‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 46 sur 75 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Retour d*Âlain Fergont de la croisade. — Il se fait moine dans l*abbaye de Redon. — Organisation de la Justice. — Ordres monastiques. — Philosophie scolastique. -* Robert d'Arbristel. •— Abélard. — Ses doctrines; sa mort toute chrétienne. -» Rectifications,

Après cinq années de combats dans la Palestine, Alain Fergent, suivi d'un grand nombre de chevaliers bretons , était revenu dans sa patrie. Pieux comme Godefroid de Bouillon » Alain , depuis son retour de la croisade, n'aspirait plus qu'au saint repos du clottre. Dégoûté du trône 9 de la gloire et du monde, le vainqueur de Guillaume-le-Conquérant abdiqua en 1112, et prit le froc de bénédictin dans r abbaye de Saint-Sauveur de Redon. « Le duc Alain Fergent, dit notre illustre jurisconsulte d'Argentré, avoit institué à Rennes un sénéchal qui présidoit une cour d'appel. A ce siège il submist tout le reste du pays par ressort et contredict, excepté le comté de Nantes,* tellement que tous jugements donnez par tous les juges du pays de Bretagne ressortissoient devant le sénéchal de Rennes; et le sénéchal jugeoit à la pluralité des voix et usoit de ceste forme de prononcer : Rend la cour qu'il a esté bien jugé. Geste forme estoit simple et sans les formalitez et sophistiqueries desquelles, sous couleur de justice 9 toute ceste profession a esté depuis remplie et encore est; et n'est presque plus possible d'y donner ordre tant est cretie la malice des vivants , nourrie par des juges irrévérents et entrez par marchandée en leur estât , qui prèstant la main à l'exécution de toutes mauvaises intentions des parties pour en faire profit, et comme ils y sont entrez marchands, ils y demeurent de mesme.

« Oultre la règle donnée par les premiers jugements et instances, le duc Fergent ordonna un parlement pour juger des causes d'appel du sénéchal de Rennes et de Nantes, car jusqu'alors ne sçavoit-on pas beaucoup que c' estoit d'appeler, et jugeoient ces deux juges,

avec leur conseil, sur les appellations et oontredicts qui venoient TOM. u. 22

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des sièges inférieurs en civil , car du criminel Ton n'estoit receu à appeler des dits juges; ce qui fust longuement observé jusques en Fan 1 527. Ce parlement n'estoit cour ou séance ordinaire ; ains une compagnie d'hommes de toutes robes et de tous estais, laquelle estoit assemblée quand il plaisoit au duc et par commission de luy. Et n'y avoit office déterminez pour ladicte tenue, ains seulement les magistrats et personnes de marque que les ducs y mandoient, et s'y trouvoient, qui estoient ordinairement quant à Injustice, les officiers du pays , juges et procureurs des justices ordinaires , lesquels lesdits ducs y mandoient, sans qu'il y eut aucun conseiller en tiltre pour ceste fin, soit qu'avec le tems y fust faict un président, en l'absence du chancelier, et un maistre des requêtes. Ceux-là assemblez jugeoient de toutes causes. Depuis , pour ce que ceste compagnie^ laquelle ne s'assembloit que huit ou dix jours» se trouva chargée d'affaires, se fist une autre séance ou conseil qu'ils appeloient assignance, qui se tenoit à certain jour assigné , pour juger des interlocutoires empêchantes le jugement ou préjudiciables au principal, comme peu à peu le peuple se rendoit plus litigieux. « De ce parlement lors de son élection , n'y avoit appel ; car c' estoit le duc avec toute sa grandeur qui jugeoit et déterminoit de tous différends, et ne reconnoissoU lors les roys ni leur court de parlement, n'y estant encore le ressort introduict jusques au traité de Pierre Mauclerc. L'assiette et ordre fust que le duc s'assist en son estât royal; àaa destre, un peu plus bas, le comte de Nantes, Geoffroy, comte de Penthièvre, celuy qui fust tué depuis à Dol; Estienne, son frère. Aux pieds du duc le chancelier; du costé du chancelier le sieur de Guéménée, tenant un coissin, et sur icelay une couronne à hauts fleurons d'or; de l'autre costé du chancelier le sieur de Blossac, grand escuyer, portant l'espée; après les seigneurs du sang l'archevesque de Dol, qui estoit Baldric, vivant pour lors ; les évesques de Rennes , Nantes, SaintrMalo , Gornouaille, Vannes, Saint-Brieuc, Léon, Tréguier; puis les abbez au nombre de trente, fors ceux qui sont fondez depuis ; à la senestre les neuf barons d'Avaugour, de Léon , de Vitré, de Fougères, de Châteaubriant, de Raiz, d'Ancenis...

ROBERT D^ARBRISSEL, ABÉLàRD. 171

« Par la patente , laquelle nous avons transomptée cy-dessus , il appert que ledict parlement ne fust pas lors institués, qu'il estent plus a/ncien que de ce temps-là ' ; mais que par la violence et infectation des Normands , il avoit esté longuement interrompu sans tenir; quelle forme on y gardoit, il est malaisé à dire '. »

Tandis que le duc Alain Fergent rétablissait ainsi une partie de Tanciênne organisation judiciaire du pays ' , le zèle de la réformation religieuse suscitait en Bretagpe un ardent missionnaire dont la parole féconde allait bientôt réveiller la foi dans les cœurs les plus endurcis, et ramener la pénitence dans les monastères les moins réguliers. Ce saint homme était originaire d un lieu nommé Arbrissel, dans le dioÈèse de Rennes, d'où lui est demeuré son surnom. Gomme les maîtres habiles étaient rares à cette époque, en Armorique, Robert, bien jeune encore, avait quitté la terre natale et s'était exilé à Paris ^ Là, ses succès dans la science théologique furent si éclatants , et en môme temps ses vertus attirèrent tellement r admiration de ses maîtres et de ses condisciples , que Sylvestre de La Guerche, évèque de Rennes, ne tarda pas à appeler auprès de lui le jeune clerc, dont il fit son archiprêtre. Robert conserva cette charge pendant quatre années , qu'il employa à combattre avec énergie la simonie et l'incontinence des prêtres*. Mais, à la mort de son protecteur qui fut remplacé par Marbode, archidiacre d'Angers , le saint homme , en butte à la haine de quelques membres du clergé rennais, se démit de ses fonctions et se retira dans une es-

^ Cela a été démontré plus haut.

• Histoire de Bretagne^ par d*Argenlré.

' L'invasion normande avait bouleversé toute l'organisation politique du pays ; Il y eut, au onzième siècle , un grand travail de reconstruction. Nos historiens , qui remontent rarement aux origines des choses , nous ont , la plupart du temps , donné comme des créations de simples rétablissements,

* Et quoniam Francia tum florebat in scholaribus emolumentis copiosior, fines patemos, tanquam exul et fugitivus, ezivit, Franciam adiit eturbem quœ Parisios dicitur, intravit. (Boliand. xxv feb. col. 604.)

' Quatuor igitur annis ita demoratus archipresbyter... incestas sacerdotum et laïcorum copulationes dirimendo, simoniam penitùs abhorrebat... probis ejusacUbus fratres invidebant, quorum invidentia jam ei odium pepererat. (Ibid.)

172 ROBBRT dVuIISSIL, ABÉLARD.

pèce de désert au milieu de la forêt de Craon *. Là le nouveau Pacôme renouvela les prodiges d'austérité des anciens ermites de la Thébaïde. Doux et humble pour tous, il se faisait à lui-même une guerre implacable. L'éloquence, F immense charité de Tanachorète breton attirèrent dans son ermitage une foule de pécheurs qui, sollicités par la grâce , avaient soif d'entendre la parole de vie. Comme d'ailleurs tous les discours de Robert exhalaient les parfums du ciel ', il eut bientôt poqr coadjuteurs un certain nombre de disciples animés ainsi que lui du zèle deia maison de Dieu, et décidés à vivre désormais en commun sous la discipline du saint homme.

Cependant Urbain II, qui était venu visiter l'évêque d'Angers/ avait oui parler des nombreuses conversions opérées par Robert. Le pape ayant témoigné le désir d'entendre le pieux cénobite, ce dernier fut invité à monter en chaire le jour de la dédicace de l'église Saint -Nicolas, solennité brillante, dit l'hagiographe, et qui avait fait affluer dans la cité angevine une grande partie des liabitants de l'Ouest. Robert d' Arbrissel s'éleva , ce jour^là , à un si haut degré d'éloquence, que le pape Urbain lui ordonna de quitter sa solitude et de se livrer au ministère de la prédication. Les fruits de cette mission dépassèrent toutes les espérances : une multitude innombrable d'hommes et de femmes, toudiés de componction, renoncèrent au monde et suivirent les pas de l'homme de Dieu. Cependant frappé des graves inconvénients qui pouvaient résulter de ce mélange des deux sexes ^ Robert sentit la nécessité de fonder pour ces chères brebis arrachées à la dent des loups meurtriers un lieu de refuge et de paix. Telle fut l'origine du célèbre monastère de FontavrauU.

* Le moi eroon , eron^ est traduit par Hlva dans la Gartulaîre de Redon. -* Pm^ cran, extrémité de la forêt.

' Cujus odor cœlaatia redolet in uaiverao mundo. (BoU. loùociL)

* MuUarea timen ab homiaibna eegregavit et inter claiistrum eaa veliit damnatit. (BoU. loco cit,)

Cas parotea donnent la meaare de la créance qu'il faut atiadier aux aMertions de ceKains hieCoriens modernes, qui ont fait de Robert d'Arbriasel le créateur d'une sorte de phaImMm,

R0B8RT D^ARBRIMEL, ABÉLàRD. 473

Pour prévenir tout désordre et pour imposer silence à la malignité du monde, il environna les cellales des femmes d'une forte clôture, et leur interdit toute oommunication avec le dehors. En peu de temps, dit la légende, ce lieu sauvage, habité naguère par des bétes féroces et par des voleurs , se transfiM-ma en une sorte d'Ëden. Là point de haines, de discordes, de jalousies' : l'égalité régnait entre tous, et le chef de la communauté lui--méme refusait de porter le titre de supérieur ou d'abbé '. Là tout le monde était sûr de trouver un refuge. Hommes et femmes, nobles et serfs, veuves , jeunes vierges , filles perdues , lépreux même, nul n'était r^usié\ Robert recevait avec amour quiconque se présentait pour vivre sous sa direction. Jésus-^Christ, disait-il, se chargerait de pourvoir à la nourriture de ses pauvres. Et, &ï effet, les aumônes que lui envoyaient les princes et les simples particuliers croissaient avec le nombre de ses disciples. Les seigneurs de Loudun, de Hontsoreau , de Montreuil-Bellay, et grand nombre d'autres , con* tribuèr^it à l'envi à l'agrabdissement de Fontevrault. Trois mille personnes, hommes ou femmes, avaient, dès l'origine, embrassé la vie monastique sous Robert d'Arbrissel. La conduite de ses moines était si édifiante qu'on les appelait de toutes les parties du royaunne.

