‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 35 sur 75 · DES ORIGINES DE LA FÉODALITÉ · texte numérisé non relu

DES ORIGINES DE LA FÉODALITÉ

que ce qu'on a appelé féodal au onzième siècle, était le régime propre à toutes les petites communautés de familles ou clans réanis en peuplades et en confédération'. Cette opinion a été développée, en 1843, avec un admirable talent par l'un de nos compatriotes qui d'abord Favait combattue. Dans ses Institutions carlovingiennés, r infortuné Lehuërou a prouvé d'une manière invincible, suivant nous, que le système dit féodal était le gouvernement de la famille; qu'il ne comprenait guère que des coutumes domestiques ; que ces coutumes se retrouvent au fond de toutes les institutions de la Gaule, sous les deux premières races , et qu'enfin , sous l'enveloppe à demi romaine de l'administration de Qovis et de Charlemagne, se cache à fleur de peau, pour ainsi dire, le germe des formes et des institutions féodales. Le résultat de nos dernières recherches sur les lois d'Hoel, résultat que nous aurions pu proclamer dès 1840", est venu ajouter une force nouvelle à nos assertions précédentes, et confirmer la thèse soutenue avec tant d'éclat par l'auteur des Institutions mérovingiennes \ Toutefois, malgré cette rencontre si frappante d'historiens partis des deux points opposés de F horizon, de vives critiques se sont élevées en France. Un savant publiciste, un écrivain d'un talent incontestable, a repoussé, au sein de l'Académie des sciences morales et politiques , tout système qui tendrait à rapporter les origines de la féodalité au régime de ces cognationes honiinum dont parlent César et Tacite, et que nous retrouvons, dans les lois cambriennes, sous le nom de cenedl ou clan.

Pour ne pas affaiblir les objections de M. Mignet, objections con-

^ V. V Essai sur VhisUnre, la langtês et les instUuti(ms de la Bretagne artnaricaine, par A. de Courson. Paris, Lenormant, 4840.

* Les critiques amicales qui nous furent adressées alors par M. Augustin Thierry nous empêchèrent de soutenir la thèse que nous espérons faire triompher aujourd'hui , savoir, que l'organisation du clan breton était toute féodale. M. Daunou , qui ne repoussait pas notre opinion, «nous invita, de son côté, à n'aborder cette question que quand toutes nos preuves seraient réunies. Nous avons profité de cet excellent conseil de Tancien député du Finistère.

' Institutions mérovingiennes et carolingiennes^ par Lehuërou. â volumes in-S*". 4844-4843. Paris, chez Joubert, me des Grès, 44.

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formes à celles que noos adressait à noos-mème M. Augustin Thierry, il y a quelques années, nous allons les reproduire ici m

ik Je dois dire que plusieurs points de vue que M. Lehuërou développe dans son ouvrage me semblent devoir donner lieu à de graves critiques. Ainsi, pour m'arréter à une seule de ses assertions , M. Lehuërou place les origines de la féodaUté dans la famille germanique. A ses yeux le gouvernement féodal ne serait pas autre chose que le gouvernement de la famille. Cest» à mon avis, se méprendre entièrement sur le rôle que la famille a joué dans l'organisation féodale ; c'est lui donner une importance que Thistoire ne permet pas de lui attribua. Loin que la féodalité ait eu sa source dans la famille germaine , comme le soutient M. Lehuërou, il me parait démontré qu'elle doit sa naissance à des idées d'un ordre tout difiS^ent.

« En effet, le lien féodal iinit des personnes appartenant à des familles différentes » tandis que le lien domestique unit tous ceux qui appartiennent au même sang. L'association féodale n'a pas primitivement chez les Germains le même objet que l'association de famille , puisque la première se forme eurUnd pour la conquête^ et la seconde pour la défense, l'une afin de procurer à ses membres des avantages au dehors, l'autre afin de protéger les siens au dedans. Leur origine diffère comme leur but. U faut chercher le début de l'association féodale dans la bande germanique organisée sur la base de la clientèle militaire pour entreprendre des expéditions dans lesquelles, suivant Tacite, le chef s'attachait ses compagnons par les liens de la fidélité, en leur donnant des armes et une part du butin. La bande germanique qui établissait au delà du Rhin des rapports personnels et temporaires entre des guerriers de parenté différente , commença à faire naître en eux des rapports territoriaux qu'elle rendit durables» lorsqu'elle se fut répandue dans les Gaules après les invasions. Alors les chefs, au lieu de donner à leurs compagnons seulement des armes et du butin, y ajoutèrent des terres, des villes, des districts, des provinces. Cest par son organisation et par son étabUssement sur le sol civilisé

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de r empire romain que la bande , dont M. Goizot a 8i bien exposé fhistoire , explique Forigine et les progrès de la féodalité. Celle-ci ne pourra donc être confondue sous aucun rapport avec la famille germanique en dehors de laquelle on la voit se former, et contre laquelle on la voit même se développer à mesure qu'elle s'étend.

