‹ Histoire des petits théâtres de ParisChapitre 9 sur 44 · THÉÂTRE DE LA CITÉ · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE LA CITÉ

Yoici venir un théâtre fondé sur les ruines d'une des plus vieilles églises de Paris.

Saint'Barthélemy fut d'abord chapelle du Palais, puis église royale et paroissiale. Ellèét^t située rue de la Barilierie, en face du Palais de Justice.

Le comte Eudes , élevé à la dignité de roi, la fit construire ou réparor en 890, 891. Eu 91 5, âahator, évêqued'Aleth, en Bretagne, craignant les effets de fa guerre que faisait Ridiard , duc de Normandie , à Thibaud , comte de Gliartres, vint y déposer ime grande quantité de reliques, panni lesquelles on comptait les corps de dishuit saints.

Cette église perta quelque temps le nom de Saint>Magloire ; mais, en i i4o, elle prit celui de Saint-jBarthélemyy qu'elle conserva jusqu'à son entière extinction qui arriva en 178^.

D'abord , cpielques pierres se détachèrent des piliers du chœur ; voyant que l'édifice menaçait ruine , on enleva à la hâte les vases sacrés et tous les objets les phis précieux , et peu de temps

après réglise s'ëcroula avec un fracas épou- Tantable.

On se mit tout de suite à la reconstruire ; déjà le portail était terminé , déjà les piliers de la nei s'élevaient, lorsque la révolution vint suspend re les travaux .

Saint-Barthélémy prévoyait-il que son église deviendrait un lieu de plaisir et de licence? Ëtait-ce un avertissement quUl voulut donner aux impies , en s'écroulant juste à l'époque d'une révolution qui devait renverser les autels et faire de tous les lieux saints d'horribles lupanaires?...

D'un autre côté , le peuple de Paris y à qui le nom de Saint-Barthélémy avait porté malheur en i5^2, voulait-il prendre sa revanche deux cents ans après , en choisissant la demeure du saint malencontreux, pour y effacer les traces de sang par d'ignobles saturnales?

Le théâtre de la Cité fut bâli vers 1791 , par un architecte nommé Lenoir (1) et Saiut-Elme, son neveu , qui l'administrèrent pendant quelque temps avec intelligence. Beaucoup d'ouvrages du répertoire du lliédtre des Variétés aumsautes, situé au Palais-Royal, près la galerie de Bois , y furent transportés ; grand nombre

, (0 Cehù qui fonda le musée des Petits«Augnstms, et àqni Ton egt redevable de la conservation J'im grand oomhrc (VaDriens monuments-.

de comédiens du même tbéâtre formèrent \e noyau.de la nouvelle trou|>e de la Cité. Comme oh avait conservé quelques restes des vieux bâtiments , on arrivait dans la salle par plusieui'S cd: T'dors tristes et sombres ; il y avait sous le vestibule , flans ces longues galeries , quelque cliose qui sentait l'odeur du cloître... ; quand je traversais, en i8o5j ces voûtes silencieuses pour aller faire répéter un de mes premiers vaudevilles,'il nie semblait toujours voir un saint fantôme se dresser dpvant moi , et me dire en secouant la poussière de son linceul : u ïeuiic Lomme! où vas-tu?»

Bieij que ce spectacle fût situé dans un des quartiers les plus populeux de Paris , sa destinée ne fat jamais brillante ; dans tVspace de quinze ans, il fut ouvert et fermé vingt fois. On y essayait tous les genres, et pas un ne pouvait s'y acclimater.

Le 20 octobre 179?, le théâtre s'ouvrit par une représentation au bénéfice des citoyens de la ville de Lille. On y joua la Mère rwaie, la JSUtii aux Aventures^ et Tout pour la Liberté,

A dater du 23 brumaire an ii de la république (1793"), ce théâtre quitta le nom de théâtre du Palais , et prit celui de Cité- Variétés Le mot palais blessait sans doute les oreilles de nos réptiblicains farouches, qui, plus tard, se laissèrent apprivoiser par des dignités , des rubans et des places.