La règle établie pour les femmes à Fontevrault était celle de saint Benoit. Robert y ajouta seulement quelques règlements , tels que cenx-ci : silence absolu hors du chœur et du confessionnal ; défense de voir qui que ce soit sans la permission de l'abbesse et sans témoin, etc. Aucun homme ne pouvait être admis dans l'intérieur de la communauté, pas même l'aumônier. Les derniers sacrements étaient administrés aux malades dans l'église du monastère.

Les devoirs prescrits aux religieux étaient très-simples : il leur

^ ...Nulla inter eos amaritudo^ nulla invideDtia, discordia nulla. {Ihid.)

< Preiatum sutim magistrum tentummodô vocabant, nam neqae dominus neque

abbes yocitari vdebat. {IM.) * Suscipiebaiit paupires ac débiles non repeilebuot, nec incestas, nec pellices re^

futabant , leprosos , nec impotentes. {Ibid,)

174 ROBERT d'aRBRISSEL, ABÉLARD.

était commandé de dire F office canonial , de n'avoir rien en propre, de ne se point mêler d'affaires séculières et enfin de se considérer comme sons la dépendance de Tabbesse, leur mère à tous. Pour expliquer les motife de cette dépendance , certains historiens modernes ont entassé chimères sur chimères. Cun de ces écrivains est même allé jusqu'à dire que Dieu, à la fin du onzième siècle, avait changé de sexe, et que la Vierge était devenue le véritable Dieu du monde. Cette phrase a fait fortune dans les écoles : il faut reconnaître pourtant qu'il n'en a jamais été écrite de plus vaine.

Robert d'Arbrissel, fidèle aux commandements du saint- père, continua jusqu'aux derniers jours de sa vie à prêcher dans les villes, dans les bourgades et au milieu des champs la parole de Jésus-Christ. L'un des disciples qui accompagnaient le saint missionnaire dans ses pérégrinations apostoliques nous a transmis sur son maître deux anecdotes qui peignent au vif et les mœurs du temps et l'angélique charité du bienheureux fondateur de Fontevrault. Un jour qu'accompagné de frère Pierre il traversait à cheval une forêt du Poitou, il tomba tout à coup au milieu d'une troupe de voleurs qui se précipitèrent sur lui et le jetèrent à bas de son cheval. Robert se releva tout meurtri; mais, ne songeant qu'au salut de ceux qui venaient de l'attaquer , il se mit à prêcher doucen^ent aux brigands l'amour de Dieu et celui du prochain. Les bandits écoutaient tout surpris, lorsque frère Pierre, moins patient que son abbé, s'écria : « Vous ignorez donc, misérables, que c'est sur Robert d'Arbrissel que vous avez porté les mains M » A ce nom vénéré, les voleurs, saisis de repentu*, se jetèrent aux pieds du saint homme qui les releva avec bonté et les pressa sur son cœur avec la tendresse d'un père.

Une «lutre fois étant venu prêcher dans la ville de Rouen , il entra dans un mauvais lieu et s'assit au foyer commun pour se

^ Petnis vero socius, quo narrante hoc didici , non ferons œquanimiter quod fao tum fuerat de magistro, locutus est talibus verbis ad prœdones : Numquid non scîtis hune homincm quem modo injuste deposuistis Robertum esse de Arbriseilo, cujus odor suavis redolet in universo mundo?... [Ibid.)

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réchauffer les pieds. Les filles de joie, croyant avoir affaire à quelque débauché, rentourèrent aussitôt. Mais lui, se levant, se mit à leur annoncer la parole de vie et à leur promettre la miséricorde du Christ. Alors Tune des courtisanes , celle qui commandait aux autres, lui dit, toute saisie : a Qui donc es-tu, toi qui prononces de telles paroles? Voici vingt-cinq ans que je suis entrée dans cette maison pour m'y livrer au crime, et nul n'y a jamais prononcé le nom de Dieu et ne nous a parlé de sa miséricorde. Oh ! si ce que tu dis était vrai M... » Subjuguées par l'éloquence de Robert, ces pauvres créatures sortirent avec lui de la ville et le suivirent dans l'un de ses monastères où elles firent pénitence et devinrent plus tard les épouses du Seigneur •.

Cette sainte audace de la charité attira sur Robert d'Arbrissel le blâme de quelques ecclésiastiques , toujours disposés à croire le ' mal. Marbode, évèque de Rennes, était de ce nombre. Il écrivit à l'abbé de Fontevrault une lettre pleine d'aigreur et de reproche, lettre plus propre à décrier son auteur, dit dom Lobineau, qu'à noircir la réputation de celui à qui elle était adressée'. Geofroy, abbé de Vendôme, crut aussi devoir avertir Robert des calomnies qui couraient sur son compte et que l'hérétique Roscelin s'était efforcé de propagera Mais la fausseté de ces accusations fut à la

^ Quadâm die cùm venisset Roihomagum, lupanar ingressus, sedensque ad focum, pedes caiefacturus , meretricibus circumdatur œstimantibus causa fornicandi esse ÎDgressum , sed prsedicante eo verba vitae et misericordiam Ghrisli eis proxnittcnte , una e meretricibus , quae caeteris praeerat, dixit ei : « Qui es tu, qui talia loqueris? scias pro cerlo quia per viginti quînque annos quibus banc domum ad perpetranda scelera sum ingressa , nunquam aliquis hue advenit qui de Deo loqueretur , vel de ejus misericordiâ prsesumere nos faceret. Tamen si scirem vera essel... » (Manuscrit de Vabb. de Vauko-Cemay.)

* ...Statim eas de civitate eduxit et ad eremum cum eis gaudens penrexit, ibique peracta pœnitentiâ Christo fideliter transmisit. (/6td.)

' Mulierum cohabitatione diceris plus amare, etc. (Lettre attribuée à Marbode, évéque de Rennes.)

Alias enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapsae sunt; alise in ipsis ergastulis pepererunt (Clypeus nasc, ord. Font, T. I. p. 69.)

* Fœminarum quasdam, ut dicitur, faroiliariter tecum habitare permiltis, et cum ipsis etîam et inter ipsos noctu fréquenter çubare non erubescis. Hoc si modo agis,

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fin recoQûoe de tous , et Geoffroy deyint Tun des protecteurs les plus dévoués et les plus généreux du monastère de Fontevrault. Robert d'Arbrissel termina en 1117 une vie toute d'abnégation, de dévouement et d'amour. Quelque trente années auparavant, dans un petit bourg da comté nantais , était né un enfant auquel Dieu réservait aussi une éclatante destinée. Nous voulons parler de Pierre Abélard, si fameux par ses combats dans l'école et surtout par les malheurs qui remplirent la dernière moitié de sa carrière. La vie de cet homme célèbre offre un contraste frappant avec celle du bienheureux Robert d' Arbrissel. L'angélique fondateur de Fontevrault , le héraut du Ouist * , quoiqu'il vécût pour ainsi dire d'oraison et de mysticisme, n'en était pas moins l'un des hommes les plus actifs de son siècle. Ni obstacles , ni calomnies, ni dangers ne purent jamais affaiblir son zèle ; de là l'influence immense qu'il exerça sur ses contemporains. Le savant comme l'ignorant, le prince comme le mendiant, la fille des rois comme celle du pauvre serf, la vierge comme l'impure courtisane venaient s'agenouiller devant le pauvre cénobite' , et tous , dit l'hagiographe, tous, après l'avoir entendu, s'en retournaient contents, humbles et charitables. Abélard au contraire, le tribun de la scolastique, l'adversaire de la mystique, Abélard n'était nullement un homme d'action ; il hésitait, il se troublait, son intelligence l'abandonnait, dès qu'il

vel aliqtiandô egisti , novum et inauditum sed infnictuosum martyrii genus inveni»U... (Lettre de Geoffroi de Vendôme, publiée par le P. Sirmond.) ^ « Bgregium illum praeconem Ghristi , » dit Abélard de Robert d'ÀrbrisseK * Dans les mômes monastères où Robert entraînait les filles perdues, se réfugiaient les femmes les plds illustres du siècle : ainsi , parmi les premières religieuses de Fontevrault, se trouvaient la reine Bertrade; Mathilde, comtesse de Poitiers et fille du comte de Toulouse; Agnès deMontreuil; Elisabeth de Montfort, sœur de Ber« trade; et enfin la duchesse Hermengarde, femme d'Alain Forgent qui, comme nous Tavons dit, s'était fait moine dans Tabbaye de Redon. Ce fut Hermengarde qui introduisit en Bretagne Tordre de Gîteaux. L'abbaye de Begars, celles de Melleraie et du Relleo furent fondées vers ce temps (4430-4432). Un peu plus tard s'élevèrent les monastères de Saint-Âubin-des-Bois, de Boquien , de Langonnet , de Lanvaux et de Buzé, tous de l'ordre de Gtteaux (4437-4438). Saint Bernard vint à Nantes, en 4441, pour visiter l'abbaye de Buzé. Ge grand homme professait pour la duchesse Hermengarde la tendresse la plus profonde. — Y. Epiet, S. Bem, epist. 446 et 447. Ces lettres sont admirables d'onction.

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fallait agir. La biographie qu'on va lire fera ressortir, à chaque page, le contraste que nous venons d'indiquer.

Pierre Abélard naquit en 1 079, sous le règne de Hoël IV, comte de Bretagne» dans le bourg du Pallet, entre Nantes et Clisson. Bérenger, le père du futur philosophe, était un gentilhomme poitevin \ lequel, quoique adonné an métier des armes, attachait un grand prix aux études littéraires. Le jeune Pierre, dès sa plus tendre enfance, fut donc confié à des maîtres habiles dont les leçons développèrent bientôt en lui de merveilleuses facultés. Chose bien remarquable, au milieu des ténèbres qui, dit-on ^ couvraient alorsFEurope entière; malgré la fièvre chevaleresque qu'avaient allumée les prouesses des conquérants de l'Angleterre et celles des héros de la Croisade, voici deux fils de chevalia*s, Abélard en Bretagne et Bernard en Bourgogne , qui , appelés l'un et l'autre à jouer sur la scène du monde le rôle le plus brillant , renoncent à la vie si poétique alors de Fhomme de guerre, pour se consacrer à l'étude des sciences divines et profanes.

Dévoré de la soif d'apprendre, le fils de Bérenger abandonne la patrie; il parcourt les provinces, ici, interrogeant les savais, là, appelant au combat les maîtres en la science du raisonnement. A l'époque où Pierre Abélard se faisait ainsi le chevalier errant de la dialectique, les belles-lettres, complètement abandonnées pendant les tempêtes du dixième siècle, commençaient à refleurir. Grégoire VU , en faisant triompher l'intelligence opprimée par la force, avait contribué surtout à ce réveil de l'esprit humain. Au onzième siècle, Lanfranc de Pavie fait de son cloître comme le centre des bonnes études; en 1109, les disciples du pieux Anselme de CantCHrbéry l'entourent en si grand nombre qu'on avait coutume de dire , en parlant de cette école : Varmée d'Anselme, Dans tous les monastères surgissaient des professeurs habiles et dévoués qui donnaient l'instruction sans aucune rétribution. Une foule d'écoles inférieures se transformaient en universités. Chacune enseignait une branche de la science. A Salerne c'était la médecine, à Bolo-

^ Namque oritur pâtre Pictavis et briione roatre. (Ghr. Rich. Pictav.)

