CHAPITRE XII
L'Armoriqoe sous les successeurs d'Alain Fergent. — Guerre civile. — Le duc de Bretagne est détrôné. — Règne de Conan IV. — - Ses concessions à l'Angleterre. — Puissance et tyrannie de Henri IL — Révoltes des Bretons. ^ Héroïsme de Raoul de Fougères. — Cruautés du monarque anglais. — Les Irlandais et les Gallois opprimés dans le même temps. — Geoffroi/duc de Bretagne. — Guerre des fils de Henri U contre leur père. — Mort de Geoffroi. — Constance et son fils Arthur. — Politique de la France.— Mort d'Arthar. — Guy de Tbouars. — Pierre Mauclerc»
Le rôle politique de T Armorique sous les successeurs d'Alain Fergent ftat loin d'être aussi brillant qu'il Tavait été durant les siècles précédents. La Bretagne , destinée à demeurer paisible lorsqu'elle se trouvait sous la puissance d'un prince dont les droits étaient r&* connus de tous, était en proie à de longues agitations et à des guerres civiles meurtrières, chaque fois que le trône était disputé par d'ambitieux concurrents. La mort de Conan III provoqua une lutte intestine qui dura plus de cinquante ans, et qui fit passer tour à tour la couronne ducale dans les maisons de Porhouôt, de Penthièvre, d'Angleterre , de Tbouars, et enfin de Dreux. Conan III avait eu de Matilde une fille nommée Berthe et un fils du nom d'Hoël. Dans la suite, ayant soupçonné sa femme d'infidélité, le duc désavoua son fils et le déclara déchu de l'héritage de Bretagne. Avant de faire cette déclaration, Conan avait jugé à propos de marier sa fille à un prince dont l'énergie pût lui venir en aide dans l'occasion. Celui qui lui avait paru le plus propre à ses desseins était Alain-le-Noir, fils du comte de Penthièvre et possesseur du comté de Richement, en Angleterre. Alain était en effet re«» nommé par son courage et par son habileté militaire, et son am^ bition était si ardente que les chroniques prétendent que le jeune chevalier ne songeait à rien moins qu'à rétablir l'antique royauté de l'Armorique'. Mais la fortune rendit inutile la précaution qu'avait
' MCXLYI obiit Alanus cornes in Angliâ atque in Britanniâ strenuissimus , cui mentis erat minoris Britanniae regiam dignitatem reintegrare. {Chron. britann. Rec. des bist. de France, T. XII. p. 558.)
prise Conan III pour éviter une guerre à ses peuples. Alain-le-Noir mounit cinq ans avant son beau-père , assassiné , disent quelques contemporains, par Berthe, qui voulait convoler à de secondes noces. Cette princesse se remaria à Eudes , comte de Porhouët , lequel f à la mort de Conan , fut proclamé duc de Bretagne et reconnu par les habitants de Rennes. La guerre civile éclata aussitôt. Rennes» Saint-Brieuc et la plus grande partie de la Bretagne-Gallo, défendaient la cause du comte de Porhouët. La Cornouailles et le pays nantais, au contraire, avaient pris les armes en faveur de Hoël, qui se donnait le titre de comte de Nantes. Vaincu à Rezé , Eudes se vit forcé de reconnaître les prétentions de son rival. Mais rincapacité de ce dernier le fit déposer, un peu plus tard, par ceux-là mêmes qui venaient de combattre si vaillamment pour ses droits.