Dans rorigine, on y jouait des drames , des comédies et des opéras. Les auteurs qui se consacrèrent le plus à ce tliëatre élaieni : Duinaniant , Picard , Pigault-Lebrun , Desforges > Patrat , le Cousin Jacques . Planlerre , Aude , TissotjDorvigny, Plancher Va Icour (qui, comme on Ta vu, s'élait fait appeler Aristide), Martainville, Dorvo, Ponipigny, Camaille Saint- Aubin , Armand Charlemagne , Durray-Duméuil, Cuvier, Sevrin , Armand Gouffé , Georges D ival , Henrion ; plus tard , Hapdé, Servières , Rougemont , Dumersan , Moreau , etc.

Il existe peu de thé^lres à Paris qui aient compté autant d'acteurs de réputation. Lts principaux étaient : Beau lieu, Samt-Clair, Pélcier, Birutteau^ Frogère, Varennes, firuuet,Tier€elin, Closel, DavaK Villent^live, Armand Verteuil, Cartigny, Mayeur, Tautin, Laffi*te, Bithiner, Raffiiie, Gougibus, Dumont et Frédéric ; Faure, actuellement à la Comédie-Française, y dansait dans les pantomimes. Comme actrices « mesdames Potier, sœur de notre grand comique , Saiiit-GUir, Pélicu'r, Leloutre, Ta braise aîn^e, Tahratse cadette, Cartigiiy, Julie Pariset, Cliénier, Laçai lie, Drstrées, Cléricourt, Koseval, la petite Frogère , etc.

On a remarqué que le théâtre de la Cité, construit sur remplacement d'une église, fut celui où l'ou joua le plus de pièces révolu-

iionuaires , et $ur(out le plus d'ouvrages dirigés conire la religion et les prêtres.

La folie de Georges ^ Maral^ ou VA mi du Peuple ; te Tombeau des Sans^Culottes^ la Mari de Èeaurepa're j les Moines gourmands y les Dragons et les Bénédictines , les Dragons en cantonnement y A bas la Calotte y V Esprit des Pr€tres\ on y l'ejoua aussi le Jugement dernier des Rois^ de Sylvain Maréchal , auteur du fameux dictionnaire des Athées, Dans celte pièce^ ou vovait la czarine danser la gavotte avec le pape.

Le libraire Barba y dëbuia, en 1795. par le rôle de Frontin , dans Guerre ouverte. L'acteur Michot et la jolie comédie des Étourdis d'Andrieux avaient monté rimaginaiion du jeune libraire Cependant il quitta bientôt la scène pour se livrer entièrement à son commerce; mais il était écrit que Barba devait occuper une place honorable dans Thistoire de notre théâtre; car cet éditeur infatigable a jeté dans le monde littéraire plus de six millions d'exemplaires de tragédies, comédies , opéras , ballets, pantoi mimes , libi^tti , programmes j etc. Barba vivrai comme Barbin.

Une aventure originale précéda sa retraitej Un jeune homme ayant attaqué sa personne e1 son commerce dans un journal rédigé par Lepao^ Barba ( i ), dont on connaît les forces athlétiques,

(i) G'«st lui qui m'a GotDmuaiqaé celte anecdote.

le guetta uu soir à la sortie du spectacle ; après s être bien assuré qu'il était Tauteur de l'article diffamatoire, il l'étreiguit dans ses bras, conuiie le serpent de la fable eolaça les fils de Laocooxi; puis il se laissa glisser par terre en l'entraînant 5ttr lui ; après lui avoir infligé une forte correction , Barba se mit à crier au secours. La garde arriva , on emmena les deux champions aa poste du Pont-Neuf, et Ton allait conduire le malheureux jeune homme à la piofecture , lorsque Barba intercéda pour lui ; le battu fit des excuses au battant , et l'affaire en resta là. Martainville débuta aussi au théâtre de la Cité , dans Fronlin tout seul y ou le Valet dans la Malle , vaudeville d'Ernest Glonard. Si Martaiaville n'obtint pas de succès comme comédien , il s'en est dédommagé comme auteur et comme publiciste. Aussi disait-il souveut : « Je M me sens toujours porté à Tindulgence quand » je parle des comédiens qui ne sont pas bons, u car je me rappelle que j'étais bien mauvais ! »

Un auteur fit représenter à la Cité l'Epoux républicain. Un mari dénonçait sa femme aucoQiité révolutionnaire comme aristocrate. Après la représentation, on demanda l'auteur, qui par mt en carmagnole , le bonnet rouge sur la tête, salua le public et dit d'une voix émue :

« Citoyens, je n'ai pas eu de mérite en traçant » ce petit tableau patriotique ; quand le cœur » conduit la plume , on fait toujours bien , et je

M suis sûr qu'il n'y a pas dans It salle ua mari n qui lie soit prêt à fairo comme niun Époux n républicain, »

Une salve d'applaudissements accueillit cette singulière haran^^ue conjugale. Quel délire!....