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gae le droit, à Paris la dialectique et la théologie. Les étodiaots se partageaient en nations gouyernées par des procurears qai élisaient eux-mêmes leur recteur'. La plupart de ces universités eurent une origine ecclésiastique et fleurirent en quelque sorte à Fabri du saint-siége*. Telle était à cette époque la protection toute spéciale accordée à la science, que, dans les villes universitaires , on prévenait, par la menace de peines spirituelles, le renchérissement exagéré des denrées. Ce n'est pas tout : TÉglise pourvoyait à r entretien des étudiants qui n'appartenaient pas à F état ecclésiastique, « afin que leur attention ne fût pas incessammait distraite par la préoccupation des nécessités de la vie matérielle. » Ceci se passait au douzième siècle. Cest à cette époque que commence la seconde période de la scolastique, dont Scot Érigène doit être considéré comme le fondateur, et qui, dans son essence, est un rationalisme surnaturel. Cette science prend son point de départ de renseignement de TËglise, et s'efforce d'acc(M*der la foi avec la raison et de faire sortir la science de la foi. Son but est de fonder une philosophie de la religion.

Cette tendance s'était fait remarquer dès les premiers siècles de l'Église. Les écrits de saint Justin, de saint Clément d'Alexandrie et d'Origène sont là pour en rendre témoignage \ Aussi tous les scolastiques orthodoxes ontr^iis toujours proclamé, avec saint Augustin et Scot Érigène, que « la foi précède la science et en pose les limites et les conditions^ o

^ Consiliarii vel procuratores nationum.

^ Ce fut, on le sait, Robert de Gourson, légat du saint-siége en France, qui dressa les statuts de rUniversité de Paris.

* V. 1«$ excellentes Leçons de Tabbé Blaiic, T. II, Se partie, p. 495 et suiv. , sur le prétendu platonisme de saint Justin et de Clément d'Alexandrie. Paris , chez Gaume, 4846.

* Guitmond , élève de Lanfranc, et plus tard archevêque d*Àverse, dit : « Non enim idcircè magnum hoc atque salubernmum credere non debemus, si in héc vite, quomodô 6at, capere non valeamus : cum neoessario multa fîde teneamus quibus nostra c«ecita3, aut multo magis, aut certè non minus, repugnare videtur. — Non enim praecepit tibi Cbristus : intellige^ sed crede. Ejuà est curare, quomodô id, quod fîeri vult, fiât : tuum est autem non discutere , sed humiliter credere , quia quidquid omninô fieri vult, fiât. Non enim ifUelligendwn pn'ùi eity qwun ut posknodùm cre^

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t Ce que nous avons dit plos haut de b socdastique s'appligod également à la mystique du moyen âge. « Celle-ci puisait ses inspirations dans F Évangile de saint Jean, dans les écrits de Di^ dyme et de Macaire rAncien, et souvent dans ceux de Denys l'Aréopagite» par lequel elle se reliait à Técole néoplatonicienne. Les mystiques comme les néoplatoniciens prescrivaient la mortifia* cation des sens pour arriver à une union pratique , sainte et vivante avec Dieu. Mais il ne faut pas oublier ici une différence essentielle et trop souvent méconnue. La mystique chrétienne, partant du fait de la chute primitive, tend à rétablir F union et la ressem-* blance de Fâme avec F esprit divin; tandis que le néoplatonisme, méconnaissant la chute originelle» prétend arriver à l'absorption totale de fâme en Dieu, ce qui constitue le panthéisme. Aussi la première se garde de faire abstraction de la matière et du corps comme les platoniciens : à ses yeux, le corps est une enveloppe nécessaire , souillée par le péché originel , il est vrai, et entravant , non la déification de Tâme, qui est impossible , mais sa ressem-^ blance actuelle avec Dieu.

La scolastique et la mystique sont donc lune pour Tautre ce que la science est pour la vie. Tandis que la première ne s'inquiète que des principes théoriques , la seconde tend à réaliser immédiatement les données de la foi; l'une s'occupe surtout de recherches scientifiques, l'autre enseigne d'une manière positive et par une prédication vivante. Cest pourquoi tons les mystiques, depuis saint Bernard jusqu'à Thomas A Eempis, furent ou des orateurs distingués ou des écrivains édifiants... «La mystique produisit le grand ébranlement des croisades, Tarchitecture gothique et d'autres conséquences du môme genre... Mais sans la scolastique la mystique eût bientôt dégénéré, car elle ne voyait trop

da$f 9ed priùt credendum ut posimodum irMligas. Nec prophète Esaias (VU. 9) dixit : Nisi intellexeritis, non credetis; sed : nui credideritis, non intelligetia. (Bibl. mùx. Pair. T. XVIIL p. 445-446.)

Saint Thomas (Contra génies, L. I. c. 7) argumente de même : « QuamYis autem prœdicta ventes fidei christianœ humanfie rationis capacitatem excédât , hœc tamen, quœ ratio natnraliter indita habet, huic veritati contraria esse non poasunt. »

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souvent qu'un côté deschoses; n'appréciant que la pratique, elle méconnaissait la valeur réelle de la science et tombait plus facilement et plus fréquemment dans Terreur que la scolastique. Mais celle-ci à son tour avait besoin de la mystique et de sa réaction pour ne pas s'écarter tout d'abord de la vie positive... C'est pourqu<H le théologien réunit en lui les deux tendances : la profondeur intime du sentiment avec la clarté de la conception et la perspicacité de la pensée*. »

Saint Anselme de Cantorbéry, l'élève et le successeur de Lanfranc à F abbaye du Bec aussi bien que sur le siège primatial de l'Angleterre, exprime avec une admirable précision cette double tendance dans ses ouvrages*. Ce grand saint se trouva mêlé à la lutte si animée qui s'éleva au moyen âge entre le noiiinàlismb et le réalisme\ Il attaqua à outrance le nominalùme de Roscelin, qui fut condamné au concile de Soissons (1092).

Le combat de la théologie spéculative contre la théologie positive, ou plutôt contre la foi, combat soutenu avec tant d'édat par Bérenger et Roscelin d'un côté, par Lanfranc et saint Anselme de l'autre , devait se renouveler entre saint Bernard et Abélard. Élève de Guillaume de Champeaux, le plus renommé dialecticien de son temps, Pierre n'avait pas tardé à éclipser son maître. Jeune, beau, éloquent, plein de hardiesse et d'inspiration, il exerçait sur

1 Alzog, nistoire de V Église catholique, T. II. Paris, chez Waille, 4846.

s Non tento , Domine , penetrare ailitudinem tuam , quia nullatenùs comparo illi inieltectum meum; sed desidero aliquatenùs intelligere veritatem tuam, quam crédit et amat cor meum. Nequc entra quaero intelligere ut credam^ sed credo ut intelligam ; nam et hoc credo , quia nisi credidero non intelligam. (Promus , c 4 .) — Sicut rectus ordo exigit ut profunda christianae fidei^ credamus, priusquam ea prœsumamu8 ratione discutere, ita negligentiœ mihi videiur st, postquam confirmati swma in fide, non studemus quod credimus intelligere. (Cur Deus homo, c. 2.)

' On peut résumer en ces termes la grande querelle qui divisa la scolastique : d'après les réalisteSt il y a des êtres correspondant aux idées universelles, possédant par conséquent les caractères contenus dans les idées universelles comme dans leurs prototypes, et qui sont par là même de la conception ou du genre; selon les nomtnalisteSy les idées universelles ne sont que des noms auxquels rien ne correspond dans la nature , l'universel existe uniquement dans Tesprit comme une conception abstraite des choses réelles.

ABÉLARB. 181

ses condisciples une irrésistible puissance, tandis que Guillaume, qui jusqu'alors n'avait recueilli que des éloges et des applaudissements , se voyait abandonner par une grande partie de ses élèves. Abélard , fier de sa renommée et dévoré de l'amour de la gloire , ouvrit à Melun une école où les auditeurs accoururent en foule de toutes les parties de la France. Le jeune professeur, animé par ses triomphes de chaque jour, ne put long-temps modérer son ardeur. Pour soutenir l'éclat de sa réputation, il travaillait sans cesse, et sa santé en fut altérée; de là l'obligation d'aller respirer son air natal. Ce fut seulement en 1109 qu' Abélard revint à Paris. Pendant son absence, Guillaume de Champeaux avait réuni en communauté, non loin d'une chapelle située au sud-est de Paris, un certain nombre de clercs réguliers. Dans cette retraite ouverte au public, Guillaume continua à faire des cours, inaugurant ainsi cette illustret école de Saint-Victor d'où sortirent tant de théologiens renommés. Abélard se présenta devant son ancien maître pour étudier sous lui la rhétorique ; mais , toujours dominé par son orgueil philosophique et par sa vanité littéraire » il blessa de nouveau Guillaume de Giampeaux. Il fut alors obligé de s'en retourna à Melun, où il rouvrit son ancienne école, qu'il transporta en 1 1 1 5 à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève. Abélard, un peu plus tard, dut revenir encore en Bretagne, car son père avait pris le Croc (comme le fit plus tard le père de saint Bernard), et sa mère, pieuse comme l'était Elisabeth de Montbar, était sur le point, elle aussi , d'embrasser la vie religieuse. A son retour, après une courte absence, Pierre se rendit à Laon pour y étudier sous Anselme de Loadun, qui enseignait la théologie avec beaucoup d'éclat. Quelles que fussent la science et l' autorité du vieux professeur, Abélard, qui, comme ses confrères de tous les temps, ne prisait guère que son propre mérite, se mita décrier l'enseigûement du vieillard. « De loin, disait-il, c'est un bel arbre chargé de feuilles ; de près , il est sans fruit ou bien il ne porte que la figue aride de l'arbre maudit par le Christ. Quant il allume son feu, il fait de la fumée, mais il ne jette point de lumière \ » Plein de confiance en lui-même, ^* AbeLop. epist. 4.

182 ABÉLAM.

Pierre alla jusqu'à se vanter, devant les élèves d'Anselme, de faire, après un seul jour de préparation, un cours sur Êzéchiel, Fun des écrivains sacrés les plus difficiles à interpréter. Sur l'observation que Tentreprise était périlleuse et que mieux vaudrait ne se point hâter de la sorte : « Ce n'est point ma coutume, répondit le philosophe, de suivre l'usage, mais d'obéir à mon esprit'* t

Le caractère d^Abélard est tout entier dans ces paroles '.