Cette querelle épuisée, un troisième concurrent se présenta dans la lice. Berthe avait laissé un fils de son mariage avec Alain-le- Noir. Cet enfant s'appelait Conan, du nom de son aïeul. Tant que sa mère avait vécu, le prince» respectant ses droits» était resté en Angleterre dans le comté de Richemont; mais, dès qu'il apprit la mort de la comtesse, il fit voile pour la Bretagne, et vint revendiquer ouvertement la couronne. Les premières tentatives du jeune prétendant furent infructueuses. Eudes, vainqueur dans plusieurs combats, força son rival à se rembarquer. Mais Conan, grâce à l'appui de l'Angleterre, appui vendu fort cher alors comme aujourd'hui, aborda de nouveau dans l'Armorique, au mois de septembre il 36. Quelques seigneurs, gagnés par les livres sterling des Anglais, s' étant joints au prétendant , celui-ci marcha sur Rennes qui lui ouvrit ses portes. Eudes, à qui la chance des combats ne fut pas cette fois favorable , se vit contraint de descendre du trône après un règne de cinq années. Il alla porter ses regrets et son ambition déçue à la cour de Louis VII, dit le Jeune, et, se soumettant humblement à sa fortune, il ne prit plus que le titre de vicomte de Porhouët.
Conan s'était emparé de la couronne sans coup férir , pour ainsi dire. Dans la personne de ce prince » la branche de la maison de
Bretagne, à laquelle appartenait le comté de Penthièvre, monta sur le trône.
Cependant les Nantais avaient élu , à la place d'Hoël , Geofifroi , comte d'Anjou. Ce prince étant mort peu de temps après, Conan se présenta pour recueillir une succession qui n'était qu'un démembrement de son héritage. Nantes lui ouvrit ses portes; mais un rival redoutable vint disputer au duc de Bretagne le riche comté qu'il s'était flatté de réunir à ses États.
Il faut se rappeler que le trône d'Angleterre avait passé dans la maison d'Anjou par le mariage de Matilde, fille de Henri I", avec Geoffroi Plantagenet, comte d'Anjou et père de Henri H. A la mort du comte de Nantes , Henri ne manqua pas de faire valoir ses droits à la succession de son frère. Le lâdie Conan lY, toujours tremblant devant l'Anglais complice de son usurpation , ne voulut en aucune manière résister aux prétentions de l'ambitieux monarque. Ce n'était pas assez pour le roi d'Angleterre, de la Normandie, de l'Anjou, de la Touraine et, enfin, de la Guienne qu'il tenait du chef de sa femme Éléonore d'Aquitaine; il voulait encore réunir la Bretagne à ses nombreuses provinces continentales. Ce projet, qui devint plus tard pour les deux peuples une source d'inimitiés implacables, ne devait pas tarder à se réaliser par le mariage de GeoflFroi Plantagenet avec Constance, fille unique de Conan IV. Dès lors le peuple breton reporta sur les Anglo-Normands toute la haine qui l'avait jadis animé contre les Saxons; et il se rapprocha de la France par cela seul qu'elle était l'ennemie et la rivale de l'Angleterre. Les barons, que la couardise de leur duc indignait, ne désertèrent pas comme lui la cause nationale. Pour l'honneur du pays, non moins que pour la défense de leurs privilèges méconnus ou menacés par l'Anglais, ils prirent les armes. Les vicomtes de Léon, ces dignes descendants de Morvan et de l'indomptable Wiomarc'h, se montrèrent les intrépides champions de l'indépendance bretonne. On les vit , renfermés dans leur cité de Morlaix , braver les attaques du roi d'Angleterre, tandis que, dans la Bretagne-Gallo, Raoul, baron de Fougères, mettait en déroute les Brabançons de Henri. Mais le prince anglais accourut avec une nouvelle