Plus tard, la réaction fut violente; ua avocat nouuué Ducaucel donna flniérivur des GtmiUs réi'olulionnairrs , ou les Arîstides modernes Cette satire sauglaute d*UQe sanglante époqi.e obiiut un succcs de l'ureur ; deux cents l'eprésentatiom ne suffirent pas aux Parisiens pour satisfaire leur avide curiosité.

Brunet , nouvellement arrivé' de la province et qui avait débuté au théâtre de la Cité, jouait dans cette pièce le rôle de Vilain, le portier du Gointté révolutionnaire. Quand Manlius-TorqiiaiQs lui disait : « Viens ici , VUain ; il me prend envie de » te débaptiser-.. Il faut que je te nomme Torn quatus. «Brunet répondait avec son iugénuit^ connue : « Du tout..., par exemple !....qu*est- I» ce que ma marraine dirait?..; Vilain je suis, >» et veux rester Vilain. »

La pantomime est le genre qui fit le plus d'argent au théâtre delà Cité. C'est là que lureul représentés la Mari de 1 urenne^ le Damoiseici la BergehVe ^ la Fille hussards les ^Fé nia ions de saint ' Antoine ^ tes Inca.^ ^ CU'ommc vert, * Tttrlûtuhi^ Empere:tr de l'it^Verte et le Mogolf ou la l'élle du Sérail. Les chevaux de Fraucooi

j obtinrent nn grand , stircès et y firent d'exelletUPs recettes. On l^s faisais figtirer, d^ips le^ lantoliiimes, ce qui (!onnait beaucoup d^attraît

ces sortes de représentations.

Un soir, un des plus beaux acteurs delà troupe, e veux dire un des plu$ beaux chevauXt le jeupe >reniier, touilla dans ToiThestre et faillit se Âisser la jambe , il en fut quitte pqur garder Vclirie pendant buit jours , et reparut plus su- >erbe que jamais. Sa rentrée fut annoncée sur 'afiicbe et le puMic s'y porta en foule. L^acteur 'questre reçut des spectateurs un accueil qui. lut lui prouver combien t) était aimé. Il fi|t[ edemandé après le spectacle, et peu s^eix fallut qu'on ne lui jetât des vers et des cotu'onnes.

Dans un cbnrmant vaudeville de Dieulafoi, Jouy et Longcliamps, appelé te 'l'ahleau des Sahines , et représenté à l'Opéra-Comique national , le 9 germinal an vm, Dozainville cliantait le couplet que voici, en parlant des pièces où les chevaux de Franconi paraissaient :

L^aiiteur de ct*s beaux intermèries, A'ix piiS'ioQs sait mettre un frrio.

Avec iles acteurs quadrupèdes, L*intti<'Uf doit aller bon l'rntn .

Par malheur pour la troupe équestre, On ni^i lit ()ue ce mois dernier»

Le trop foug'ieux jeune premier S'e.st li>is.sé lomber dans Torcliestre.

En Tan x (1802), des chanteurs allemands

exploitèient la salle de la Cité., qu'ils appelèrent théâtre de Mozart, On y donna plusieurs opéras du pays : te Menteur des CourSy le T^isionr naire , le Mari jaloux. L'ouvrage le plus important fut le Miroir d'Arcadie^ opéra du compositeur Sysnieir, et surtout rEnlèi^ement du Sérail de Mozart. Les chanteurs qui s'y firent entendre étaient : Hoffmann, Reiner , Walter, Cindler; les dames Welner, Renier, Luders. Ce spectacle ne réussit pas. Les bouffes commençaient à s'acclimater ciiez nous ; les Piccini, les SaccLiini avaient commencé la révolution musicale que Rossini devait achever plus tard.

Ainsi que je l'ai dit , le théâtre de la Cité eut des phases mallieureuses ; il subit tous les modes de direction, il fut même dirigé par une compagnie d'acteurs-spciétaires.