Cependant Anselme s'était ému en apprenant la téméraire gageure d' Abélard» et il lui fit défendre d'expliquer l'Écriture. Abélard revint alors à Paris, où on lui offrait la chaire de Guillaume de Gham«* peaux qui venait d'être élevé sur le siège de Chftions. Pierre y continua son exposition d' Ezéchiel et attira autour de sa chaire un im* mense concours d'auditeurs. Dans ces temps réputés barbares, une partie de la jeunesse oubliait le boire et le manger pour écouter le disciple d'Aristote, etrÉglise, cette iptétendneennemiedes lumière9\ accordait au hardi philosophe une haute position dans le clergé de Paris*!

Pendant plusieurs années Abélard continua ses leçons au milieu d'une afiluence d'auditeurs qui paraît fabuleuse ^ De l'Armorique»

* Respondi non esse mesB consuetudinis per usuxn proficere , sed par ingenlam. (Ibid.)

* Tandis qifÀbélard s'abandonnait à la pente de son orgueil , saint Bernard , au contraire, après s*êlre passionné pour les belles-lettres et la sagesse du siècle [sœcuktrii sapimtia) qu'enseignaient les professeurs de Téglise de Chàtillon-sur-Seine ; saint Bernard , adolescent encore , n'entendait jamais , sans une sorte d'efifroi et de ropulsion, ses maîtres appliquer la dialectique aux principes éternels de la théologie, et soumettre à une froide analyse des vérités que le cœur a besoin de goûter avec la foi avant que Tintelligence puisse s'en rendre compte.

* Cette calomnie est encore répétée de temps à autre par quelques enfants perdus de la science ; mais les écrivains qui se respectent n'osent plus se permettre ces ba« nales accusations.

^ Les Bénédictins pensent que c*est en 4445 qu'Abélard fut nommé chanoine de Paris.

'^ Jamais , chez aucun peuple et à aucune époque , on ne vit autour de la chaire d'un professeur une multitude comparable à celle quiaccourait pour entendre Abélard. Jean de Salisbury, Bérenger de Poitiers , Othon de Frisingen, saint Bernard , attestent que les auditeurs du professeur étaient innombrables ; ce qui n*empéche pas toutefois que le moyen âge n'ait été une époque de profonde barbarie /

àSÉLARO. 183

de l'Angleterre, du pays des Suèves et des Teutons j de Rome même OQ accourait pour rentendre. Comblé d'honneurs et de richesses, environné de cinq mille étudiants endiaînés à sa parole , le jeune successeur de Guillaume de Champeaux exerçait une véritable royauté intellectuelle. Dans son orgueil , il pouvait se croire le seul philosophe quil y eût sur la terre \ Mais un châtiment était réservé à cet enivrement de la vaine gloire humaine : Dieu punit d'ordinaire les idolâtres de la pensée en les livrant à la fougue des passions matérielles.

Dans le temps même où Abélard atteignait au faite de la grandeur intellectuelle, il devint tout à coup Tesclave de la volupté*. U y avait dans la cité une jeune fille appelée Héloïse, nièce d'un chanoine du nom de Fulbert, chez lequel elle demeurait. Élevée avec beaucoup de soin, Héloïse, qui par sa mère tenait, dit-on, à l'illustre famille de Montmorency, était devenue une femme accomplie. Chose vraiment extraordinaire, au milieu des ténèbres dans lesquelles on a coutume de plonger le moyen âge, Héloïse, dont la première jeunesse s'était écoulée dans la solitude d'un couvent d'Argenteuil, avait appris le grec et l'hébreu ', et elle écrivait le latin comme ne l'écriraient pas aujourd'hui nos plus brillants professeurs, i^bélard lia d'abord avec la jeune fille un commerce épistolaire. Simple et sans défiance» elle ne voyait dans les empressements de maître Pierre qu'un zèle ardent pour les progrès d'une élève enthousiaste de la science. Mais lui, en proie à des passions d'autant plus violentes qu'elles éclataient plus tardivement , ne rêvait qu'à les sati^aire. Pour se rapprocher d'Héloïse il fit proposer à Fulbert de le prendre en pension chez lui; le bon chanoine, qui désirait ardemment que sa nièce se perfectionnât dans la science, accepta avec joie la demande de l'illustre dia-

^ « Cùm me solum in mundo superesse philosophum aostimarem » (EpisL I, Ab,), Combien de penseurs beaucoup moins illustres qu' Abélard n'onl-ils pas partage celte illusion depuis Tan de J.-C. 44451

* Foulque , dans une lettre fort amicale adressée à Abélard , lui rappelle qu'il s'était ruiné avec des courtisanes. Ces désordres soDt^ils antérieurs ou poslérieurs à ia passion de maître Pierre pour Héloïse? On ne sait.

* AM. qp. epist. I. p. 40. — Epist. XX. pars U.

lecUcien, et, pour parler le langage d*un contemporain , il livra rinnocente brebis à la dent du loup ravisseur. Âbélard oublia ce qu'il devait à la noble confiance de Fulbert , et au rang élevé qu'il occupait dans r école; Héloïse ce qu'elle devait à la pudeur virginale; tout fut sacrifié à une liaison criminelle. Dégoûté de Tétude, le héros de la dialectique ferma Platon et Origène, cessa d'expliquer l'Écriture sainte pour composer, en langue vulgaire, des chansons d'amour que la«France entière répéta bientôt*. Abélard avait tout le génie d'un trouvère : son talent poétique fut le principal complice de son amour. « Vous aviez , lui écrivait Héloïse long-temps après « sa chute, vous aviez deux choses qui devaient séduire toutes les « femmes, c'était la grâce avec laquelle vous récitiez et celle que (( vous mettiez dans vos chants '. »

Depuis long -temps les amours d'Héloïse et de mattre Pierre n'étaient un mystère pour personne', et Fulbert ignorait encore le déshonneur de sa nièce. Mais à la fin pourtant, le vieux chanoine conçut des soupçons et les deux amants furent séparés. L'absence et la contrainte ne firent qu'accroître la passion d' Abélard : il enleva Héloïse et la conduisit en Bretagne, chez sa sœur, où elle accoucha d'un fils qu'ils nommèrent Astrolabe. Abélard revint peu de temps après à Paris. La profonde douleur de Fulbert émut le philosophe, et, pour réparer sa faute, il offrit d'épouser Héloïse, pourvu toutefois que le mariage restât secret ^

' Notre savant ami et compatriote Tabbé Sionnet se propose de publier prochaîoement une collection inédite d'hymnes latines composées par Abélard.

* Duo autem , fateor, tibi specialiter inerant quibus fœminarum quarumlibet animos statim allicere poleras, dictandi scilicet et cantandi gratia. (Abel. op, epist. II.)

* « L'aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa vie devint un bruit public et passa, de son aveu et par degrés , à cet état de roman populaire qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Il y avait dans cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le commandement. 11 posait sans voile devan la foule. » — Il y avait en effet dans Abélard, à cette époque , l'orgueil cynique du philosophe, et la vanibé raffinée quoique sans vergogne de l'homme de lettres moderne. Pierre le reconnut plus tard d'une manière touchante.

* Abélard, malgré sa passion pour Héloii'se , n'avait point renoncé à l'ambition d'arriver aux hautes dignités de rËglise. De là ses restrictions, qui contrastent avec la sublime abnégation d'Héloïse , qui, elle , ne songeait qu'à son amant, et se fût

abélàhd. i8S

Fulbert consentit à tont ; mais lorsqu'il vit sa nièce bien^aimée prendre F habit dans le monastère des religieuses d'Argenteuil, le désir de la vengeance s'empara de sa pensée, et une nuit, pendant qu'Abélard reposait, il s'introduisit dans son appartement avec quelques complices , et fit mutiler lâchement le séducteur d'Héloïse. Au point du jour cette nouvelle se répandit dans tout Paris, et la ville entière, émue d'horreur et consternée , accourut dans le voisinage de la demeure d'Abélard en faisant retentir l'air de ses cris d'indignation \ Foudroyé dans son orgueil, frappé par la main de Dieu en punition de ses déportements ', Pierre, dans son immense douleur, courba la tète et résolut d'embrasser la vie monastique. Sur son ordre, Héloïse, qui n'était encore que novice, prononça ses VŒUX. Quelques instants avant l'accomplissement du grand sacrifice, rinfortunée avait eu à subir une dernière épreuve. Des personnes du plus haut rang, ses parents et ses amis essayèrent d'ébranler sa fermeté. Mais, toujours obéissante aux volontés de son époux bien-aimé , elle persista dans sa résolution , et y malgré les larmes qui coidaient de ses yeux , malgré son éloignement pour la vie claustrale, elle marcha vers l'autel en répétant cette plainte que Lucain prête à Gornélie lorsque, après Pharsale, elle revoit Pompée, dont eUe croit avoir causé la perte :

« grand homme! toi dont ma couche n'étoit pas digne , voilà donc le droit qu'avoit la fortune sur une si noble tête! Pourquoi , par quelle impiété t'ai-je épousé, si je devois te rendre malheureux ! Accepte aujourd'hui le châtiment que je subis, mais que je subis volontairement*. » Peu de jours après, Abélard se fit religieux dans l'abbaye de Saint-Denis.

oontentée d'être l'esclave de celui dont Tamour, disaitrelle, valait mieux que Tempire du monde. (AbeL ap, epist. I et II.)

* Abd. op. pars II. epist.

* « Nosti... quid ibi {dans le monastère é^Argenteuil) tecum mea libidinis egerit intemperantia in quâdam eliam parte ipsius refectorii... Nosti id impudentissimè

/tune actum esse in tam révérende loco et summœ Virgini consecrato. n (AbeL op. epist. V.) s maxime conjux ,

tbalamts indigne meis, hoc juris babebat

TOM. II. ^i

186 AftÉLARD.

Cependant les vœax de la jeunesse académiqae rappelèrent le maître dans sa chaire de professeor. Pierre obtint de son abbé la permission de se rendre dans un prieuré , sur les terres du comte de Champagne, a6n d'y ouvrir une école. Trois mille étudiants accoururent pour suivre ses leçons , et bientôt les bâtiments des environs ne suflSrent plus pour loger la foule.

Abélard crut qu'il était plus convenable à sa nouvelle profession d'enseigner la théologie. Il donnait toutefois quelques leçons de dialectique, se servant, ainsi qu'il le dit, de la philosophie comme d'un hameçon pour attirer ses auditeurs à l'étude de la religion. Telle était , ajoutait-il, la méthode du grand Origène. La réputation de Pierre croissait chaque jour, mais son orgueil croissait avec sa gloire. Enivré des louanges qu'on prodiguait à la pénétration de son génie, le professeur voulut comprendre et expliquer aux autres les mystères les plus sublimes de la religion. Dans le but de faciliter, disait-il, l'étude de la théologie à ses disciples, il publia un traité intitulé Introduction à la Théologie. Dans la préface de ce livre, Abélard déclare formellement que si, dans ses expressions ou dans ses sentiments, il s'est écarté en quelque chose de la vérité, il sera toujours prêt à se corriger dès qu'on le reprendra , afin que, <c s'il ne peut éviter la honte de l'ignorance, il ne tombe pas du moins dans le crime de l'hérésie, qui consiste dans l'opiniâtreté à soutenir l'erreur. »

Dès l'apparition de cet ouvrage, les anciens disciples d'Anselme de Laon et de Guillaume de Champeaux dénoncèrent à Radulfe , archevêque de Reims , les propositions erronées de maître Pierre. Le concile de Soissons accueillit la dénonciation et condamna l'/ntroduction à la Théologie, à cause de plusieurs propositions hérétiques sur la Trinité. S'il faut en croire Abélard , le mérite de son livre en faisait tout le crime aux yeux de ses adversaires; le légat du saint-siége était un homme faible et dépourvu de toute science

In (antum fortuna caput? Gur impîa nupsi , Si misenim factura fui? Nunc accipe pœnas, Sed quas spontè luam.

