INDÉPENDANCE DES PAPES
« raison. Respectez Dieu en nous , et nous le respecterons en tous, a Mais si vous n'obéissez pas à Dieu, vous ne pouvez user da privia lége de celai dont vous méprisez les droits, ni exiger de nous « une soumission que vous refusez à Dieu lui-même \ »
Prétendre, après cela, que les papes du cinquième siècle se sont attribué de leur propre mouvement une juridiction directe ou «itdirecte sur les choses temporelles, ne serait-ce pas travestir sdemment la doctrine constante des souverains pontifes? Quoi qu'il en soit, r histoire nous apprend qu'après l'établissement de la monar* chie des Lombards, la faiblesse toujours (poissante de l'empire et l'état d'abandon où se trouvaient les provinces d'Italie rendirent de jour en jour plus nécessaire à ces provinces l'autorité du souverain pontife. Saint 6régoire-le-Grand remplissait à l'égard des villes d'Italie non encore soumises au joug des Lombards toutes les fonctions d'un véritable souverain *. Toutefois, c'est sous le pontificat de Grégoire II, dans la première moitié du huitième siède, que se fonde définitivement le pouvoir temporel du saint-siége. La protection ouverte accordée par Léon l'Isaurien aux hérétiques iconoclastes fut la véritable cause de cette révolution. L'empereur avait ordonné au pape de faire brûler à Rome, comme cela avait
^ An, quia imperator es, divinum putat contemnendum esse jadicium... an, quia imperator es , contra Pétri niteris potestatem?... tu , imperator , à pontifice baptismum accipis, sacramenta sumis, orationem poscis, benedictionem speras, pœnitentiam rogas. Postremô , tu humana administras, ille tibi divina dispensât. Itaqae, ut non dicam superior, certè œqualis bonor est... Fortassis dictunis es scriptum esse, omni potestati nos subditos esse debere. Nos quidem potestates humanas suo loco suscipimus , donec contra Deum suos erigant voluntates. Gœterum , si omnis poiesias à Deo est, magis ergo quae rébus est praestituta divinis. Defer Dec in nc^is, et nos deferemus Deo in te. Cseterùm si tu Deo non déferas , non potes ejus uti prir vilegio cujus jura contemnis. (Symmachi papœ Apologia ad Anast. Labbe, T. lY. p. i298.)
* Saint Grégoire-Ie-Grand envoie un gouverneur à Népi, avec injonction au peuple d'obéir à cet officier comme à lui-môme (S. Greg, Epist. L. I. epist. 34). Il donoe Tordre au tribun Constance de se rendre à Naples pour prendre le commandement de cette ville, menacée par les ennemis de Tempire (S. Greg, Epist. L. IL epist. 34)* Il donne des ordres à divers officiers militaires pour la défense des places fortes (Ibid. L. VIII. epist. i8 ; L. IX. epist. 4 et 6).
INDÉPENDANCE DES PAKS. i89
en lieu à Constantinople , toutes les images des saints ; mais le pontife , soutenu par les troupes de Venise et de Ravenne , méprisa ces ordres*.
Cependant l'empereur Léon , loin de céder aux sages remontrances du saint-siége, redouble de foreur contre les catholiques. Une flotte est envoyée sur les côtes de Fltalie : ses officiers ont reçu Tordre de saccager Rome et de ramener, pieds et poings liés, le souverain-pontife à Constantinople. Une faneuse tempête fait éehouer l'entreprise; mais la rage du prince s'accrott de ce contre-temps : les peuples d'Italie sont surchai^és d'impôts, les patrimoines de l'Église confisqués en Sicile et dans la Calabre. Dans ces tristes conjonctures, les Italiens, pressés de toutes parts par les Lombards, ne virent d'autre ressource que dans l'assistance des Francs. Grégoire écrivit à Charles-Martel que a le peuple romain , renonçant à la domination de l'emperenr, suppliait le chef des Francs de prendre sa défense, et avait recours à sa protection invincible. »
Cette démarche était hardie sans doute , mais les principes les plos universellement reconnus du droit public la justifiaient complètement. « Et, en effet, tout le monde convient, dit Puffendorf, que les sujets d'un monarque, lorsqu'ils se voient sur le point de périr sans avoir aucun secours à attendre de leur souverain , peuvent se soumettre à un autre prince \ i»
La mort de Charles-Martel empêcha les Francs de franchir les monts; mais , en 754 , ils entrèrent en Italie , sur la prière du pape Etienne II , pour combattre les Lombards qui avaient usurpé l'exarchat de Ravenne et plusieurs autres villes. La victoire de Pépin confirma la souveraineté temporelle que le pape exerçait longtemps auparavant, en vertu du libre choix des peuples, sur ces provinces abandonnées de leurs anciens souverains.