Yers la fin de l'année ]8o5,racteur Beaulieu tenta de relever le théâtre de la Cité. Comme il avait eu une grande réputation dans les niais (c'est lui qui avait créé Cadet Roussel , V Enrôlement supposé^ et le fameux Ricco)^ fieaulieu espérait que le public se ressouviendrait de lui ; mais le public est oublieux de sa nature, cet acteur avait vieilli , de jeunes réputations surgissaient, Brimct avait grandi, Brunet était â l'apogée de sa gloire.

Beaulieu avait une imagination ardente ; quand il prit le théâtre de la Cité , il dit à quelques uns de nous, qui étions les jeunes hommes d'alors : « Je brûle mes vaisseaux.. , et si je

» ne roussis pas , je me hrule In cervelle. » Nous le rassurions en le plaisantant , et nous lui donnions des espérances que nous étions loin d'avoir. Voilà qu'un jour Beaulieu conçoit le projet d'étonner la capitale, il nous annonce sérieusement rintention où il était de se montrer dans un rôle tragique.

Nous ne pouvions croire à cet acte de folie; mais un matin on lit dans Paris : « Mahomet^ tragédie de Voltaire, dans laquelle le citoyen Beanlieu remplira le rôle de Mahomet, suivi de r Enrôlement supposât comédie de Guillemin, dans laauelle le citoyen Bcaulieu remplira celui de Guillaume. »

 cinq heures du soir, une foule immense assiégeait les portes du théâtre de la Cité. Sept heures sonnent , la toile se lève , Beaulieu paraît ceint du turban , le poignard à la hanche gauche ; un silence profond règne dans la salle, à peine osaitron respirer. Pendant la première fecène , Pacieur étonne par Quelques éclairs , une tirade débitée avec chaleur entraine les applaudissements ; mais bientôt le naturel revient; Pacteur s'intimide , s'embarrasse , quelques gestes grivois trahissent le niais par excellence , et avant la fin du troisième acte Ma«homet est forcé de quitter la scène ; la veste de laine remplace le dolman damassé, une perruque rousse succède au turban , la prose de Guilleniin tue les vers de Voltaire , et le

public , fâché d'avoir affligé un acteur qu'il 9vai( tant aimé , le redemande après 1^ pçiite pièce ; niais le coup étaii porté ! liiahomet avait tué Guiilaume, Quelque tenips après, Beaulieu, qui était tombé dans une mélancc^ie profonde, se brûla la cervelle par une belle journée d'été.

Il était environ quatre heures de l'aprèsmidi ; j'allais au théâtre; Beaulieu logeait au deuxième étage sur le devant dans la maison du caie qui existe encore aujourdui. Je débouchais par le Pont-au-Change , j'étais sur la place du Palais de Justice, vis à vis le tliédtre ; j'aperçois Beauli«u à sa fenêtre, je lui fais un signe de }o\x\ , i]i y répond. Â peine ai-je fait quelques pas, que j'entends la détonnation d'une arme à feu... C'était rinfortuué comédien qui avait cessé de vivre.

/e nie rappelai alors qu'il nous avait dit : u Si » ieae réussis pas, je me tue!... »

Après la fermeture déBnitive , la salle de la Cité reprit le nom des Veillées , ensuite elle s'appela le bal du Prado, nom qu'elle a to*i« jours conservé depuis.

Le foyer public, et plusieui*s autres pièces, sont devenus des loges de franc-maçonnerie. Dans la plus bflle , on voit encore un trône et deux fauteuils dans lesquels se sont assis Napoléon et Joséphine, qui y présidèrent une fête otdoptioiî donnée parle maréchal Lannes et le général

Poniatowski , qui y tous le$ deux , étaient vénérables de loges.

Il existe à l'entresol un joli petit théâtre bourgeois , où Ton jonait la comédie eii société; nviis conforniéuient aux ordonnances , M. le préfet de police fit défendre, en iSsS , d'y donner des Fepr«^seDtations.

Les machines du théâtre furent achetées, en 1808, par M. Bourguignon, directeur de la Gaité ; elles ont été consumées dans l'incendié de 1 835, attendu que tout doit finir. Sous la gale^ rie qui conduit de la me de iaVieille-Bouclerie au quai aux Fleurs, on a constiiiit de petites b6oti« ques qui , malheureusement , sont inhabitées ; ce lieu étant trop sombre et point assez fré*^ qaenté. Les dessous du théâtre sont aujourd'hui transformés en espèces de caves qui servent dé serres chaudes , et dans lesquelles lés jardiniers et les pépiniéristes déposent , après leur marché, les fleurs et les arbustes qu'ils n'ont point vendus.