(Luc.Pfcar«.L.VIIf.v.94).

▲BÉLAHD. 187

théologique, etc. Mais c'est là, il faut le dire, le langage des hérétiques de tous les temps : le livre du professeur, qui est parvenu jusqu'à nous presque dans son entier, atteste d'ailleurs que les juges du concile n'obéirent pas, comme le prétend le philosophe, aux suggestions de ses ennemis acharnés. L'ouvrage condamné, les théologiens sont unanimes sur ce point, indique que l'auteur ne possédait qu'une connaissance très- superficielle des principaux dogmes de la foi chrétienne , et il renferme un grand nombre d'erreurs graves , entre autres l'une de celles qui, un peu plus tard, attirèrent sur Pierre de nouvelles foudres. Abélard alla cacher son chagrin dans le monastère de SaintnMédard. En vain les moines s'efforcèrent-ils de le consoler par mille soins : tout fut inutile. « Vous savez. Seigneur, avec quelle fureur je vous accusais vous-même. Rien ne peut exprimer ce qu'étaient ma douleur, ma confusion, mon désespoir'. » La douleur de cet homme devait être en effet immense. La gloire avait fini par effacer sa honte : toujours invincible dans les combats de la dialectique, l'orgueil lui tenait lieu de tout ce qui lui avait été ravi... et voilà que quelques prélats obscurs méconnaissaient son génie et venaient ébranler sa puissance ! Cependant , grâce à la bienveillante sympathie du légat Conan , Abélard était rentré dans l'abbaye de Saint-Denis. Là encore , ayant osé soutenir que Denis, évèque de Paris, n'était pas le même que Denys l'Aréopagite, les moines le poursuivirent avec fureur et le forcèrent à se réfugier à Provins, dans le prieuré de Saint-Ayoul, qu'il quitta un peu plus tard pour se fixer sur le territoire de Troyes , aux bords de l'Ardusson. Aussitôt que la retraite du grand homme fut connue» il vit accourir auprès de lui une nouvelle génération d'écoliers. Telle était, dans ces temps de barbarie profonde, l'activité des intelligences et la soif de la science , que les cités et les châteaux * se

* Abd. op. epist.

* t RelicUs et civitatibus et casteUis, »

Les gentilshommes, les chevaliers et les jeunes varlets qui habitaient les châteaux n'étaient donc pas si enfoncés qu'on le prétend dans l'abrutissement et dans l'ignorance I Où sont donc, aujourd'hui, les hommes qui consentiraient à vivre de racines dans une cahute de branchages pour suivre les leçons d'un philosophe?

dépeaplèrent dès qu'on apprit que maître Pierre était remonté dans sa chaire. Pour Tentendre, ses disciples enduraient les privations les plus pénibles. Ils habitaient des cabanes de branchages , couchaient sur la paille et se nourrissaient de légumes et de pain gro^ sier. Ce contraste entre la rudesse de la vie des champs et les recherches de la science la plus raffinée avait un charme infini pour ces jeunes et poétiques imaginations , et maître Pierre , de son côté, oubliait parfois toutes les amertumes du passé en voyant se presser autour de lui cette brillante jeunesse qui, pour le suivre, avait tout abandonné !

Rien n'égalait la joie orgueilleuse que ressentait alors Âbëlard.

<( Pendant que mon corps est enfermé dans ces lieux, dit-il dans Tune de ses lettres, la renommée fait voler mon nom par tout l'univers ; tous les endroits par où elle passe sont autant d'échos qui le répètent. »

Mais ce triomphe de la vanité satisfaite devait être de courte durée. De sa solitude de Clairvaux , saint Bernard observait attentivement la tendance des nouvelles doctrines , et ses alarmes devenaient de jour en jour plus vives. Toutefois, convaincu que le temps d'agir n'était point encore venu^ il se taisait \ Sur les entrefaites, Bernard reçut de Guillaume de Saint- Thierry une lettre dans laquelle les nombreuses erreurs d'Abélard étaient signalées avec une grande netteté :

« Songez-y , disait le pieux moine de Signy, voici qu'Âbélard « redescend dans l'arène et recommence à enseigner de dangereuses « nouveautés ; ses livres passent les mers et traversent les Âipes ; « ses nouveaux dogmes se répandent dans les provinces , on les « publie, on les défend librement, on va même jusqu'à soidenir a quilg sont eêttmés à la oour de Rome\ Je vous le dis, le silence

* M. de Bémusat, qui fait de saint Bernard une sorte de fanatique furieux , s'étonne de cette modération de Tabbé de Clairvaux. 11 est très-difficile de satisfarre messieurs les philosophes. Modérés^ les catholiquei sont accusés ou d'hypocrisie ou de pusillanimité ; énergiques , on les range parmi les fous. Il n'y a réelieinenl que le»héréUqueêqm soient aujourd'hui traités avec quelque justice : a eux le génie, la science, la bonne loi, eto.l

> Il est remarquable que , dans tous les temps , ceux qui s'écartent de l'ortbo-

abAlaiid. 189

« que vous gardes est aussi dangereux pour vous que pour T Église a de Dieu'. »

Cette lettre était accompagnée d'une réfutation en forme des principales erreurs d'Abélard.

Saint Bernard répondit en ces termes à son pieux ami : a Quoique je n'aie pas encore lu votre livre avec attention , je « le goûte extrêmement, et je le crois assez fort pour détruire les « impiétés qu'il attaque. Mais comme je n'ai pas la coutume , vous t le savez, de m'en rapporter à mon propre jugement , surtout en «matière de cette importance, je crois qu'il est nécessaire de « choisir un temps opportun et de nous donner rendez-vous pour « conférer ensemble sur toutes ces choses. Il me semble que cela « ne se peut faire avant les fêtes de Pâques... Souffrez que je me « taise patiemment jusque-là, d aidant plus que je n'ai point en-a core assez étudié ces questions *. »

doxie catholique aient essayé de se défendre en se targuant d'une prétendue faveur que leurs écrits philosophiques rencontraient à Rome. 1 Bibl. Ci$terc. T. IV. p. 44^ ; epist. 320, int. S.Bern.

* S. Bern. epist. 327. — Pour donner à nos lecteurs une idée exacte de la gravité ei de l'impartialité de M. de Rémusat dans ses jugements sur les moines , sur saint Bernard, etc. , nous allons transcrire ici quelques passages extraits du livre de ce phUosophe-homme d'État:

c Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les membres sacrifiaient toute pamon individuelle à l'intérêt de TÊglise et à l'œuvre du salut. C'étaient des iisaiUe mustères et o/ftari... »

Voilà pour Qairvaux. Voici maintenant le portrait de saint Bernard : « Deux hommes commençaient à s'élever dans TÊglise... tous deux renommés par la piété, le savoir, l'activité, l'autorité, par toutes les vertus et toutes Us passions qui fotU la grandeur du prêtre; tous deux d'une charité ardente... cruels à eux-mâmes, leodres et implacabiee^ faits pour édifier ei pour opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les bonnes œuvres ei les actes tyranniquee , au rang des saints dans le ciel. L'un , saint Norbert...; l'autre , adversaire d'Abélard (c'est-à-dire, l'adversaire des erreurs de ce dialecticien)... s'était signalé par ces prodiges d'austérité et d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme, hormis la colère et l'orgueil... Saint Bernard était un esprit plus élevé qu'étendu * et dont la sagacité naturelle était limitée par une piété ardente et orédule, U la poussait jusqu'à la dévotion minu-

* Noos ea(f%geon$ œax qoi voudraient juger psr eux-mêmes de la valeur de l'aMertion tranchante de M. de Bémnsat à lire Tëptire, ou le traité, dans lequel saint Bernard discute les opinions d'AJbélard. Le fiiùe ne f c«c janais élevé plus haut.

Cette lettre écrite , saint Bernard , qui ne voulait pas attaquer publiquement Abélard, lui adressa des remontrances tout amicales , et telle était la modération de son langage que Pierre en fut touché et promit de suivre désormais la voie que lui tracerait l'abbé de Clairvaux *. Abélard eût pu vivre en paix après cela. Mais eon imagination ne lui permettait pas de goûter le repos. Convaincu que son génie devait lui susciter mille persécutions , voyant des ennemis acharnés dans tous ceux qui repoussaient ses doctrines , rinfortuné philosophe était en proie à de continuelles angoisses. Pas un synode ne se rassemblait qu'il ne s'imaginât aussitôt que c'était de lui qu'il s'agissait. Dans cette disposition d'esprit, Finfortuné alla chercher un refuge en Bretagne. L'abbaye de Saint- Gildas-de-Rhuys , fondée au sixième siècle sur les côtes sauvages du Morbihan par le Jérémie des deux Bretagnes% avait perdu son

lieuse. Gomme sa sévérité envers lui-même, son zèle pour la maison du Seigneur ne connaissait pas de bornes... C'était un orateur éloquent, un brillant écrivain, un missionnaire courageux... mais il manquait souvent de mesure et de prudence. Sa raison était moins forte que son caractère.., il y avait de Vaveugletfnent dans son génie; et, à côté des rares qualités qui Tout placé si haut dans l'Église et dans l*bistoire, on reconnaît à mille traits de sa vie que ce grand homme est un moine. »

M. de Rémusat , comme on voit , a empnmté le pinceau avec lequel M. Thierry a tracé le portrait de saint Grégoire-le-Grand et de saint Augustin , Tapôtre des Saxons. L'auteur va même beaucoup plus loin que l'historien de la conquête de l'Angleterre, dans les lignes suivantes, où éclate la haineuse partialité anti-catholique de l'écrivain :

« A voir tant d'efforts empreints de tant de haine (contre Abélard] , on se dit qu'il est heureux pour saint Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour un intérêt quelconque de ce monde , même pour celui d'une politique équitable et légitime, serait accusé de méchanceté dans la tyrannie; la sainteté seule atténue, si elle ne les justiBe, ces excès de l'âme. » (P. 2^8. T. I. Abélard.)

En lisant de telles énormités, on se rappelle les paroles sévères de Savigny contre la partialité des écrivains français , et l'on reconnaît la vérité de cet arrêt prononcé par le génie : a L'histoire, depuis trois cents ans, est une grande conspiration contre la vérité. » La seule chose qui puisse excuser M. de Rémusat , c'est qu'il est certain qu'il a lu très-rapidement saint Bernard.