230 LES CAPÉTIERB ET LBI PLÂRTAOEMET.
armée, et Fougères fut emportée d'assaut, et, sur les débris fumants de celte place rebelle, T union de Constance, rhéritière de Bretagne, avec Geoffroi Plantagenet , fut solennellement arrêtée. C'étaient là de rudes épreuves , de cruelles humiliations. Pourtant Henri, après s'être vengé de ses ennemis par le f(^ et par le feu, voulut encore laisser aux révoltés et à leur chef un souvenir inef* fagable de son mépris. Ajoutant la félonie au brigandage, il ravit l'honneur à Alix, fille* du comte de Porhouët, pauvre enfont de seize ans qu'on avait confiée à sa foi de chevalier. La Bretagne tout entière se leva encore une fois pour combattre le tyran. Mais que pouvaient, contre le nombre, T amour de la patrie et l'héroïsme de rhontieur? il fallut courber la tête devant les Saxons maudits. Conan, placé sous le joug du roi d'Angleterre, dont les exigences s'accroissaient sans cesse, abdiqua toute autorité entre les mains de son ambitieux protecteur. Chaque année, une armée anglaise entrait en Bretagne sous prétexte de venir prêter main-forte au duc contre ses barons révoltés, mais, en réalité, pour y préparer l'avènement de la dynastie des Plantagenet. Dix ans de guerres acharnées, les châteaux rasés, le pays saccagé, des villes démolies de fond en comble, comme Josselin et Fougères, le tiers de la population emporté par la famine', et, enfin,,la Bretagne cédée en quelque sorte à l'Angleterre par le mariage de Constance avec le fils de Henri Plantagenet, à peine âgé de cinq ans> tels furent les déplorables résultats de l'inoondoite de Matilde. Dans de telles conjonctures, il eût été de la politique du roi de France de ne pas permettre à son vassal , déjà si puissant, de mettre la main sur la couronne de Bretagne. Mais le Capétien, homme sans intelligence et sans énergie, ne songea même pas à remplir le rôle que lui imposait son titre de suzerain. Il se borna à foire quelques démarches auprès du pape Alexandre IH, pour obtenir l'interdiction du mariage projeté, mariage impossible, croyait-il, en raison de la parenté qui existait entre les deux fiancés '. Le souve-
^ Tum valida fuil famés quod homiQes terra vescebantur et quod etiam proprios eviscerasse filios et coctos comedisse asseruat , et quod maxima corpora mortuorum per vicos et plaleas et vias jacebant , quia vix erat qui sepeliret. [Chrtm, de Végîise de Rhuys. Rec. des hist. de Fr. T. Xlf. p. 564.)
* Regem Fraociae in eum (Âlexandrum lil) graviter coromotum quod matrimonium
rain pontife n'ayant pas admis la requête du roi très-chrétien; Thé* rilière de Bretagne devint la femme de Geoffroi. Henri II, im«* patient de se mettre en possession de la dot de Constance , n'attendit pas la mort de Conan pour s'emparer de ses Etats. À force d'obsessions, il décida le duc de Bretagne à descendre du trône pour y faire asseoir le jeune époux de Constance. Tout le territoire de la péninsule , à lexc^tion de la seigneurie de Guingamp que Conan s'était réservée et où il alla ensevelir sa honte et ses regrets, devint la proie des étrangers. Cest en vain que le vaillant Raoul de Fou-* gères et quelques autres chevaliers, dont T héroïsme était digne d'un meilleur sort, voulurent délivrer le pays du joug intolérable de l'Anglais, ils furent tour à tour vaincus, désarmés et exilés de la terre natale. Les populations rurales de la haute Bretagne, dont les terres étaient sans cesse ravagées par les bandes de Brabançons du tyran, se réfugièrent, de guerre lasse, avec leurs troupeaux dans les vastes souterrains que Raoul avait fait creuser dans sa forêt de Fougères \ Quant à la noblesse du pays, tour à tour l'objet de la haine et des prévenances du monarque anglais, elle finit par céd^ et par reconnaître la suzeraineté de l'odieux Plantagenel '. Ce dernier, victorieux dans l'Armorique, tourna alors ses armes contre les deux nations celtiques de la Grande-Bretagne. L'Irlande et le pays de Galles furent à leur tour attaqués.
