II
Des origines de la noblesse ^ — Féodalité.
Les personnes, avons-nous dit ailleurs, se divisaient en trois catégories chez les Bretons insulaires : le brenin et les membres de sa famille (aelodeu), les hommes libres et les villains. Nous avons établi, en outre, que la propriété foncière, sur laquelle avait porté tout le poids de l'empire romain, était, dans l'une et dans l'autre Bretagne , le fondement de toutes les institutions politiques , et que l'homme n'y avait de valetfr que par la terre. Et en effet, tandis que le christianisme appelait à lui les déshérités du genre humain , élevant au-dessus de tous les princes du monde quelques pauvres clercs échappés au joug de la servitude , la société restait partagée en deux classes, dont l'une était et sera toujours condamnée aux plus rudes travaux, et dont l'autre, plus favorisée de la fortune, se réservait pour seule occupation , ainsi qu'on l'a vu plus haut, la guerre, l'équitation et la chasse. Était-ce là, comme on l'a dit et répété, une grande injustice sociale , ou tout simplement une loi
^ M. Faurîel ne doutait pas que le régime rural des anciens Gaulois ne fût resté en partie debout , même dans la Gaule méridionale. « J*ai la preuve , m'écrivait-il , que le système de clan survécut fort long-temps à la conquête. Je retrouve dans tout le Uidi , ajoutaitr-il, des tyeTn& comme dans votre Bretagne. »
" V. notre Introductioti.
' Troplong, De Vinfluence du chriftianisme sur la législatiù» romaine.
^ Comme nous aurons à traiter de nouveau cette matière un peu plus loin , nous nous bornons ici à une simple esquisse.
DES ORIGllfES DE LÀ NOBLESSE. 125
conforme à la nature des choses, et que les siècles ont établie? Les recherches auxquelles nous nous sommes livré sur la condition des viilains et des sarfs ont déjà fourni quelques données pour la solution de cette question. Un coup d'œil rapide jeté sur les origines de la noblesse bretonne suffira pour mettre nos lecteurs à même de se prononcer, en toute connaissance de cause, sur ce point important.
La marque distinctive de l'homme libre chez les Bretons consi^ tait, on vient de le voir, dans l'exemption de toute redevance servile et dans le privilège de porter les armes et d'assister aux assemblées du pays ' ; c'était là, comme chez les Germains, la première noblesse *. Mais, dès les temps les plus reculés, il en existait une seconde, peu nombreuse et en quelque sorte d'exception, qui s'obtenait soit par l'éclat des services rendus au pays, soit par la renommée acquise à la tète de ses vassaux dans des entreprises particulières. César nous montre dans la Gaule et dans l'Ile de Bretagne des équités, mot qui désigne la généralité des honmies libres, et des principes , lesquels ne sont autre chose que des chefs de clans appelés à diriger les affaires de la cité'. C était ordinairement pmrmi les familles les plus illustres qui composaient cette noblesse que l'on choisissait les rois : ex nobilitate reges \ La Gaule avait ses familles sacrées , les Commentaires l'attestent presque à chaque page, comme les Germains avaient les leurs, tels que les Âdaling chez les Lombards, les Balth chez les Golhs, les Âesking chez les Anglo-Saxons , les Âmales chez les Ostrogoths , les Mérovingiens chez les Francs. Toutefois, redisons-le encore, cette no-
^ V. plus haut.
* V. notre Introduction.
* In Galliâ non solum in omnibus dvitatibus , atque in omnibus pagis partibus* que, sed penè etiam in singulis domibus, factiones sont; earumque factionum sunt principes, qui summam auctoritatem eorum judicio habere eiistimantur, quorum ad arbitrium judiciumque summa omnium renim consiliorumque redeat. (Caes. De Bell. gall. L. VI.)
* Les Commentaires prouvent à chaque page , pour ainsi dire , que c'était parmi quelques familles 9aeri» et puissamment riches que les Gaulois choisissaient leurs chefs. Les fils de ces derniers étaient souvent élus à la place de leur père; témoin le jeune Mandubrat chez les Bretons, et bien d'autres.
i26 INSTITUTIONS ÈRËtONNËS.
blesse, pour être héréditaire, ne donnait pas nécessairement une prépondérance dans le gouvernement de ia cité. Très-souvent, du milieu des hasards de la guerre, surgissait un guerrier obscur, lequel, par son courage» conquérait une illustration qu'il léguait à ses enfants. La noblesse n'était donc nullement une caste séparée dei hommes libres comme ceuœ-ci Vétadent des serfs. Seulement, les guerriers dont les ancêtres avaient été élevés au pouvoir suprême se re« gardaient et étaient considérés dans leur cité comme les jt>/ta nùbles entre les nobles, et cela était d'autant plus naturel que, dans toutes les entreprises de guerre , les principes recevaient une plus grande portion dans le partage des terres et du butin ' . Ces richesses augmentaient naturellement T éclat qui environnait déjà les descendants des anciens chefs. Yoilà, suivant G. Phillips et Mayer, Forigine la plus probable de la noblesse. Et en effet, chez les Ânglo-Saxons , il fallait posséder quarante hydes de terre pour faire partie de la haute noblesse *. Nul doute qu'il n'en f&t ainsi chez les Bretons. Ou a vu qae les uohelwrs recevaient une portion de terre plus considérable que les simples bonnedig cynwynawl. Ces deux classes composaiait la noblesse inférieure. Les grands propriétaires , arglwydds possesseurs de territoires, ou pencenedls placés à la tête des muenors, faisaient seuls partie de la haute noblesse. Ces assertions n'ont pas besoin d'être appuyées de preuves nouvelles : nous renvoyons le lecteur aux nombreux textes placés au bas des pages qui précèdent , et cités, in extenso, dans nos deux Appendices,
Au-dessous de la noblesse supérieure dont nous venons de parler se trouvait celle des fonctions. On se rappelle que le pencenecU nommait à tous les offices du clan*. Or, comme à chacun de ces offices était attachée une terre dont le privilège était plus ou moins important , les familles parmi lesquelles le choix des chefs de clan s'était le plus souvent fixé finissaient par monter à une dignité supérieure^.
* Voyez, aux pièces justiGcatives, les textes relatifs au partage du butin chez les BrelODS.
s V. Phillips, Histoire des Anglo-Saaxms.
* V. plus haut.
* V noire Introduction.