« Gomment se refuserait-on à admettre, lorsque T histoire le montre si évidemment, que l'association féodale dont les cadres se sont multipliés et la puissance s'est agrandie de plus en plus à la fin de$ deua première» raceê, a tendu à se substituer à la famille germanique elle-même? Le pouvoir social de celle-ci, qui était d'abord très-grand, comme il l'est toujours dans les société» vio^ lentes et infortnes, a décliné devant le pouvoir féodal. Une situation nouvelle et des besoins plus complexes ont remplacé peu à peu l'organisation primitive du parentage par celle de la clientèle militaire. Lorsque les essais de gouvernement général, tous à l'imitation romaine, sous les Mérovingiens et surtout sous les premiers Garlovingiens, eurent échoué.. .. lorsque l'autorité et le territoire tombèrent en pièces , il ne resta que les cadres féodaux pour recueillir les débris de la société dissoute. Dans cette décomposition générale , il fallait nécessairement une organisation nouvelle pour relever V autorité de ses ruines. On la chercha et on la trouva dans les rapports de l'ancienne clientèle, ceux de vassal à suzerain. Seulement les rapports éprouvèrent une modification profonde. Us s'étendirent aux terres et aux fonctions, embrassant les plus vastes provinces et les plus grands offices. Us devinrent héréditaires, hiérarchiques, de viagers, de limités qu'ils avaient été d'abord. La clientèle , qui est le début des sociétés militaires qu'on trouve en général chez tous les peuples à une certaine époque de leur existence , en Asie et en Afrique comme en Europe , donna alors presque exclusivement sa forme à la société du moyen âge. U n'est donc pas exact de dire que la constitution féodale tire son origine de la constitution de la famille germanique; elle en di£fère et quant au principe, qui est d'une autre nature, et quant aux obligations, qui n'ont rien de commun avec elle.

<c Ainsi non-seulement les rapports féodaux s'établissaient entre

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des personnes étrangères à la même famille, mais ils les astreignaient à des devoirs qui ne ressemblaient pas à œux qu'imposait la société domestique. L'obligation du vassal envers son seigneur consistait dans le service militaire et judiciaire, et quoique les membres de la même parenté fussent tenus de se défendre les uns les autres et de répondre les uns pour les autres, on ne saurait assimiler cette communauté de défense et de responsabilité à Toi^anisation politique de la guerre et de la justice dans la féodalité. Bien plus , Tordre de succession était absolument contraire à celui qui existait auparavant dans la famille germanique. Tous les codes barbares nous présentent le privilège égal entre les mâles et l'exclusion de la femme de la succession territoriale... Mais dès que le système féodal prévaut, il fait aussi prévaloir son principe de succession contre celui de la famille germanique. Au lieu du partage égal entre les mâles du même degré, il consacre le droit d'atnesse en faveur du premier d'entre eux, et il admet à l'héritage du fief les femmes qui étaient exclues de l'héritage de l'alleu. Une différence aussi radicale n'indique certainement pas une origine commune'.»

Toute la discussion de M. Mignet se peut résumer dans les trois propositions suivantes :

1 ^ La féodalité n'a pas pris sa source dans la famille germanique , puisque le lien féodal unit des personnes de familles différentes, tandis que le lien domestique tmit tous ceux qui appar-tiennent au même sang;

2^ Cest par l'établissement de la bande germaine sur le sol conquis de la Gaule que s'expliquent l'établissement et les progrès de la féodalité;

3"" L'égalité de partage entre les mâles règne dans la famille germanique; le droit d'aînesse est consacré par le droit féodal : cette différence radicale démontre clairement que l'organisation de la famille et celle de la féodalité ne doivent pas être confondues.

— Nous n'imiterons pas ici la réserve gracieusement méridionale

* Séances et travaux de V Académie des sciences morales et politiques , année 4843. T. IV. p. 344.

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