Malgré la rapidité avec laquelle les Ânglo-Saxons étaient parvenus à se rendre maîtres de l'île d'Albion, la nationalité bretonne n'y avait pas été anéantie. Les montagnes de Galles offraient en-core aux vaincus des retraites inaccessibles. Non-seulement les Cambriens y vivaient libres sous le sceptre de leurs princes nationaux , mais telle était la puissance de leur confédération , que rien n'était moins rare que de les voir porter le fer et la flamme sur les
inter filium Ânglîae rcgis et fitiam comitis Britanniœ, licet in tertio gradu consanguineoB, auclorilate soâ confirmavil. (Rec. deê hisL deFr. T. XVI. p. 28^.)
^ Ces souterraÎDS existent encore dans la forêt de Fougères. Ils sont connus sous le nom de celliers de Landéan.
' Voyez Vies de Henri II et de Richard^ par Benoit de Petersborough. [Rec, des hisL de Pr. T. XVI. p. 594).
terres des Saxons persécuteurs de leur race. Pour résister à ces attaques, qui étaient d'autant plus dangereuses qu'elles se combinaient avec les invasions continuelles des Danois, Offa , roi de Mercie, s'était vu obligé de faire construire une grande muraille , que les chroniques saxonnes désignent sous le nom de digue (TOffa. Tel était rhéroïsme de ce petit peuple qu'il serait peut-être parvenu à rétablir l'antique domination de la Bretagne (unbannaeth Prydain) , pour parler le langage des bardes, si le pouvoir avait été concentré dans une seule main. Mais, malheureusement, le pays était fractionné en une foule de petits États dont les chefs (lyems on ibre- 711718) étaient sans cesse en guerre les uns contre les autres. En 843, Roderic-ie-Grand réunit un instant toute la Cambrie sous son sceptre. Hoëi-dda, son petit fils, régna ausëi sur toutes les principautés. Mais cette unité ne fut pas de longue durée. L'esprit indépendant des Bretons tendait incessamment à la division. De là , en grande partie , la facilité avec laquelle les Saxons réussirent à fonder leur heptarch .
Cependant, au milieu même des sanglantes rivalités de ses tyerns , le pays de Galles vit luire encore plus d'un jour glorieux. La chronique des rois gallois célèbre avec enthousiasme la sagesse et le courage de Llewelyn-ap-Sitsylth , dont le fils Gryfyth , contemporain de Harald , devint la terreur du royaume anglo-saxon par suite de son alliance avec le comte Algar. Cest contre ce Gryfyth que le vaillant Harald dirigea une grande partie de ses aventureuses expéditions. Le prince gallois ayant péri dans une émeute domestique, Blethyn et Riwallon, ses demi-frères et ses meurtriers , se partagèrent la Galles septentrionale et le pays de Powis, pendant qu'Owen, l'ennemi implacable de Gryfyth, s'emparait du gouvernement de la Cambrie méridionale. Les guerres civiles et les dévastations à main armée sur les terres saxonnes se renouvelèrent après la mort de Harald. Maître de l'Angletene, Guillaume-le-Conquérant avait été obligé de faire construire des forteresses sur les frontières de ses États pour mettre ses sujets à l'abri des attaques
^ Vid. Philipps, Ilist. du droit des Anglo^axons.