Au milieu de ce graiid bouleversement, quelqaes vieilles colonnes sont l'estées debout .., de vieu^ chapiteaux sont demeurés en place.... Dans une petite cour on remarque deux ou trois débris de pierres tumulaires qui servent dépavés.

Hélas ! peut-être moi-même ai-je foulé aux

pieds les noms effacés de quelques martyrs , où

ceux de quelques saints évêques ! . • .

Voilà tout ce qui reste aujourd'hui de Téglise de Saint-Barthëleaiy, édifiée ou réparée par Eudes, roi de Paris.

Qui sait si la Terreur, qui a fouillé les tombeaux , déchiré les suaires, fondu les cercueils, éparpillé les os des morts pour danser à l'entour, n'a pas oublié dans un coin obscur du théâtre quelques unes des saintes rehques que révéque d'Alcih y vint déposer lui«mêine?...

Pourquoi réveiller les morts?... je regarde les saints comme fort étrangers aux crimes de la terre; j'aurais voulu que les autels et leurs tombeaux fussent respectés... Je n'aurais jamais voulu voir un lieu consacré au culte devenir un théâtre de mélodrame ou de pantomime , et les chevaux de Franconi hennir et {>iaffer tout juste à l'endroit où l'on avait céébré les $ain:s mystères.

Paris sera toujours assez grand , ce n'est pas la terre qui manque.

Ah! laissez nos vieilles églises tomber en ruines si vous le voulez; mais respectez toujours leurs pieiTes noircies par le temps , et les ossements qu'elles recouvrent.

Oui , je le répète , conservez toujours purs les asiles fondés pour la prière. Est-il un homme qui puisse dire ; Jc^nmsje n'aurai b^ fvin de prier ?.,^

KAMPONNEAU.

On s'est beaucoup plu , depuis quelques années, à faire revivi'e les grandes célébrités théâtrales , et l'on a peut-être un peu trop négligé les petites.

Gloire aux grands noms !... c'est justice !

Mais en faisant Téioge des officiers , n'oublions pas les soldats. Que les Garrick , les Lekain , les Talina , les La rive , les Saint-Prix , les Mole , les Dugazon , les Fleur y soient nos dieux de première classe , j'y consens ; je suis prêt à brûler de Tencens aux pieds de leurs autels. Que les Desgarcios, les Lecouvreur, les Sainval , les Devienne, les Raucourt, les Joly, les Contât, les Dachesnois et tant d'autres femmes illustres reçoivent des couronnes après leur mort, et même de leur vivant, je suis trop galant pour leur refuser des fleurs... Ali! couvrez-en leui-s ^nts et leurs tombeaux..., je ne dirai jamais ; Assez ! Mais, je le répète , ne soyons pas ingrats envers des noms moins grands. Nos pères leur ont dû des plaisirs, nous leur devons bien <iuelques souvenirs aussi.

Voilà qui est bien grave i à propos de Ram-

ponneau ; on va me dire : Qu'a de commuii un caLaretîer des Porcherons avec les noms fameux que vous venez de citer? Je répondrai : Ce nom de cabar< lier se rattache à riiisioire de îa comédie , il doit être enregistré comme les autres.

Si Ramponneau n'eût vendu que du vin à six sous, s'il se fût borné à faire danser les ouvriers le dimanche et le lundi , certes ce serait une irrévérence grande de méier son nom à ceux q^f je vjeusde citer, mais ce cabaretier a eu l'inteiitioa d'être acteur; c'en est assez pour qu'il mérite une mention honorable, surtout dans unouvrageqpi a mis sur son frontispice : Histoire des peùs Théâtres,

O'ai Heurs sa biographie se rattache à. celle des auteui^ et des comédiens d^e son époque.

Grégoiie Ramponneau, qui ré(>nait aux Por« cjierons , vers Tan de grâce 1770, a laissé un nom impérissable, parce qu'il est ariivé jusqu'à noua , eu passant de liouche ea bouche. On troave encore son image dana plus d'uu ca« baret, «\ coié de celle de Tempereur. M'est que l'un est uionté sur son cheval de bataille, et que Vautre est à califourchon sur un tonneau.

l^ainp nueau a été célièbre pendant longtemps , il a frayé avec toutes les noiabtUiés dansnntes, mangeantes et buvantes du boulevait du Teuiple : c'était le B;ileine des Porcherons.