Cependant à peine le roi des Francs eut-il quitté l'Italie que les Lombards recommencèrent leurs dévastations. Cest alors que le pape Etienne II écrivit à Pépin cette fameusse lettre si indignement
< Theoph. Chronographia; arm.Leûmi Isauri 9. Parisiis, in-folio, p. 338. s PufiTendorf, De jure nat. et gent. L. VII. c. 7. § i.
iOO INDÉPEIfOAlfGS DES PAPBS.
travestie par Fleary et par ses nombreux copistes ^ Une seconde campagne de Pépin fit rentrer le saint-siége dans la possession des provinces tcsurpées par les Lomha/rds sur la république ro^ maine et sur V Église. Un tel concours de circonstances autorisait assurément Etienne II à se regarder comme le véritable souverain de Rome et de l'exarchat. Aussi , à partir de cette époque , le saintsiège s*afi^nchit-il définitivement de toute dépendance à Tégard des empereurs de Constantinople*.
Les victoires de Charlemagne sur les Lombards étendirent encore la souveraineté temporelle du saint-siége. Tout le monde sait que le titre d'empereur fut le prix des services rendus à TÉglise par le fils de Pépin'. Cette élévation ne porta aucune atteinte au pouvoir temporel des pontifes romains. Ce fait est clairement établi dans le testament que fit le prince en 806 , à la diète de
A « La lettre du pape Etienne II à Pépin est, dit Fleury, pleine d'équivoques ; et , par un artifice sans exemple dans toute l'histoire de l'Église , les motifs de la religion y sont employés comme une affaire d'État. » (Fleuryi HisU eccîés. T. IX. L. XLra.)
M. Grosselin , directeur de SainHSulpice, a fait justice de ces déclamations de basoche. Il démontre que Terreur de Fleury et de ses disciples provient de ce qu'ils n'ont nullement compris la situation des papes au moyen âge, c'est-à-dire leur double caractère de pasteurs spirituels et de chefs ou représentants de la république romaine.
* Pagi, Critica in Annal. Baronii ann. 755. n« 6. — Thomassîn , Aneiinm et nouvMe discipline, T. lU. L. I. c. 27. n^ 8. -^ Genni, Monunmta domin. p(miif* T. I. pag. 42. 67, 68.
* À propos de Pépin, il n'est pas inutile de constater ici que la prétendue donation de ce prince au saint-siége ne fut qu'une restitution des provinces usurpées par ks Lombards sur f Église et la république romaine. Les anciens historiens français et étrangers sont unanimes sur ce point. (Voy. Ânastase le biblioth. FiL Steph. ; Labbe, Coneil. T. YI p. 4620. etc.). Le langage d'Éginhard, dans ses Annales, est tout à fait conforme à celui d'Ànastase : Pippinus, invitante romano pontifies ,
PROPTBR EREPTA ROMANiE EcCLESIiE FER REGEM LONGOBARDORUM DOMOOA , Italiam
manu valida ingreditur, (V. Éginh. ap. Pertin. ann. 755-756.)
Le même annaliste ajoute :
« Rbdditamquk sibi Ravennam et Pentapolim , et omnem ezarcbatum ad Ravennam pertinentem ad sanctum Petrum tradidil. »
Voir, à l'appui de notre opinion, le P. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline, c. 29. n» 6.
IMDÉPENDAnCE DBS PAPES. 161
ThioDville, pour le partage de ses États entre ses enfants '. Ainsi il n'est pas vrai, cofnme on Ta prétendu, que le pape Léon III ait reconnu T empereur pour son souverain. L'indépendance du saint-siége, sous ce grand prince et sous ses successeurs» est attestée par une foule de documents irréfragables*. Toutefois, quel que fût le respect des rois carlovingiens pour les droits de r Église, les institutions féodales qui, malgré les formes à demi romaines de F administration gallo-franque , régissaient en réalité la société, les institutions féodales, disons-nous, tendaient chaque jour à substituer leur domination à celle de FÉglise elle-même. Gharlemagne n'hésite pas à placer sur la même ligne les églises et les autres bénéfices que les seigneurs avaient coutume de distribuer à leurs vassaux \ Les clercs de cette époque se recommandent au prince , comme les leudes , en se mettant dans sa truste et en jurant entre ses mains la fidélité féodale*. Malgré les plaintes et les
^ V. Baluze^ Capitul. T. I. p. 437; Orsi, Délia origine del dominio, c. 9. p. 454. A l'appui de ces preuves, on peut citer plusieurs lettres écrites par le pape Léon III à Gharlemagne, et qui montrent clairement que le titre d'empereur conféré au roi des Francs n'avait porté aucune atteinte à la souveraineté du pape. (Cenni, ubi supra, n9 î.)
