‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 47 sur 75 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

F^alité armoricaine. — Les Bretons n*ont rien emiMvnté aux Germains , persécuteurs de leur race. — Des seigneurs bretons et de leurs vassaux. ~ Oi^nisation de la paroisse rurale. — Usement à domaine congéable. — Rapports entre les nobles et les paysans.

Nous avons essayé de peindre, dans Tan des chapitres qii précèdent, la Intte des pontifes romains contre les excès de la féodalité parvenue à l'apogée de sa grandeur, et jalouse d'assujettir à son empire jusqu'à rÉglise de Jésus-Christ. La biographie de Robert d'Arbrissel et celle d' Abélard, que nous avons tracées ensuite, ont donné à nos lecteurs une idée approximativement exacte de la puissance intellectuelle des siècles prétendus barbares du moyen âge. Maintenant nous nous proposons de jeter un coup d'œil rapide sur les anciennes institutions féodales de TArmorique, institutions transplantées sur le continent, ainsi que nous Tavons démontré ailleurs, à l'époque des grandes émigrations des cinquième et sixième siècles.

Nous avons établi, en soja lieu, que c'est à la recommanda-lion , coutume fondamentale , et commune aux Celtes et aux Ger^ mains, qu'il faut faire remonter les origines du régime féodal parmi les peuples de File de Bretagne. Mais depuis que ces feuilles sont imprimées, un jurisconsulte distingué, M. Giraud, après avoir constaté avec nous les frappantes analogies qu'il est impossible de ne pas reconnaître entre les législations de l'ancienne Germanie et de la Bretagne insulaire, M. Giraud, disons-nous, dominé sans doule par les opinions des légistes du dernier diède, s'est efforcé d'établir que les Bretons réfugiés dans les inexpugnables forteresses de Galles et d'Armorique avaient calqué leurs institutions sur celles des farouches oppresseurs de leur patrie. Or, nous devons le proclamer, quoi qu'il nous en coûte, cette thèse n'esl soutenable ni au point de vue des faits , ni à celui de la logique et du droit.

Nous avons cité, dans notre premier volume, quelques exem^

fé»hAhVtt ARMORICÀINB. 905

plés de la haine im|4acahle des Bretons de la Cambrie contre les Ânglo-Saxons'. A Tépbqtie où écrivait le vénérable Bède, ces antipathies de race étaient encore si profondes qne les prêtres gallois eux-mêmes refusaient d'entretenir aucun rapport avec les conquérants*. Et c*est au milieu de telles circonstances que les Cambriens auraient renoncé aux usages de leurs ancêtres , eux , le plus tenace des peuples, et cela pour adopter les lois d'une nation dont les mœurs et la langue étaient différentes; d'une nation que tous les historiens s'accordent à représenter comme la moins cwiltsée entre toutes les peuplades germaniques I Nous l'avouerons sans détour, l'adoption eœ cArupto de la législation an<glo-saxonne par les Bretons restés libres, nous paraît un fait radi* calement inadmissible. Les peuples ne rompent pas ainsi avec leurs habitudes, et ne se résignent pas aussi facil^nent que le suppose la nouvelle école historique fondée par M. Thiers, à subir des institutions créées par la violence. La France, il est vrai , a vu , un jour, tout l'édifice de son antique législation s'écrouler sous le marteau révolutionnaire , et une foule de lois nouvelles surgir en quelque sorte du milieu des décombres amoncelés. Cest à cette époque que le célèbre Hérault de Séchelles envoyait chercher à la bibliothèque nationale les fameuses lois du sage Minos , dont il se proposait de doter la république française. Mais de toutes les oréatians de la révolution en ce genre, que nous reste-t-il? Il n'y a de vwarU dans nos codes que les dispositions empruntées à l'ancien droit national. Le temps a fait justice de tout le reste. Comment donc concevoir, d'après cela, que les Saxons, qui n'avaient pu subjuguer les Bretons de Galles, aient réussi à implanter leurs coutumes diez un | peuple si profondément attaché à sa nationahté? Autre objeor tion : lorsque les Ânglo-Saxons conquirent l'Ile de Bretagne , l'ancienne institution de la fora n'existait plus parmi eux. Or, est4i I

< Yoir notre premier volome. — Bède va jusqu'à dire que leg Bretons ne voulaient |

pas plus comfflQniqoer aToc les Saxons après leur conversion qu'avant : t ...ileli- j

giimem frro nihilo hab&re neque in aliquo eis mayis œmmunicare quam paganis, » |

(Bed. Hist. L. II.) '