Taoonnet ,. qui a laissé des souvenii'S au théâtre, comme acteur et connue auteur, allait

souyeÀt , avec son camarade , \e hmeuji Cohstaiitiii^ à la guinguette de RHitiponneaii-Gré^^oire, €'est peut-etie à ce num-là* que uous devons la résnnt^ction du reirai irque chante Blonde! , dan» Richard Cœur-^de^Lion,

ce Moi, je fensr^ comme Grcgoire, » «Tairue mieux boire. »

Les auteurs du temps, qui travaillaient pour Ifs petits spectaclies, aliaien» chercher des inspirations dans ce cabaret. Dorvigny , qui se disait fris de Louis XV , et qui n'en '^tait pas plus ficr.pour cela , Dorvigny a été le pèie des Jocrisses j'que Brunet devait plus tard immortaliser par son jeu simple et naïf. Ce pauvre Dorvigny allait aussi composer ses romans et ses com<^dies à la guingirette de Ramponneau , et plu^d^un artisan qui buvait avec lui étaii loin se douter qu'il trinquait pvecle fils d'un roi!...

En ce temps- là , les auteurs n'avaient pas de voiture vils ne gagnaient pas 20, 3o, 4© mille fr, paran Une pièce se payait aoccus, c'était un prix fait comme un habit (je dirais comme des petits pâtes, si jene craignais pas d'être un peu trivial}.

On jouait les pièces cent fois, deux cents fois, trois cents fois ..; on les jouait toujours... Audi- '>ot et Nu'olet faisaient fortn ne; les auteurs mQUi'aif*»t à l'hôpital-, et tout allait bien.

Mais nos devanciers vivaient au jour la journée, ils n'avaient point d'ambition ; il leur sem-

blait que le mot poète et le mot m isère devaient toujours marther ensemble. Tacou net et son camarade Ck>nstaQtiu avaient aussi choisi la

Suinguette de Rauiponneau , de préférence à .'autres... Là, nos acteurs, accoudés deyant une bouteille de vin , répétaient leurs rôles en présence du cabaretier célèbre, qui se gaudissait à les entendre. Taconnet et Constantin étaient les plus intrépides buveurs qui fussent au monde. J'ai su d'un vieux comédien nommé Genest, qui jouait la comédie au théâtre de la Gaîté en 1 826, qu*une fois ces deux acteurs Firent le pari de vider entre eux deux une pièce de cent vingt bouteilles; | Ramponneau la fit monter. On commença : les champions s'excitaient par des bons mots , par des saillies ; et peu s'en fallut que nos deux fous ne gagnassent le pari. Ils avaient à peu près bu les deux tiers du tonneau , lorsque Constantin vint à chanceler ; Taconnet tint bon , lui; mais après quelques nouvelles libations , il demanda une trêve d'une heure, une suspension d'armes; les verres furent déposés : alors les témoins , craignant pour ces nobles ennemis , déclarèrent que le combat n'irait pas plus loin , et , pour mettre les parties belligérantes dans l'impossibilité de continuer, ils nurent le reste de la futaille , au risque de s'enivrer à leur tour.

Yuilà de la chaiîté, ou je ne m'y connais pas .. VoiU ce qui s'appelle aimer son prochain plus que soi-même...

Constantin mourut des suites d'une oi^fie, et son ami Taconnet d'une chute qui lui occasionna ime plaie à la jambe. Taconnet, comme auteur, De manquait nid'espril ni de gaité; il a laissé plus de quatre-vingts pièces de iliéàtre, dont cinquante au moins sont imprimées.