^ M. de Rémusat ne fait pas mention de ce fait. L'auteur est évidemment sous l'influence de sa prévention contre saint Bernard. Ce n'est point ainsi pourtant que s'écrit l'histoire.

* M. de Rémusat fait naître saint Gildas (l'auteur du fameux livre : QuœruJa de excidio Britanniœ) sous le règne de Chilpéric I«' : c'est une erreur. C'est Gildaa-le-

ABÉLiRD. 191

abbé. Abélard fut élu par la communauté. Gomme saint Jérôme allant chercher dans TOrient un refuge contre T injustice de TOccident , Pierre» c'est lui qui s'exprime ainsi , alla demander à sa patrie un abri contre Tinimitié de la France.

L'abbaye de Saint-Gildas , saccagée par les Normands , avait été rebâtie dans les premières années du onzième siècle. Aujourd'hui on cherche en vain quelque trace du monastère; mais l'église ofire des parties, comme le chœur et les transsepts, qui n'ont pas été altérées et qui, très-certainement, datent de la réédification du couvent. Il y a même des murailles et des sculptures qui semblent bien antérieures '. Les rochers de granit qui bordent la côte s'élèvent à pic au-dessus de la mer. Ils offrent des anfractuosités qui peuvent receler des grottes et même des passages souterrains conduisant du sol de l'ancienne abbaye à la grève.

C'est dans ce lieu sauvage, sur les bords d'une mer toujours agitée, au milieu d'une population dont la langue barbare luiiitait tout à fait inconnue * , que l'amant d'Héloïse espérait trouver la paix après laquelle il soupirait. Mais ce poète de la scolastique , cet esprit faible et indécis n'était point fait pour gouverner une armée de moines bas-bretons dont les mœurs grossières , la férocité et l'incontinence ne reconnaissaient aucun frein. Il eût fallu un saint Bernard, et un saint Bernard hretonnant, pour dompter ces Vénètes au caractère de fer. Le doux Abélard comprit , dès l'abord , que cette tâche était au-dessus de ses forces. Pour comble d'ennuis l'un des tyemSf ou seigneurs du pays, à la faveur de l'inconduite des religieux s'était rendu maître d'une grande partie des

Sage qui vivait à cette époque. Notre Gildas nous apprend lui-même qu*il naquit dans le temps de la bataille de Badon entre les Bretons et les Saxons : de là son surnom de Badonique, — Kelevons encore une autre inexactitude. Ce n'est pas Gonan IV , mais Conan UI, dit te Gros y qui était duc de Bretagne quand Abélard fut élu abbé de Rhuys (4425).

1 V. notes d'Un Voyage dans VOuest, par M. Mérimée.

* Nous trouverions, s'il en était besoin, dans ces plaintes d' Abélard la preuve que la langue bretonne n'a pas été inventée au seizième siècle, comme le disait plaisamment M. Raynouard, et comme je l'ai entendu répéter très-sérieusement par quelques hommes qui passent pour savants.

biens du couvent. Le peu qui restait aux moines était presque entièrement consacré à la débauche. Âbélard dut essayer de rétablir la règle et le bon ordre dans cette maison. Mais les religieux, d* accord avec le tyern usurpateur, employèrent contre Tabbé le fer et le poison. Ce ne fut qu'après des années de lutte et grftce à Tappui du légat du saint^siége , qui vint exprès en Bretagne, que Pierre réussit à expulser de son abbaye les moines les plus déréglés.

Cependant des écrits dangereux , dont quelques-uns circulaient clandestinement dans les écoles, étaient venus démentir les pro* messes qu'Âbélard avait faites à saint Bernard. Celui-ci s'étant plaint de cette conduite, Abélard, poussé par plusieurs de ses disciples et impatient de toute critique, en appela à l'archevêque de Sens des jugements de F abbé de Qairvaux , qui, disait-il, torturait le sens de ses écrits. Cette plainte fut accueillie , et Tarchevèque de Sens somma saint Bernard de se trouver au concile qui devait se tenir dans cette cité. Bernard s'excusa d'abord :

« L'archevêque de Sens , écrivait-il à Rome , m'appelle , moi qui « suis le dernier de tous , pour lutter corps à corps contre Âbélard ; a et il me fixe le jour ovi ce docteur doit soutenir devant Tassem- <( blée des évêques les assertions impies contre lesquelles j'ai osé « me prononcer : je refuse d'y paraître, parce que, en toute vérité, c( je ne suis qu'un enfant, parce que mon adversaire s'est aguerri « dans la dispute dès sa jeunesse; et d'ailleurs je pense qu'il est « honteux de commettre l'autorité de la foi, fondée sur la vérité « même , avec les subtiles arguties d'un philosophe ". Les véritables « accusateurs d' Abélard, ce sont ses propres écrits. Du reste cette « affaire ne me regarde pas personnellement; elle appartient aux « évêques , qui sont les juges et les interprètes de la doctrine*. »

Le saint abbé changea toutefois de résolution ; laissons-le expliquer lui-même ses motifs :

a II me fallut céder aux instances de mes amis. Ils voyaient en

^ Abnui, tum quia puer sum, et ille vir htHatoT ab adolescentiâ; tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis committi ratîunculis agitandam. * S. Beru. epist. f89.

« effet que tout le monde se préparait à cette conférence comme à « une sorte de spectacle, et ils appréhendaient que mon absence « ne fût une occasion de chute pour les faibles et un sujet de a triomphe pour Terreur. Je m'y rendis donc» quoiqu'à regret et a les larmes aux yeux , sans autre préparation que celle que re- « commande l'Évangile : Ne méditez pas ce que vous répondrez, cela « vous sera donné à V heure méme*\ et cette autre parole : Le Seit gneur est mon appui ^ que craindrais-je '? »

Ce fut avec ces armes, dit le pieux auteur de la Vie de saint Bernard, que le nouveau David se présenta pour combattre le Goliath de la dialectique , revêtu de la lourde armure de la science humaine, et tout chargé du formidable appareil des sophismes de récole*.

Le concile de Sens se tint au jour indiqué, c'est-à-dire le S juin 4140. Comme il s agissait de voir aux prises non-seulement les deux orateurs les plus éloquents du siècle , mais encore les représentants des deux philosophies qui se disputeront toujours le monde. Tune dévouée à la défense du principe d'autorité divine, l'autre revendiquant la primauté de la raison humaine , une foule immense se pressait dans l'enceinte trop étroite de l'édifice où devaient s'ouvrir ces solennelles assises. Le roi de France, le comte de Nevers , les grands officiers de la cour, l'archevêque de Reims et plusieurs de ses suffragants, l'archevêque et les évêques de Sens, et une foule d'abbés et de religieux, étaient présents aux débats.

Enfin les deux athlètes sont introduits ; on produit les pièces , on énumère les chefs d'accusation, puis un morne silence s'établit : maître Pierre s'avance pour se défendre ; mais à la vue de son adversaire, sur le front duquel éclataient toute la confiance et la force qui viennent de Dieu, il demeure interdit... pâle, découragé, il déclare qu'il en appelle au saint- siège, et sort de l'assemblée avec tous ses amis.

Ce dénoûment inattendu produisit sur les assistants une impres-

•Matth.X. 49.

» Ps. CXVU. 6.

* Vit. S. Bem. p. 382. n<>4. apudMabiil.

194 ABÉLàRD:

sion profonde : toufi y virent le jugement de Dieu qui semblait venir dict^ lui-même la sentence du looncile'. Aussi , nonobstant rappd interjeté à Rome^ la condamnation d'Âbélard fut-elle unanimement prononcée, a J'ai vu ^ s'écria saint Bernard avec David, » j'ai vu r impie aussi élevé que le cèdre du Liban ; f ai passé » il » n'était déjà plus! »

Loin d'exalter le cœur de Thumble moine de Clairvaux, Tédatante victoire que FBglise avait remportée lui arracha de profonds gémissements sur les misères de la vie humaine :

« Il e^ nécessaire que le scandale arrive, dit-il dans une lettre « au souverain pontife. Nécessité bien lamentable! Ah! c'est pour « cela que le prophète s'écrie : Qui me donnera des aHes de la oo^ <t lomhe pour me retirer damfi un lieu tranquille! Je voudrais être « hors de ce monde , tant je suis abattu et abtmé d'affliction ! In- « sensé que j'étais ! j'espérais quelque repos après que la fureur de « Léon eAt été domptée, et que l'Église eût reconquis la paix. Cette « paix } elle en jouit ; mais moi je n'en jouis pas M »

* M. de Rémusat, sans citer un seul témoignage historique à Tappui de son opinion , représente tous les Pères du concile de Sens comme obéissant à leur haine contre Âbélard ou à l'espèce de despotisme qu'exerçait sur eux saint Bernard. « Geoffroi , évéque de Chartres... qui seul était en mesure de rivaliser d'influence avec Tabbé de Clairvaux, n'avait garde de lui résister , et occupait désormais un rang trop important dans le gouvernement de V Église pour mettre au-dessus des intérêts de son ordre les inspirations naturelles de sa modération et de son équité, > (Abélard, par Rémusat, T. I. p. 240.) Les archevêques de Sens et de Reims n'étaient pas des juges plus intègres : le premier était le pénitent de saint Bernard; le second devait sa confirmation sur son siège au zèle de l'abbé de Clairvaux. Atton, évéque de Troyes, était, il est vrai, l'ami d' Abélard; il l'avait protégé dans ses malheurs; « meiis qui sait s'il ne se croyait pas suspect par ses antécédents mêmes, et s'il ne fui pas d'autant plus prompt â déserter son ancien ami qu'il était pkts noturellement appelé à le défendre? » (Loco cit.]

Tout cela est habile , fin , léger, comme l'est toujours ce qu'écrit M. de Rémusat, Mais, nous en appelons aux esprits graves , n'est-ce pas là plutôt la manière du pamphlétaire que celle de l'historien?