• Voyez, dans notre premier volume, le chapitre sur TÊglise breloana.

croyable que les Gallois , en vertu de je ne sais quel fétidiisme pour les usages oubliés de la Germanie antique, aient créé, à leur imitation, ces cenedls dont il a été parlé ailleurs, et qui ofirent tant d'analogies avec les cognationes hommum du temps de César? On avouera que le fait est au moins fort peu probable. Aussi le savant Georges Phillips n'a-t-il pas hésité à proclamer que les institutions des peuples germains leur étaient communes avec beaucoup d'autres nations iùdo-européennes , et qu'il n'est pas plus permis de soutenir que les Bretons aient emprunté leurs lois aux Saxons que de faire dériver les lois saxonnes d'une source bretonne. Nous sommes convaincu que le savant jurisconsulte que nous combattons ici, bien à regret, reconnaîtra avec nous la vérité de cette assertion. Que si d'autres écrivains nous alléguaient, en faveur de l'opinion soutenue par M. Giraud , le témoignage de César, lequel, à propos du druidisme, dit très-formellement que les usages gaulois différaient de ceux des Germains, nous répondrions que le conquérant des Gaules n'avait pu qu'entrevoir la Germanie; tandis que Strabon, qui écrivait sous Auguste, à une époque où les peuples d'outre-Rhin étaient beaucoup mieux connus, proclame la similitude des institutions gauloises et germaines. Et ce ne serait pas là notre seul argument. Nous rappellerions , en outre , que, dans son immortel tableau des mœurs de la Germanie, Tacite nous apprend que les Aestyi et les Gothmiy peuplades dont la langue était celle des Gallo-Bretons, étaient régis par des coutumes très-rapprochées de celles des Suèves*. Mais en voilà beaucoup trop sur ce sujet : passons.

Tout le monde sait que l'Armorique, grâce à l'énergie de ses habitants et aux avantages de sa position géographique, n'eut pas à subir, au cinquième siècle et au sixième , les terribles invasions qui désolèrent alors la plupart des pays situés entre le Rhin et la Loire*. Dans la péninsule armoricaine, rien même ne fut changé à l'ancien état des choses. Un certain nombre de Bretons insulaires, fuyant devant Tépée des Saxons victorieux, étaient venus

» Voir T. I. p. 493-494.

* Voir notre Introduction.

chercher un refdge chez leurs frères établis sur le continent depuis la fin du quatrième siècle \ Pendant deux cents ans, ce mouvement d'émigration ne s'arrêta pas , et le jour vint où la contrée qui portait le nom de Corne de Gaule {Cornu Galliœ) *, prit celui de Bretagne que les Angles venaient d'eflfacer avec Tépée de l'autre côté du détroit. Ainsi point de vainqueurs ni de vaincus dans la péninsule gauloise. Les nouveaux venus restèrent dans la condition à laquelle ils appartenaient. Les hommes, complètement libres, entrèrent, comme tels, au service des seigneurs du pays; les colons demeurèrent colons. Tout se réorganisa diaprés les anciens usages de la terre natale, usages qui différaient peu d'ailleurs, comme nous l'apprennent César et Tacite, des coutumes en vigueur chez les Gaulois armoricains. Chose bien remarquable ! au commencement du neuvième siècle encore , l'homme qui achetait une terre en Domnonée, déclarait » dans l'acte auquel cette acquisition donnait lieu, qu'il entendait acquérir suivant la coutume des Bretons de rile*. Les chartes du cartulaire de Saint-Sauveur de Redon attestent, à chaque ligne, que les anciennes institutions, de même que la langue nationale, avaient passé la mer avec les émigrés. Les machtyems armoricains ne sont autre chose, en effet, quelesjt?rfiricipes du temps de César, ou les tyerns et les arglwydd dont parlent . les lois cambriennes^. On dirait que l'organisation féodale de la Bretagne insulaire a été, qu'on nous passe F expression, transportée tout d'une pièce sur le continent. Nous disions tout à l'heure que la recomnumdation , institution essentielle chez les Gaulois et chez les anciens Bretons, était véritablement l'origine de l'état de choses auquel on est convenu de donner le nom de féodalité. Or il est remarquable que c'est précisément ce mot de recommandation, en breton kemenet, qui sert à désigner le fief dans la plupart des char-

^ Loeo cit.

' Lococit.

> ...Wenerdon dédit istam terram pro isto pretio ad Sutcomin sicur de trans

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