On lit dans les mémoires secrets de BacfaaumoDt : u Le sieur Taconnet , auteur et acteur » de chez Nicolet, vient de s'exercer sur un sujet » plus noble ; il a, de l'agrément delà police, fait » imprimer des stances sur la mort de la reine ^ » en forme d'élégie. Il faut avouer que, si cet » ouvrage fait honneur au cœur de cet histrion^ n il dégrade singulièrement l'héroïne. On est » surpris, d'après l'oraison funèbre du père » de Pau, si fameuse par son ridicule et par l'é- '> clat scandaleux qu'elle fit à la moit de mon- » seigneur le dauphin, que l'on n'ait pas exa- » miné de plus près la pièce burlesque du sieur » Taconnet : il est des éloges qui doivent éti^e » interdits à de certaines bouches »

Cet histrion!,,,, à propos d'un ouvrage que l'on reconnaît être l'œuvre du cœur? Pourquoi scraitril interdit à un mauvais poète de célébrer les vertus d'un bon prince, ou la gloire d'un giand capitaine?

Je suis convaincu d'avance que les vers de îaconuet n'étaient pas forts; mais, puisque l'intention était bonne, l'intention devait le iaire

' absoudre ^ où du liiolnd le meitréà Fabl'i^'uiie grossière injure.

Ou trouvera peut-être ma remai^que mitiatieuse; mais- je défends mon héros, moi!....

' J*ai mis Taconnet sur la scène des Variété» avec mon spirituel collaborateur et ami Merle. Tiercelin la fait revivre, grâce à son jeii si }-ai,si vrai, si enti-aînant ;*Tierc'eIia , cet acteur inimitable dans son genre, qui a si biçn représcuté le peuple.

C'est à Tîercelin que Ton poiiri'ait appliquer ce vers d'une tbanson de Béranger, faite poui une occasion plus grave :

Bras, tétc et cœur, tmit ctaîl. peuple en lui.

' Si je ne réhabilitais paè la mémoire - de ce

I)auvre Taconnet , je commettrais le crime de èse-reconnaissaiice.

A force de hanter les comédiens, voilâ-t-i! pas qu'un jour maître Ramponneau se sent im^ velléité de comédie ; nouveau Thespis, il pen» h s'élancer d'un tonneau sur le théâtre ; ses amii l'c licou ragent ; il n'hésite phis, et va s'engage) dans la troupe d'un sieur Gaudon, directe^ d'un spectacle forain. I

Un rôle lui est confié ; il l'apprend, le i-épè mais, au moment de débuter, il lui prend scrupule ;• il a peur du diable et de son curé,' IIP viîiw «lus être comédien.

Le diiecteuri <pu, comptait. beaucoup ç^us mr le nouiile Rainponnenu q^ue sur son talent, le directeur, qui n'avait point engaj^é Tacteur, nais bien plutôt lé marchand devin, exige que :elui-ci tienne son marché.

Refus de la part de Ramnonneau ; sommaions ; assignations , procès de la part de Gaulon, scandale ; les journaux retentissent de Ta- 'enture , on compose une complainte sur Gau- Ion et ses malheurs ; on fait i\es paris pour et »»tre, on s'entretient A Versailles de ce procès ïurlesque ; le comté d'Artois lient pour Gau^ (on. Monsieur (comte de Provence, depuis jOuis XVlM; pour Rnmponneau,

Cependant, au dire de Voltaire, ce procès ne. VX pas jugé. Mais on doit penser, après tout, le )ruit qu'iliit, combien la vogue de Ramponueàu pandit encore.

Les voitures armoriées, les équipages staiotniaicnt à sa porte...; on retenait des salons 3uit jours à Tavance, on allait duier ihcz lui,, seulement pour le voir.. . , l'entendre. .. Dès lors, out se Gt à liRamponneau.

On dnj^sait à la Rampouueau..., on chantait ^ laRainponneau..., ou buvait à ta Ramponueàu.

Ce qu'il y a de singulier, c'^pst qu'une tradi- -'on I opulaire a prcleudu que Tinflueuce «lu 'lei{îé avnit été pour quelque cho>e dans cette 'ifaire. Ramponneau gagiia son procès, ou, pour

ÎJM

mieux dire, ce procès fut arrange , moyenDant une somme d'argent que l'on donna à Gaudon. Toutefois je ne garantis pas le fait.