* Voyez, dans le Bullarium magnum fomanum (Romœ, 4739-4750, T. I. p. 46«), un acte de 805, émané à la fois de Léon III et de Gharlemagne , pour assurer la possession de quelques biens-fonds au monastère de Saint-Ânastase-des-Trois-Fontaines. Voyez aussi, dans Gcnni (ubi suprà, T. II. p. 425) , un diplôme de Louis-le- Débonnaire , que , suivant son usage , Fieury a fort inexactement interprété. L'abbé Receveur {Hist. de VÉglise, T. IV. p. 209) a fait justice des assertions de Fieury sur ce point comme sur un grand nombre d'autres.
' Voiumus atque jubemus, ut missi nostri per singulos pages prœvidcre studeant omnia bénéficia quse nostri et aiiorum homines habere videntur; quomodô restaurata fuit post annuntiationem nostram , sive destructa. Primùm de ecciesiis , quomodo structdB aut destructae sint in tectis, in maceriis , sive parietibus , sive in pavimentis, necnon in picturâ, etiam et in liminariis, sive olficiis. Simili ter et alia bénéficia, casas cum omnibus appenditiis earum. [Karoli magni Capitulare Aqumse ann. 807. n« 7.)
♦ Venions ergo (Garolus) usque Viridunum, plurimos de eodem regno, sed et Hattonem, ipsius civitatis episcopum, et Âmulphum, Tullensis urbis episcopum, sibi se commendantes suscepit; indeque Meltis... veniens, Adventium, ipsius civitatis prsesulem , et Franconem, Tongrcnsem episcopum, cum multis aliis in suâ commendatione suscepit (Hincm. Remens. ap. Pertz. ann. 869). — V. Libellum proclamation nis Domni Karoli régis adversus WeniUmem ad Saponarias ann. 859. 45 kal. juL
16S IMDÉPBNDANGB DBS PÀPBS.
réclamations inoessantes des conciles, les princes continuèrent à s'arroge le droit de conférer les bénéfices ecclésiastiques. Â chaque changement de règne, les évèques devaient renouveler leur serment comme les vassaux ordinaires. Le Recueil des Capitulaires renferme la formule de ce serment : les termes en sont très-curieux. Ils prouvent avec la dernière évidence que les prélats et les abbés ccmstitnaient une vassalité ecclésiastique tout à fait analogue à celle des laïques '. Les mots honneur^ bénéfices sont employés indifféremment par les clercs du neuvième siècle pour désigner leurs évèchés et leurs abbayes. Rien de plus commun que de voir à cette époque des monastères renoncer à leur indépendance et venir se placer eux-mêmes dans le mimdium du roi*. Hervé, et après lui M. Lehuërou , ont judicieusement fait observer que ce n'est pas à un autre titre que le prince exerçait le droit de surveillance en tout temps, et le droit de garde pendant les vacances du siège ; ajoutons que de là aussi sont venues les régales.
Ainsi, sous les Carlovingiens , FÉglise jouissait de toutes les prérogatives et était soumise à toutes les obligations de la féodalité. Descendu des hauteurs spirituelles où il s'était maintenu si long-temps grâce à T appui du saint- siège, le clergé se rapprochait chaque jour de plus en plus du monde matériel. Les vassaux ecclésiastiques surgissaient de toutes parts. Il n^était propriétaire de quelque importance qui ne voulût avoir sur ses ta*res une église qu'il faisait desservir par des prêtres mercenaires. L'autorité ecclésiastique et le pouvoir civil n'intervenaient pour rien dans ces fondations. Le culte était devenu une affaire domestique; les sièges épiscopaux et les abbayes étaient envahis par des hommes de guerre qui les distribuaimt à leurs familiers ou les donnaient en dot à leurs filles*. Ce fut tout spé-
* Vid. Commendaiionem Angelisi episcopi et aliorum episcoporum ftn adfiuruni opud Compendium, quandè b^pediooerwtt Hluâûmcumy filiwn KanAi imperaioris.