LK9 CAPÉTniRt KT LSB PLÂKTAOKKIT* 333
sans cesse renoaTdées des Gallois ' . Mais, malgré ces précautions, les ft^tons , sous Guillaume II , enterrent eii Angleterre et mirent plusieurs comtés à feu et à sang. Le fils du Ck>nquérant, exaspéré par tant d'audace, envahit le pays de Galles , à la tète d'une puissante armée. Les chevaliers anglo-normands, tout bardés de fer, se flattaient d'exterminer facilement la poignée de montagnards qu'ils voyaient devant eux. Il n'en fut rien cependant. Les Bretons, embusqués derrière leurs rochers , cachés au milieu des hautes herbes de leurs marécages, laissèrent l'ennemi s'avancer dans l'intérieur da pays, et, à un signal convenu; ils assaillirent dô tous côtés, avec leur impétuosité habituelle , les troupes déjà harassées du monarque anglais. La chevalerie anglo^normande fut culbutée et s'enfuit honteusement, précédée par son roi, qui, plus d'une fois, faillit tomber entre les mains du vainqueur*. Henri t" effaça , par quelques succès obtenus contre les bandes galloises, la honte que la défaite de Guillaume avait imprimée aux armes anglaises. Pour défendre ses frontières contre les Gallois , il y plaça un grand nombre de Flamands qui avaient émigré en Angleterre depuis quelques années. Pendant ce temps, les tyerns bretons continuaient à guerroya* les uns contrôles autres. Les plus faibles appelaient à leur aide les barons normands de leur voisinage. Ceux-ci surent tirer parti de ces interventions multipliées ; ils prirent pied dans la Gambrie et y bfttirrat des châteaux, suivant leur usage.
En 4437, lorsque mourut Gryfy th-ap-Conan , « le bouclier des ft*eton8 9 1» la liberté des anciens jours semblait pencher vers son déclin. En vain Owen, fils de Gryfyth j s'effbrça-t-il de renouveler les exploits des héros de sa race : tout ftit inutile* Le vainqueur de l'Armorique fit peser aussi sa domination sur la Cambrie. Henri It trouvait humiliant pour son orgueil que les Gallois ne fussent pas soumis à ses lois. Suivant l'exemple de Henri I*', il plaça de nouvelles colonies flamandes dans la partie méridionale de Galles; et, quand il crut que le moment était venu d'agir, il entra dans ce pays avec une puissante armée. Les débuts de celte campagne fij^rent
* Ibid.
» Ibid.
malheureux pour les Anglais. Attiré par Owen dans un défilé, Henri II fut complètement battu dans un premier combat. Mais la lutte, néanmoins, était trop inégale : plusieurs corps de troupes toutes fraîches étant venues grossir les rangs de F armée anglaise, Owen, après des prodiges de bravoure, fut obligé de reconnaître la suzeraineté de Henri Plantagenet. Tous les autres princes de Cambrie suivirent cet exemple.
Dans rtle d'Erin, comme dans le pays de Galles, ce furent aussi les luttes intestines des chefs nationaux qui amenèrent l'asservissement du pays.
L'île qu'on désigne aujourd'hui sous le nom d'Irlande était indifféremment nommée par les géographes et les historiens de l'antiquité Erin, leme, lemia^ Hibernia , Invemia^ Iris^ mots qui ne sont tous que des formes plus ou moins altérées du mot lar, 1er, lesquels, dans les dialectes celtiques, désignaient Y Occident, et ne diffé* raient pas beaucoup du mot Iberia, que l'on appliquait au même titre plus spécialement à l'Espagne'. Aristote, en parlant de l'Angleterre et de r Irlande actuelles , les appelle toutes deux des îles breUmnag; une foule de textes anciens démontrent en effet que toutes les tribus d'Erin étaient venus primitivement de l'île d'Albion*. Rien de plus obscur que les origines de l'histoire d'Irlande; les plus anciens manuscrits que l'on possède sur ce pays ne remontent pas au delà du dixième siècle. Tout ce qu'il nous est possible d'entrevoir dans ces documents écrits, pour la plupart, en langage celtique, c'est que les cinq petits États qui formaient la monarchie irlandaiêe se faisaient perpétuellement la guerre à l'occasion de l'élection des roU suprêmes du pays (thanist). En 1166, l'Irlande venait d'être le théâtre d'une de ces luttes civiles. Déçu dans ses prétentions , Dermot, roi de Lagénie, après avoir vainement essayé de renverser le thanist nouvellement élu, quitta l'île d'Erin et fit voile vers l'Aquitaine, où se trouvait alors Henri II. Ce prince, à ce qu'il paraît,
1 Whilaker , Hislory of Manchester, T. II. p. 233. — Adelung's MithridaU II. p. 79-84.
* Aristot. De Mundo^ III : « Ev toutcj) ye fjiiv vi\co% [Uyio^ai Tuy/^àvouaiv fiiko Bperxdfvuai XeYO[avai, A'Xêicov xai répvv). » -^ Dionys. Perieget. vers. 565.
