ; sa mort fut si spontanée , que ses camarades n*eureut pas le temps d'en être prévenus; Elle s'en alla toute seule , elle qui avait vu tant de fois la foule sur ses pas. C'est amer ! Pauvre femme !
Aldégonde , petite actrice agaçante , mettant beaucoup d'esprit dans son jeu ; elle avait joué la comédie au théâtre Molière , quand il avait pris le nom de Variétés étrangères, sous la direction de M. Boursault ; elle annonçait tant de dispositions, qu'on l'avait surnomma la pe< tite Mars du quartier Saint-Martin.
Adèle Lemonnier, sœur du comédien dont je viens de parler , épousa M. Boussigne , artiste dramatique; de cette union naquit madame Théiiard du Vaudeville , talent héréditaire l transmission du sang !
Une toute petite fille, entrant à peine dans l'adolescence , portant une jolie ligure pâle , mais ronde, mais douce, mais charmante, yeux vifs, sourire gracieux, maintien décent : Pauline était son nom La première fois que je la vis , elle jouait l'Amour dans une féerie; on la retirait d'une corbeille de fleurs. Si bien que d'abord on ne la reconnaissait pas.
Mademoiselle Pauline, étant encore enfant , apportait déjà ce soin, celte exactitude qu'elle a toujours conservés depuis ; peu d'actrices ont
}H)rté la cornette avec plus de mignaidise , le bavolet avec plus de gentillesse : V^^^î^ ^^^ charmante laitière suisse^ une suave rosière.
Toujours bien soignée , bien corsée , bien épiu^lée 'f jouant un rôle à la centième représentation couiuie à la première , espèce de marquise en cotillon rouge ; elle aurait mis des mouches dans Perrette, qu'avec sa jolie figure ça n'aurait pas été un contre-sens.
Puis une Virginie Legrand, qui plaît en province ; puis une Agathe Martin , qui est devenue une excellente danseu>e ; puis une belle personne du nom d'Arsène, qui se fit distinguer au Vaudeville, à côté de mademoiselle Betzi , sa jolie sœur. Mademoiselle Betzi , retirée du lliéâtre , vient, jeune encore , de succombera une maladie longue et douloureuse : fosse fi-aichnuent ouverte!.... terre mouvante!.... silence et respect! ....
Puis une jeune personne du nom de Mitonueau, qui jouait les duègnes, et que Ton applaudissait à la Gaité il y a quelques années ; enfin une autre petite duègne , appelée la petite Bai-doux , qui phrasait à merveille. Presque tous ces enfants demandaient à faire les vieux ; c'était vraiment original de les voir se grimer la figure avec des épingles noires et du charbou hrùlé.... Cette petite Bardoux était impayable dans madame Femelle , quand elle disait ; MifrchonSj ganpe! marchons!
Attention, messieurs et mesdames! que la trompette sonne, que le tambour batte aux champs; pavoisez vus fenêtres, sablez le devant de vès portes pour voir p.isser... Fréti'ilonf. .. vous ne vous y attendiez point, n'est-ce pas? Eh! oui , c'est Virginie Déjazet que je vous annonce ; Yirf^inie, la spécialité de l'époque , la femme par exct'llence, la comédienne excentrique; oui, Virginie qui est aussi sortie de cette brillante pépinière ! Je la vois encore dans Fanchon toute seule. C'était déjà une àctiicc. Elle n*était guère plus grande que sa vielle. Après la pièce, on se la passait de main en main dans les loges , pour lui donner des bonbons. Quand elle entrait en scène, son œil perçmt mesurait l'espace qui la séparait du piiblic, avec cette assurance que donne un grand courage. Dans le présent, elle voyait l'avenir ; rien ne l'effrayait , rien ne l'arrêtait. Elle st^mblait dire comme César : A moi le monde! Virginie est une heureuse exception, elle peut tout dii*e| et tout faire, parce qu'elle ne dit et ne fait rieo comme une autre. -
Elle chante le couplet comme Désaugiers chantait au caveau moderne ; elle dam comme Taglioni , fait des armes comme Grisi elle est femme, elle est homme, elle est to ce que vous voulez.... Elle parle tontes l langues, tous les idiomes, tous les baragouin ça lui est bien égal à elle.... Elle a été tout
qu'il est possible d*étre ; villngeoise , gritette , reine , impératrice , page ; elle a été Henri IV» Louis XII , Louis XIII , l^uiit XV ; elle a été J.-J. Rousseau, Yoltaiie. Yiiigiaiea été décorée des ordres de tous les souveiaius de l'Europe ; elle a poité le bonuet de la liberté et le petit chapeau du grand boinme.... En Voilà des extrêmes ! Elle s'est baitue à Wagram , a été blessée à Eylau , a déieudu les outtes Saint- Cliaumont ; je crois même qu'elle a signé comme maréclial de France les capitulations de xBi4 eti8î5!
Je l'ai vue dans la même soirée porter la :apote de Napoléon et la veste du gamin ; je l'ai entendue dire : « Soldats , votre empereur ^st content de vous l » et, l'instant d'après, s'é- :riei' : « Ah ! c'te tète ! » Eh bien ! je pui9 t'Ous affirmer qu'elle était sublime dans les deu3^ oies.
Allons, Virginie, à toi le rire, à toile tbéâtref -ois toujours gaie , bonne , folié , toujours entamante , toujours délirante! mous$e; niousse oinnie le Champagne ! retombé en ' gei'beq blouissantes ! éparpille-toi en bons mots I.... it les générations futures sVcriêront ; II y eut in César , un Capitole, un Alexandre , une^ îoloime , un Bonaparte et une Virginie Déaict!....