* Voici en quels termes M. de Rémusat paraphrase cette beUe lettre de saint Bernard :

« Bernard, en même temps, écrit pour son compte au pape. Il se jette dans ses bras avec tous les épanchements d'une âme navrée de douleur et d'un diréticD au désespoir. Il est dégoûté de vivre, il ne sait s'il lai serait utile de mourir! Il croyait,

▲BÉLAU. 4ftS

Cependant les actes du concile de Sens ayant ^élé défilés au sidot* siège» le pape Innocent, après un mûr examen des propositions inculpées , confirma la sentence du concile de Sens et condamna Âbâard à tm éternel êUenoe. Deux voies s'ouvraient devant Pierre: Tune, que Torgueil le poussait à choisir, et qui Teût conduit à Tablme; l'autre, toute chrétienne, et qui devait éterniser son nom dans le livre de vie : Âbélard n'hésita pas. Il adressa d'abord à Hélotte cette confession de foi, pleine d'humilité et de grandeur chrétienne :

« Héiolfde, ma sœur, toi jadis si chère dans le siècle, aujour* « d'hui plus chère encore en Jésus^Christ, la logique m'a rendu « odieux au monde. Ils disent, en effet, ces pervers qui travestis** « sent tout et dont la sagesse est perdition , que je suis éminent « dans la logique, mais que j'ai failli grandement dans la science c de Paul. En louant en moi la trempe de l'esprit, ils m'enlèvent « la pureté de la foi. Cest» il me semble, la prévention plutôt que a la sagesse qui me juge ainsi ; je ne veuw pat à ce priœ être pM^ « loiophé, s'il me font révolter contre Paul; je ne veux pas être « Aristote , si je suis séparé du Qirist, car il n'est pas sous le del « d'autre nom que le sien en qui je doive trouver mon salut. Ta* « dore le Christ qui règne à la droite du Père; des bras de la foi, je « l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire dans sa chair « virginale prise du Paraclet. Et pour que toute inquiète sollicitude « soit bannie du cœur qui bat dans votre sein , tenez*moi pour ceci. « rai fondé ma conscience sur la pierre où le Christ a édifié son « Église. Ce qui est gravé sur cette pierre, je vous le dirai en peu « de mots : je crois dans le Père et dans le Fils et le Saint-Esjn^it, « Dieu un par nature et vrai Dieu , qui contient la Trinité dans les « personnes, de façon à conserver toujours l'uiûté dans la sub^ « stance. Je crois que le Fils est en tout ooégal au Père; savoir, en

après la mort de Pierre de Léon, l'antipape, que l'tglise était enfin tranquille; 41 ignorait qu*il habitait une vallée de larmes, » etc. (Abélard, par Rémusat, T. I. p. 224.)

Ce style, railleusement voltairien, charmera le public auquel s'adresse M. de Rémusat. Mais l'élégant écrivain avait-il besoin de lutter contre M. Sue?

i96 ABÉLARD.

a éternité, en puissance, en volonté, en opération. Je n'écoute « point Arius qui, poussé par un génie pervers, et même séduit « par un esprit démoniaque, introduit des degrés dans la Trinité... « j'atteste que le Saint-Esprit est consubstantiel et coégal en tout <i au Père et au Fils, quand dans mes livres je le désigne si soute vent du nom la divine bonté. Je condamne Sabellius qui , atU*i- « buant au Père et au Fils la même personne, avança que le Père a avait souffert la Passion. Je crois que le fils de Dieu est devenu a le fils de r homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans « les deux natures. C'est lui qui après avoir souffert toutes les con- « ditions attachées à son humanité, et la mort même, est ressus- « cité , est monté au ciel et viendra juger les vivants et les morts. « J'affirme que tous les péchés sont remis par le baptême ; que « nous avons besoin de la grâce pour commencer et accomplir le « bien , et que ceux qui ont failli sont régénérés par la pénitence. ..

« Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que « je tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, «( je ne crains pas les aboiements de Scylla , je ris du gouffre de « Charybde , je n'ai pas peur des chants mortels des sirènes. Si la « tempête vient, elle ne me renverse pas; si les vents soufflent, ils « ne m'agitent pas, car je suis fondé sur la pierre inébranlable \ »

Cette déclaration est toute catholique, et c'est , nous n'en doutons pas, dans l'effusion de son âme qu'Âbélard l'adressait à sa sœur en Jésus-Christ.

« Cest une maxime commune qu'on peut corrompre les meil- « leures choses; et, ainsi que le dit saint Jérôme, écrire beaucoup « de livres, c'est s'attirer beaucoup de censeurs. En comparaison « des ouvrages des autres, les miens sont peu considérables ; néana moins, je n'ai pu éviter la critique, quoique, dans mes livres, « Dieu le sait, je ne trouve pas les fautes qu'on me reproche, et « que je ne prétende pas les soutenir si elles s'y trouvent. Peut- « être ai-je erré en écrivant certaines choses autrement qu'il ne « fallait; mais j'en atteste Dieu, qui est le juge des sentiments de

< Abd. op. pars H. p. 308.

ÀBÉLARO. i97

« mon âme; je n*ai rien dit par malice ou par nne perversité vo- « lontaire. Tai beaucoup parlé dans diverses écoles publiques, et « je n'ai jamais donné mes enseignements comme un pain caché ou

« comme des eaux dérobées Que si, dans la multitude de mes

«paroles, il s'est glissé des opinions hasardées, selon qu'il est « écrit qu'en parlant beaucoup on ne petU éviter de pécher, le soin « de me défendre opiniâtrement ne m'a jamais poussé jusqu'à l'hé- « résie; et j'ai toujours été prêt, pour satisfaire tout le monde, à «c modifier ce que j'avais mal dit ou à le rétracter entièrement. Tels a sont mes sentiments : je n'en aurai jamais d'autres '. »

La conduite d'Âbélard ne démentit pas ces nobles paroles. Il se proposait de se rendre à Rome pour y plaider sa cause au pied du siège de Saint-Pierre, lorsque, poussé par l'inspiration de la grâce, la pensée lui vint d'ouvrir son âme à Pierre-le-Vénérable *.

tt Le docteur Pierre Âbélard , écrivait le pieux abbé de Cluny au « pape Innocent II, le docteur Pierre Abélard, très-bien connu, je « crois , de Votre Sagesse , a passé par Cluny venant de France. Je « lui ai demandé où il se rendait. — Je suis très-fatigué, m'a-t-il « répondu, des persécutions de certaines gens qui m'accusent d'hé- « résie , quoique je la déteste. J'ai appelé de leur jugement à la « majesté apostolique, et c'est dans son sein que je vais me réfu* « gier. — J'ai vivement loué ce dessein, et j'ai encouragé maître « Pierre à recourir au saint-siége, lui disant que la justice aposto* « lique ne lui ferait pas défaut, elle qui n'a jamais manqué même « au pèlerin et à l'étranger. Je lui ai fait espérer en outre que, si « besoin en était , il pouvait compter sur votre indulgence. Sur ces « entrefaites, Cluny reçut la visite de l'abbé de Clairvaux , et il y « fut question de ménager une réconciliation entre Âbélard et cet « abbé Bernard qui a réduit notre hôte à la nécessité de son appel- « iation. Je me suis vivement entremis dans ce rapprochement, et « n'ai rien négligé pour y parvenir. J'ai conjuré maître Pierre de

* Apolog, inter, op. Abel.

* Je regrette que M. de Rémusat, au lieu de paraphraser cette lettre sous Tinfluenœ de ses préventions ordinaires , n*ait pas jugé à propos de la traduire tout simplement. La vérité historique y eût certainement gagné.

196 ABÉLABD.

« retrancher et de ses discours et de ses ouvrages , d'après les avis tt de Bernard et d'autres hommes sages, tout ce qui, soit dans son « langage , soit dans ses écrits , aurait pu blesser les oreilles catho- « liques. Abélard y a consenti avant de me quitter. A son retour, il « m'a appris que, grâce à la médiation de Tabbé de Gteaux, tous « ses dissentiments avec celui de Glairvaux n'existaient plus, rt que « toute querelle était entièrement assoupie. Dès lors , d'après nos «c conseils, mais plus encore par l'inspiration divine, il a renoncé à « la vie agitée et aux travaux des écoles, et c'est Quny qu'il a a choisi pour son perpétuel asile. Nous donc, convaincu qu'une « telle résolution convient à sa vieillesse, à sa faiblesse, à l'état de «c sa conscience , convaincu aussi que sa science, qui vous est bien « connue , peut être profitable à un grcmd nombre de nos frère» ^ a nous avons accédé à ses désirs , et si votre bonté daigne nous «c approuver, nous lui permettrons de rester à jamais atamilieude « nous, les serviteurs fidèles du saint-siége. Aussi , moi,* le moin- « dre , mais le plus dévoué de ces serviteurs , et avec moi le monasc tère de Cluny , nous vous prions , et Abélard aussi vous prie en « son propre nom , en celui de nous tous et en celui des frères qui « porteront ces lettres , de lui permettre de passer à Cluny les der* «: niers jours de sa vieillesse (et peu de jours , hélas ! lui restent à « vivre). Nous vous supplions de faire en sorte ^pie^les persécutions « de qui que ce puisse être ne viennent jamais le troubW ou le « forcer à quitter cette maison , oti , comme le passereau, il se ré* «jouit d'avoir trouvé un toit; ce nid où, comme la colombe, il «c se félicite tant d'avoir enfin rencontré le repos. Ne refusez pas, « très-saint Père, l'abri du bouclier apostolique i dont vous couvrez Cl tous les hommes de bien , à un homme que vous avez autrefois « tant aimé. »

Innocent II ayant accueilli la demande de Pierre-le-Yénârable, Abélard devint moine de Guny. Il mourut dans un prieuré, près de Châlons, le 21 avril 1 4 42 , à l'âge de soixante-trois ans. Voici les dernières paroles adresisées par cet homme illustre à l'infortunée dont il avait souillé l'innocence, et qu'il avait entraînée avec lui dans un abtme de douleurs ;

ABÉIARD. 199

<K Vous avez été la victime de mon amour ; devenez celle de ma « pénitence ; accomplissez fidèlement ce qae Dieu demande de « vous. B est de sa grcmdeur de ne Prouver dans V homme d autre

» fondement de sa miséricorde que la fadblesse Que notre péni-

« tence sœt aussi publique que le furent nos crimes.... apprenons a à notre siècle et à la postérité que la réparation de nos égarements t en a mériié le pardon; et faisons admirer en nous les prodiges « de la grâce, puisqu'elle a pu triompher de la tyrannie de nos

« passions Si j'ai corrompu votre esprit , compromis votre salut,

« temi votre réputation , perdu votre honneur» pardonnez-moi , et « rappelez-vous la miséricorde du Christ, afin d'oublié* tout le mal « que je vous ai fait. La Providence veut nous sauver; ne l'en em- « péchez pas, Héloïse; ne m'écrivez plus : voilà la dernière lettre <( que vous aurez de moi. Mais, en quelque lieu que je meure, « j'ordonnerai que mon corps soit porté au Paraclet. Ce seront des « prières et non des larmes dont j'aurai besoin alors : alors aussi « vous me reverrez pour fortifier votre piété , et mon cadavre, plus «( éloquent que moi , vous dira ce qu'on aime , quand on aime un a homme'. ^

Certes , le repentir le plus profond, la piété la plus ardente et la plus vraie éclatent dans les quelques lignes qu'on vient de lire. Mais il existe une lettre de Pierre-le-Vénéràble à Héloïse , laquelle atteste, d'une manière plus irréfragable encore, qu'Abélard, donton s'est efforcé naguère de rendre la bonne foi suspecte, avait détourné sérieusement son regard des choses de la terre pour établir, comme saint Paul, sa conversation dans le ciel.

« Ce n'est pas d'aujourd'hui que je commence à vous aimer, ma « très-dbère sœur, car je me souviens que depuis Iong*temps je c vous aime. Je n'avais pas encore passé les années de l'adoles- « cence, je n'étais pas encore un jeune homme, que déjà était arrivée « jusqu'à moi, non pas encore la renommée de votre vie religieuse, « mais du moins celle de vos illustres études. On rapportait alors

' Lettres dAbélard, édit. 4787. — Je regrette que M» de Rémosat ait passé sous silence cette lettre admirable , où la piété d'Abélard éclate pour aiosi dire à chaque mot.