* Vid. Pippini régis CapiiuL L<mgi)bard, ann. 1%% , et Hlotarii I imperaioris Cnpitul eptscopts, datiitn ann. 823.
* Voltimus, et expresse comitibus nostris mandamus y tit vjll® nostr» îndominicat» t aed et yiil» de monasteriîs quœ et conjugi nostrœ et 61iis ac filiabus no^s eonceasa atqtie donata habemua, etc. {KaroH II edictt»m PiUense, ann. S6i}.
INDÉPENDANCE DE» PAFE8« 168
dalement sous Charles-Martel qu'eut lieu cette intrusion des lal*ques dans les monastères et dans les évèchés. Hais le scandale se renouvela sous le règne des princes les plus pieux de la dynastie carlovingienne. Charlemagne donne en précaire ou en bénéfice le monastère de Saintr^ixte de Reims , celui de Saint-Memmins près Ghàlons , etc. ; Louis-le*Débonnaire dispose de même des mo» nastères de Luxeuil, de Saint-Wandrille'. Plus tard ce demia* prince , dans un concile générai des prélats de rempire* tenu à Aix4a«Cbapelle en 81 7, proposa, il est yrai, des mesures pour la réforme de tant d'abus. On voulut rendre la liberté des élections aux églises épiscopales et aux abbayes ; les évèques mirent tout en œu^ vre pour arrêter la société religieuse sur la pente qui la conduisait à r abîme. Hais tout fut inutile. La féodalité, qui bientôt allait prendre la place de la royauté, continua de peser de tout son poids sur TÉglise. Pendant les désordres des invasions^ normandes, les évêchés» les monastères, les biens légués par la piété des fidèles aux premiers apôtres du christianisme dans les Gaules , devinrent la proie des laïques. Incapables d'administrer par euxmêmes ces églises, les spoliateurs en confièrent le soin à des prêtres indignes auxquels ils assignèrent un faible revenu. D'autres, pour affermir leur usurpation , firent entrer leurs enfants dans les ordres , sans se demander s'ils pouvaient remplir dignement les fonctions du sacerdoce. Le saint ministère, confié à de pareilles mains, devait être exposé à d'inévitables souillures. Ces prêtres sacrilèges en vinrent en effet à se marier publiquement, ne trouvant pas d'autre moyen de conserver l'héritage paternel. De là ces titres de prétreêses et dienfanU eooléiioêtiqueê dont il ôst fait mention à chaque instant dans les actes du onzième siècle. Les églises ellesmêmes n'étaient point à l'abri des scènes de scandale. Un jour, dans la cathédrale de Quimper, Onwert, femme de l'évêque Orscand , osa , aux pieds des saints autels , disputer la prééminence à Judith , comtesse de Cornouailles'. Les actes de Bretagne nous ap-
1 Gesia abbat, Fontanellens. c. 47. — Vita Walœ. II. 4.
* Bludowici l Statuta Aquisg. ann. 847. 4.
* y. dom Lobiœau. T. II, prewes.
i64 INDÉPENDANCE DES PAPES.