LES CAPÉTIENS ET LES PLANTAGENET. â35
avait oomplétemeut renoncé à son ancien projet de soumettre Ftle d'Ërin au joug de l'Angleterre '. Mais les exhortations du roi de Lagénie, qni n'avait pas hésité à lui prêter le serment de foi et d'hommage, décidèrent Tambitieux monarque à tenter ^entreprise. Trop prudent pour se jeter inconsidérément dans une expédition aussi aventureuse, Henri Plantagenet se borna d'abord à permettre au tyern irlandais de lever des troupes en Angleterre*. Ce ne fut qu'en 4171 , lorsque Richard de Clare, comte de Pembroke, se fut emparé de Dublin , à la tête de ses cavaliers normands , que le roi d'Angleterre se décida à entrer en campagne contre les petits souverains d'Irlande. La lutte ne dura pas long-temps : l'année n'était pas encore écoulée que déjà la plus grande partie de l'Ile avait reconnu la suzeraineté du prince anglo-normand. Il n*y eut que l'Ultonie septentrionale qui réussit à conserva* son indépendance. Vers le même temps, Guillaume, roi d'Ecosse, ayant été fait prisonnier dans une excursion sur les terres d'Angleterre, fut obligé de se reconnaître l'homme -lige du roi d'Angleterre. Ainsi , les quatre petits royaumes restés en la possession des Celteg de race pure , c'est-à-dire l'Irlande, le pays de Galles, l'Ecosse et la péninsule armoricaine, étaient sous la domination du monarque auquel obéissaient l'Angleterre, la Normandie, l'Anjou, le Poitou et la Guienne !
0!^ a peine à concevoir que le roi de France, quelle que fût d'ailleurs son incapacité, ait pu soufTrir que la maison de Plantagenet, son ennemie naturelle, ajoutât tant de provinces aux vastes États qu'elle possédait déjà. Il lui eût suffi en effet, pour mettre un terme à l'ambition effrénée de l'Anglo-Normand , de tendre la main aux populations de l'Ouest et du Biidi , Manceaux , Poitevins , Bretons , Aquitains. Mais Louis -le-Jeune tremblait devant la puissance de l'Angleterre , et il se contenta de la soumission apparente de son rusé vassal. Une entrevue fut assignée à Montmirail, et là se joua l'une de ces comédies politiques à F aide desquelles les princes se flattent de tromper les peuples. Cétait le jour de l'Epiphanie. Le
* V. Philippe, Histoire des Institutions des Anglo-Normands,
* Nous ne sommes pas ici d'accord avec M. Aug. Thierry.
296 LS8 CAPÉTIBNS IT LES VLàHtkGBJUWt.
roi d'Âûgleteire / accompagné de ses trois fils, Henri-au-Court- Mantely Richard et Geoffroi , se présenta devant son suzerain. — « Monseigneur, dit T Angevin en fléchissant le genou , je mets à « votre disposition ma personne, mes enfants, mes domaines, mes « forces , mes trésors , pour que voua en usiez et abusiez à votre « volonté, que vous les reteniez et donniez à qui et comme il vous « plaira. »
Louis s' étant indiné en signe d'assentiment, Henri*au-Gourt- Mantel s'avança et fit hommage au roi pour le comté d'Anjou, le Maine et la Bretagne; après quoi il reçut à son tour F hommage de son frère Geoflfroi pour la Bretagne qui lui était remise à titre d'arrière-fief.