âOO ABÉLARD.

a qu'une femme, qui n'avait point encore rompu avec le monde, <c se livrait, contre Fusage, aux occupations littéraires et à toutes (( les recherches de la sagesse mondaine; que ni les voluptés, ni « les distractions , ni les délices du siècle ne la pouvaient arracher « au culte des beaux-arts. On s'étonnait que, tandis que le monde (( entier croupit dans une paresseuse ignorance, et que la science « ne sait où poser le pied , non-seulement parmi les femmes» mais « même au milieu des assemblées viriles ; on s'étonnait, dis-je, que a vous seule, dans les études élevées, vous vous montrassiez supé- «c rieure, non-seulement à toutes les femmes, mais encore à presque a tous les hommes. Bientôt, pour parler comme l'apôtre. Celui qui « vous fit sortir des entrailles de votre mère, vous attira à lui par a sa grâce ; et vous changeâtes les sciences périssables contre la « science de Téternité. Au lieu de la logique, l'Évangile; au lieu « de la physique, les apôtres; au lieu de Platon, le Christ; au lieu « de l'académie, le cloître ; voUà le choix vraiment philosophique a qu'il vous fût donné de faire... Plût à Dieu que Cluny eût pu te « posséder! plût à Dieu que tu fusses enfermée dans notre douce « captivité de Marigny , avec les servantes du Seigneur qui aspirent <& à la liberté céleste!... Mais, puisque la providence de Dieu ne « nous a pas accordé cette grâce, il nous a du moins fait cette faveur « à l'égard de celui qui a été à toi , de celui qu'il faut souvent, et « toujours nommer avec honneur , le serviteur et le philosophe du « Christ, le docteur Pierre, que, dans les dernières années de sa « vie, la volonté divine a envoyé à Cluny... Il n'est pas facile de «dire en quelques lignes la sainteté, l'humilité, le dévouement « qu'il nous a montrés, et dont le monastère entier peut porter hau- « tement témoignage. Si je ne me trompe, je ne me souviens pas « d^avoir vu jamais des manières et des habitudes plus humbles^. Je « lui donnai malgré lui un rang distingué parmi nos frères ; mais « lui, il semblait le dernier de tous par l'extrême négligence de ses « vêtements... Sa conduite et ses paroles étaient sévères pour lui

^ Mais cette humilité était une comédie, suivant M. de Rémusat. De Thumililé dans un philosophe , même après sa conversion, cela semble chose tout à fait in* croyable à l'cx-miuislre I

« comme pour les autres; il lisait oontinaellement, priftit souveuti De « parlait jamais, à moins que des conféreuces familières ou que des « discours sur les choses saintes ne Tobligeassent à se faire entendre, t Toutes les fois qu'il le pouvait, il offrait à Dieu le saint-sacrifice. .. t Que dirai-je de plus? Son esprit, sa langue, son étude enseignaient, « confessaient les choses divines , savantes, philosophiques... Pour a lui donner du repos et soulager ses infirmités, je T avais envoyé à « Chftlons... Là , autant que sa santé le lui permettait, il reprit ses « anciennes études; il était toujours sur ses livres, et, comme on le « dit aussi de Grégoire-le-Grand, il ne laissait passer aucun mo- « ment sans prier, lire, écrire ou dicter. Dans ces saints exercices, «la mort, ce visiteur évangélique, vint le visiter; mais elle le « surprit debout et.préparé, et non pas endormi comme tant d'aut très. Elle le trouiisa éveillé et l'appela aux célestes noces , non « comme une vierge folle, mais comme une vierge sainte. Il em- « porta avec lui sa lampe pleine d'huile, c'est-à-dire sa conscience « remplie du témoignage d'une sainte vie. La maladie le saisit, « empira; et, bientôt réduit à l'extrémité, il comprit bien qu'il « allait payer sa dette à l'humanité. Alors avec quelle sainteté, a quelle dévotion, quelle ardeur catholique, ne fit-il pas d'abord sa « confession de foi, puis l'aveu de ses péchés! Avec quelle profonde « tendresse et quelle avidité de cœur ne reçut-il pas le saint viace tique, le gage de la vie éternelle, le corps de notre Sauveur! Avec « quelle piété il recommandait lui-même son corps et son âme à tt Jésa», tous les moines de Saint-Marcel le peuvent attester. Ainsi « finit le docteur Pierre; ainsi celui qui était connu de l'univers « pour les merveilles de sa science et de son enseignement, soumis, « comnae un homme doux et simple, à la discipline du Christ, a « passé, j'en ai la ferme espérance, dans le sein de son divin maître. « Et vous, ma vénérable et trèschère sœur en Dieu, vous qui lui « avez été d'abord unie par les liens de la chair, avant de vous at- « tacher à lui par les nœuds meilleurs de la charité divine ; vous « qui avez servi longtemps le Seigneur avec lui et sous lui , sou- « venez-vous toujours de lui dans le Seigneur : car le Christ vous « garde tous deux dans le fond de son cœur ; il vous réchauffe dans

TOM, n. 26

â02 ABÉLARD.

« son sein ; et lorsque le Seigneur arrivera à la voix de T archange, « et au son de la trompette de Dieu descendant du ciel , il te le « rendra pour jamais'. »

Telle fat T oraison funèbre du Socrate des Gaules \ sous la plume de l'homme qui, après F avoir recueilli dans ses bras , appliqua sur

Ml y a dans tout l'ouvrage de M. de Rémusat une contradiction qui choquera les esprits les moins logiques. Chaque fois que saint Bernard ou tout autre défenseur de la foi orthodoxe attaque les écrits d'Abélard, Tauleur s*élève contre la sévérité, contre l'injustice de ces agressions. Mais que saint Bernard , que Pierre-le-Vénérable, prenant au sérieux les rétractations de Tamant d'Héloïse et son angélique piété, lui prodiguent les témoignages d affection et de respect, M. de Rémusat aussitôt d'insinuer que maître Pierre n'a rien rétracté , qu'il avait besoin de repos , que c'est pour cela qu'il a joué le rôle auquel s'est laissé prendre le pieux abbé de Gluny, etc. : « Si la confession de foi qui nous est restée est celle qui satisfit saint Bernard, il était bien revenu des exigences que lui inspirait naguère sa clairvoyante sagacité... La seconde déclaration d'Àbélard est chrétienne; mais il n'y dément sur aucun point capital les. opinions émises dans ses ouvrages., . Après cette déclaration il restait madré y comme par le passée de soutenir, s'il l'eût jugé à propos, que ses expressions, comprises selon sa pensée, n'offraient pas le sens qu'on leur prêtait... 11 a pu céder à l'âge (l'homme d'intelligence ne peut être chrétien soumis que quand il tombe en enfance 1); il a pu céder à la force, à la nécessité; il a pu, chose plus louable, obéir à l'amour de la paix, au respect de Vunité, à l'intérêt commun de la foi (?) ; mais j'oserai affirmer qu'il n'a pas sacrifié une seule de ses idées à qui que ce soit au monde*,.. S'il est vrai, comme il est permis de le croire (pourquoi?), qu'il ait mis à Gluny la dernière main à son grand traité de philosophie scolastique, nous y lisons que même alors il se regardait encore comme la victime de l'envie, et que, sûr de la puissance de son esprit... il confiait à l'avenir vengeur le triomphe de la science opprimée dans sa personne... Tel était l'homme dont l'humilité édifiait Pierre-le- Vénérable. » — Pierre-le-Vénérable, pour être un saint moine , n'en était pas moins un homme de beaucoup d'esprit et de clairvoyance. Entre son jugement et celui de M. de Rémusat, sur Abélard, je crois que personne ne doit hésiter : cela serait, en effet, contraire à toutes les règles de la critique historique.

* Voici l'épitaphe que Pierre-le- Vénérable composa pour Abélard :

Gallorum Socrates , Plato maximus Hisperiarum , Noster Aristoteles, logicis, quicumque fuerunt, Aut par aut melior , studiorum cognitus orbi Princeps , ingénie varius , subtilis et acer , Omnia vi superans rationis et arte loquendi , Abaelardus erat. Sed tum magis omnia vincit, Gum Gluniacensem monachum moremque professus,

* Les philosophes, à ce qu*il paraît, étaient des barres de fer, au moyen âge.

ses plaies vives le baume du Samaritain. On a soutenu , dans un ouvrage récent» que malgré ses déclarations formelles et sa vie exemplaire, Abélard n'avait pas abjuré ses doctrines condamnées. On est allé plus loin : on a prétendu que maître Pierre, Fami, le pénitent, le contemporain du vénérable abbé de Cluny, était toujours resté un mystère pour ce savant homme , dont la sainte bonhomie aurait été ainsi, jusqu'au dernier moment, la dupe d'une véritable comédie de sainteté et d'orthodoxie. De telles assertions, qu'on nous permette de le dire, sont peu dignes de la gravité de l'histoire. Assurerait , depuis quatorze siècles , las philosophes ne se sont pas fait faute de se couvrir du manteau de la religion, rendant ainsi, quoi qu'ils en eussent, un hommage éclatant à la puissance du christianisme. Toutefois , nous nous refusons à croire que Thypocrisie philosophique ait jamais été aussi générale que le suppose l'écrivain que nous combattons \ Quant à ce qui concerne Abélard, comme tous ses contemporains, loin de suspecter la sincérité de sa conversion, en ont au contraire rendu témoignage, nous croyons fermement, avec Pierre-le-Vénérable , qu'ayant passé; sans arrière-pensée, de Platon au Christ, de l'académie à la vraie philosophie, c'estnà-dire à la philosophie du Christ, le fils du pieux Bérenger a mérité d'être recueilli dans le sein de son divin maître , lequel , en sa miséricorde infinie , a rendu pour jamais à son philosophe celle qu'il avait tant aimée !

Ad Ghristi veram transivit pbilosophiam , In qua longaev® bene complens ullima vitas, Philosophis quandoque bonis se commemorandum Spem dédit, undenas maio revocante kalendas.

< On peut regarder ces mots , dit M. de Rémusat , comme l'expression du jugement de tous les esprits éclairés du siècle d' Abélard. » Mais ce siècle n'était apparemment pas celui de la vraie lumière; et c'est pourquoi M. de Rémusat, en 4846, déclare non fondée Fopinion de tous les contemporains d'Abélard au sujet de l'orthodoxie de ce philosophe.

* n a paru dans la Rewie nouvelle un article signé Jacques, dans lequel il est rendu compte du livre de M. de Rémusat sur Abélard : cet article nous prouve que tous les philosophes ne se croient pas autorisés à vivre d'hypocrisie. Nous ne partageons pas les opinions de M. Jacques; mais nous honorons sa loyauté et sa franchise.

â04 FÉODALITÉ AlklIOtllCAlNË.

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