prennent qn'à la même époque les évêques de Vannes, de Nantes et de Rennes vivaient publiquement avec leurs femmes, dont ils eurent des enfants. Le concubinage des prêtres était devenu si commun, dit la Chronique de Saint-Brieuc, qu'il passait presque pour un usage toléré. La milice de saint Benoît elle-même , enrichie par la munificence de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, s'endormait dans Tabondance des biens de la terre; leur mâle discipline, leurs règles austères n'avaient plus de nerf. Les ténèbres du siècle obscurcissaient dans toute l'Europe la lumière de l'éternelle vérité. « Le monde, disait saint Pierre Damien, se « précipite violemment dans l'abîme de tous les vices, et plus il « approche de sa fin , plus il voit grossir la masse énorme de ses « crimes. La discipline ecclésiastique est presque universellement « négligée; les saints canons sont foulés aux pieds, et l'ardeur « qu'on devrait avoir pour le service de Dieu est uniquement em- « ployée à la poursuite des biens de la terre. L'ordre légitime des « mariages est confondu; et, à la honte du nom chrétien, on vit « dans le monde à la manière des Juifs... Il y a déjà long-temps « que nous avons renoncé à toute vertu, et que les désordres de « toute espèce nous inondent... Le monde entier est comme une ff. mer agitée par la tempête*. Les églises sont en proie à de si « affreuses calamités qu'elles sont comme cernées par les armées « de Babylone et qu'elles ressemblent à Jérusalem assiégée avec (( tous ses habitants. Les séculiers s'emparent des droits de l'É- « glise, saisissent ses revenus, envahissent ses possessions, et se « parent de la substance des pauvres comme des dépouilles de (( leurs ennemis... Le monde entier n'est plus de nos jours qu'un « théâtre d'intempérance , d'avarice et de libertinage , et comme « autrefois il était soumis à trois césars , de même le genre hu- (( main courbe aujourd'hui la tête sous ces trois vices , et obéit ser- « vilement aux lois de ces tyrans *. »
^ Totus mundus pronus in malum, pcr lubrica vitiorum, in praeceps ruit... lamdudùm planô virtutum studiis repudium dedimus , omniumque perversitatum pestes, vclut impetu facto, feraliter emerserunt. (Pétri Damian. Epist. L. II. epist. 1 , et L. IV. epist. 9.)
' ...Elsicutolim trifariam divisus est orbis, ut tribus simul principibus subjace-
INDÉPENDANCE DES PAPES. i65
Ces déplorables désordres, qu'on s'est plu cependant à exagérer de nos jours \ rendaient indispensable F influence du clergé dans Tordre temporel. Princes et peuples sentaient la nécessité de se placer sous la tutelle de celui de tous les ordres de l'État qui, par ses lumières et par ses vertus, exerçait dans la société la plus grande autorité, et était en quelque sorte le seul appui de l'ordre public. Les rois, sans cesse menacés par les révoltes de leurs grands vassaux, s'eflbrçaient, autant qu'il était en eux, d'étendre le pouvoir du clergé, car, dans les principes du christianisme, les princes sont les images de Dieu sur la terre et les dépositaires de son autorité. La prédication de cette doctrine, parmi des populations énergiques qui ne reconnaissaient guère d'autre frein que celui de la religion, était, au moyen âge, la seule sauvegarde des couronnes. « L'influence du clergé, dit un jurisconsulte du dernier siècle, ser- « vait l'autorité royale sans la mettre en danger". » Les Carlovingiens étaient si convaincus de la nécessité de cette intervention du clergé dans les affaires temporelles, qu'on peut avancer, sans crainte d'être taxé d'exagération, que la principale combinaison de leur politique fut de multiplier les seigneuries ecclésiastiques dans les parties de l'empire les plus difficiles à contenir. Il ne faut pas s'en étonner :
« L'Église, dit M. Guizot, était une société régulièrement con- « stituée, ayant ses principes, ses règles, sa discipline, et qui « éprouvait un ardent besoin d'étendre son influence, de conquérir «ses conquérants... Jamais société n'a fait, pour agir autour
rel, ità nunc genus humanum, heu ! proh dolor 1 his tribus vitiis servilia colla subteroit, eorumque quasi totidem tyrannorum legibus obtemperanter obedit. (Ibid. L. I. epist. 45 ad Alex. M roman, ponlif.) — V. Voigt, Histoire de Grégoire VII. L. H. p. 57.
< Fleury, si porté à exagérer systématiquement les abus et les violences du moyen âge , reconnatt que les siècles même les plus malheureux ne l'ont pas été autant qu'on le suppose. (Fleury, Hist, ecclés. T. XIII. 3« discours, n» 25. — Mœurs des chrétiens, n« 61 .) Les écrivains modernes, lorsqu'ils veulent peindre le moyeu âge, procèdent comme ces Journalistes qui , pour battre en brèche un gouvernement , tiennent un compte exact de ses abus et de ses fautes et se gardent de parler du bien qu'il a pu faire.
* Bemardi, De Vorigine et des progrès de la législation française^ L. I. c. 4 4 . p. 74.