Son curé serait intervenu en disant : h Qu^il » était scandaleux que l'on voulût contraindre » un homme à se faire comédien ^ que, du mo- » meut que son ouaille avait vu le précipice » ouvert sous ses pas, il était libre de revenir ; » que l'on ne pourrait pas forcer un chrétien » à se danmer de gaîté de cœur; que ce serait ua >» funeste exemple à donner..*; que d'ailleurs il >» y avait dfjk bien assez de comédiens , qu'il M n'y eu avait que trop même , et qu'il fallait » saisir l'occasion d'arracher un malheureux à » la damnation éternelle. »

Pour que rien ne manquât à la gloire de Rani' ponneau. Voltaire fit un plaidoyer en sa faveur; dans ce plaidoyer , le philosophe établit m parallèle entre la profession de comédien et celle de cabaretier, parallèle qui pourrait donner quel* que autorité à ce que j'ai dit plus haut.

Ce plaidoyer, que Ramponneau est censé prononcer lui-même devant ses ju^,es , renferme d'excellentes plaisanteries et de b«nsargu-| ments :

« Messieurs mes juges , » y dit-il , « je sui^ » baptisé, et mon nom ealSaint-Genest de Ram* » ponneauy cabaretierdelaCourtilic. Vous avcl » tremblé, ô Caution I ma partie ! et vous, soit u éloquent défenseur, tremblez à ce nom dé

» Saint'Gcncsi ^ qui, ayant paru sur le théâtre » de Rome, comme vous voulez me produire » sur celui du boulevart (ou boulevert), fut » miraculeusement converti en jouant la co- » médie; il convertit même une paitie delà » cour de i'euipereur, si l'on in'a dit bien vrai ; » il reçut la couronne du mai*tyre, si je ne me » trompe. Vous me préparez, maître Beau^ n montj un martyre plus cruel ; vous me criez » d'une voix triompbanie : Ramponneau, mon^ » irez- itotiSj ou payez, . . Je ne paierai point, meflF> » sieurs, et je ne me montrerai point sur le » théâtre. J'ai fait unmarclié, il est vrai ; mais, u comme dit le fameux Grec dont j'ai entendu » parler à la Courtille : Si ce que f ai promis est » injuste^ je nai rien promis.

» M. Beaumont prétend que siJeanr^ Jacques » Rousseau^ citoyen de Genève, s'est fait voir » marchant à quatre pattes sur le tbéâtre des *» marchés Saint-Germain (i), Genest de Rant'^ » panneau ne doit point rougir de se montrer sur * ses deux pieds ; mais la cour verra aisément » le faux de ce sophisme. Jean^acques est un » hérétique, et je suis catholique; Jean^ Jacques •» n'a comparu que par procureur, et l'on veut » me faire comparaître en personne : Jeanr^

(i) Dans la comeklie des Philosophes de Palissot, •^-J. IVousscnu était reprcscol^ marchant à quatre Italie», et iiiaitgeant des laitues toutes crues,

9 Jttçgues a comparu en dépU de^ lpi$, çt c'est » ^^ vertu 4cs lob qu'on yeût me moptrer au n |)euplç. Jcan^Jacques a été faiseur de comé- » dief , .^t moi je suis ui| honpéte ^àbàretiei*, ^ <|fi^ s^it ce qi'i'on doit à là dignité \es pro- » ^Ç^ion^. Neran voulut avilir les chevaUers 1» fQinaÎMS jua^u a les faire monter sur. le tliéâ- .n trf\..M 9 i^ais il nWa y cojati^aindre Tes caba-

» initiera. ;.

;H^ Q^e 4ii A maître iBeaumont si je lui montre ^ .]^ saints, rituels où sont excommuniés les

» fauteurs, de jtheatre, c'e^t à dire les roi^, les

I» ^primats, )es Sophocle et les Corneille/ Vu ca- ,n ^lïaretier, s^u çoutra^^e, est essentiellement de îM Ifi cpmmunion d^s fidèles, puisque c^est.cliez

» lui que les fidèles boivent et mangent. » Toit ..Iç plaîdqyer de yoltaire.est écrit dans le .même T$jtyle, ; c'est, toujou rs la religion qu'il oppose au

il^eatre et aux comédiens.

Je n'affirmerais p|is que Ce fût un cas de .GQiiscienpe qui fit reculer Ramponneau aumo- ^mifl0i dç devjenir acteur. Si cela est^ à quoi a-t-il :Af mi qn'un caharètier des Porçberous ne devînt rfUfl comédien.. •, ;et peut-être un' bon comé- ;4ien!... A lapeùrdu diable!... En vérité, il faut ^€Q9Venir que la destinée d'un lidmme tient sou^

vent à bien peu de cliose.

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