160 INDiPBNDANCB DBS PAPBS.
« d'eUe et s'assimiler le monde extérieur^ de tels efforts que TÉ* a glise chrétienne du cinquième au neuvième siècle... Elle a en a quelque sorte attaqué la barbarie par les deux bouts pour la ci^ « viliser en la dominant '. »
Les mêmes circonstances qui rendaient nécessaire Tinfluence du clergé dans le gouvernement temporel des États appelaient également celle du souverain pontife. Au milieu des désordres de tout genre qui désolaient la société, les princes n'avaient que le successeur de saint Pierre pour appui contre F usurpation de leurs voisins et Fesprit d'indépendance de leurs vassaux. Il est démode» en France» parmi les écrivains superficiels ou les légistes ignorants , d'attribuer à l'ambition des papes un pouvoir qui leur était déféré par les souverains plus encore par des motifs d'intérêt que par des motifs de religion. Mais ces accusations sont aujourd'hui complètement discréditées auprès de tous les hommes instruits et véritablement im* partiaux. Les historiens protestants de l'Angleterre et de l'Allemagne reconnaissent que, loin de mériter les reproches que des catholiques eux-mêmes ont cru devoir leur adresser, les papes eussent étéVépréhensibles de refuser une autorité aussi nécessaire au bien de la société et à la tranquillité des États*. Ce fait démontré, les déclamations accumulées contre saint Grégoire VU tombent d'ellesmêmes.
« L'intérêt du genre humain demande un frein qui retienne les a souverains et qui mette à couvert la vie des peuples : le frein de a la religion aurait pu être , par une convention universelle , dans a la main des papes. Ces premiers pontifes, ne se mêlant des queu relies temporelles que pour les apaiser, en avertissant les rois et (( les peuples de leurs devoirs, en réprimant leurs crimes, en ré-- « servant les excommunications pour les grands attentats, auraient « toujours été regardés comme des images de Dieu sur la terre '. »
Ce fut là le rêve du pontife que l'Église vénère sous le nom de saint Grégoire VII. Régénérer par l'action de la papauté, d'une
* Guizot, Histoire générale de la civilisation en Europe^ 3« édit. p. SC-90.
* Leibniz, Jean de Muller, etc.
* VolUire, Essai.
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part, la paisaance spirituelle, de Vautre la puiseance politique» afin de les réunir et de les réharmoniser dans un foyer commun , tel était le plan de saint Grégoire. 11 n'entre pas dans notre sujet de retracer ici la lutte sublime que soutint cet homme de fer conli-e riniquité de son siècle et contre le despotisme païen de Tempereur teatonique. Ce qu'il nous importe de constater, pièces en mains, c'est que, sans l'indomptable énergie de ce grand homme» c'en était fait de l'indépendance spirituelle et de la pureté des inœurs chrétiennes. Un illustre historien calviniste , dont la haute impartialité à l'égard des souverains pontifes contrasle singulièrement avec les préjugés étroits de Fleury et de son école, M. Guizot, reproche à Grégoire VU , comme une faute grave qui a pu empêcher le succès de son œuvre, d'avoir divulgué ses plans et proclamé hautement ses principes sur la nature du pouvoir spirituel. Au point de vue d'une politique purement humaine, le jugement du savant publiciste serait peut-être fondé; mais saint Grégoire agissait d'après d'autres règles. Son but était moins de réaliser immédiatement ses idées que de proclamer énergiquement des principes supérieurs, dont l'avenir devait se charger de développer les conséquences. Qui oserait dire aujourd'hui que le grand pape s'est trompé?
L'intervention du saintr-siége dans les affaires publiques de l'Europe, déjà si fréquente sous le pontificat de Grégoire VU , le devint moore davantage à l'époque des croisades \ A la voix du chef de l'Église f on voyait de tous côtés des troupes de croisés s'assembler, s'armer, se mettre en mardie. Pendant toute la durée de la guerre sainte, les rois et leurs armées se plaçaient sous la dépendance presque absolue du souverain pontife, qu'ils regardaient comme
* Neminem, credo, latet ecclesiasticam potestatem multa sibi vindicasse civilia, princjpum concessione aut consensione sacrorum belloruxn , quae Cruciatas vocant , tempore , siye iil» in Saraeenoe reooperandie PalaBstinae gratiâ , sive m hœreticos siHCoplœ eaieot. Placebat eaim chriBUan» regibus, în illis sacrifl bellis, pneessc omnibus pontiBcum poteslatem , ut et conjunctioribus animis , et majori religionis reverentiâ rem gérèrent... Per eam intérim occasionem , spiritualis poteslas muUa regum jurainvadebat; cumque id perspicerent boni ac pii principes, non semper repugnabant, etc. (Bossuet, Defensio déclarât. L. IV. c. 5.)