Peu de jours après la conclusion de ce traité, qui livrait les populations de l'Ouest à la merci du tyran qu'dles abhorraiait, un prêtre gallois envoyé par Owen , fils de Gryfyth, remit à Louis-le* Jeune, au milieu de sa cour plénière, la dépèche que voici :
« Au très-excellent roi des Français, moi , Owen, son homme* « lige et son fidèle ami , salut et obéissance.
« La guerre que le roi d'Angleterre méditait depuis long-temps « contre moi a éclaté l'été dernier, sans provocation de notre part ; « mais, grâce au Seigneur et à vous, qui occupiez ailleurs ses ar- <c mées , il a péri dans nos luttes un plus grand nombre de ses a soldats que des miens. Dans sa colère , il a méchanunent privé « de leurs membres les otages qu'il tenait de moi ; et, sortant du « pays sans avoir conclu aucune trêve avec nous, il a (nrdonné à « son armée de se tenir prête à marcher à Pâques prodiain. Je a supplie donc Votre Clémence de me faire savoir, |hr le p(Hleur a des présentes, si vous êtes dans l'intention de guerroyer à oette « époque contre ledit roi, afin que, de mon c6té, je sois utile à c votre oause en faisant totX au roi Eean suivant vos souhaits. Man« « dez-moi le plan qu'il faut suivre et quel secours aussi vous vou-* « drez bien me fournir : car, sans conseils et sans appui de votre « part, je doute que je puisse résister à notre ennemi oonunun \ o
* Ibid.
LB8 CAPÉTIENS BT LB8 PLANÎAGEinST. 23^
Cette missive, à ce qn^l paratt, surprit beaucoup les conseillers du monarque. Gomme le nom même du pays de Galles leur était inconnu , ils ne voulurent accorder aucune créance à la lettre d*Owen , qui fut obligé d'écrire une seconde fois. « Vous n'avez « pas voulu croire, disait-il ^ à Tauthenticité de mes dépèches; « pourtant elles étaient de moi » j'en prends Dieu à témoin I )>
Mais qu'importait au roi de France la lutte héroïque d'Owen et de ses Cambriens? Est-ce que naguère, pour complaire à son vassal d'Angleterre, il ne lui a^ait pas livré tous les seigneurs bretons réfugiés à sa cour et qu'il avait promis de défendre contre la vengeance des Plantagenet?
Cependant, à peine assis sur le trône de Bretagne, Oeoffi*oi avait été entraîné par les influences nationales à modifier profondément la politique de sa famille, et à se faire l'auxiliaire du roi de France dans ses guerres contre Henri II. C'était par des crimes et par des aventures sans nombre que devait se faire remarquer , en Bretagne comme en Angleterre, cette famille des Plantagenet, si connue par ses inimitiés. Tout le monde sait que , pour abolir la primatie du siège de Cantorbéry , occupé par Thomas Becket, Henri II, au mépris delà coutume observée depuis la conquête, avait résolu de faire sacrer un nouveau roi d'Angleterre, et qne, dans cette vue, il s'était adjoint son fils atné comme collègue à la royauté. Or, cette démarche, insignifiante en apparence , devait amener le châtiment que Dieu réservait au persécuteur de T archevêque : en effet, dès qu'il y eut deux rois d'Angletore, les courtisans, suivant la chance qui leur paraissait la plus favorable, se partagèrent entre lé père et le fils. Les plus jeunes naturellement affluèrent autour du prince qui avait devant lui le plus long avenir, et tous leurs efforts tendirent à lui persuader que, puisqu'on l'avait placé sur le trône, il devait exercer le souverain pouvoir. C'est en vain que le roi d'Angleterre s'efforça de lutter contre ces coupables suggestions; Henri*au- Coarfr-Mantel, qui avait épousé Marguerite, fille du roi de France, s'éloigna chaque jour davantage de son père , et , se plaignant d'être roi sans terre et sans trésor, il ne craignit pas de réclamer en toute souveraineté ou le royaume d'Angleterre, ou l'un des
deax duchés de Normandie et d'Anjou. Le vieux roi ayant refusé d accéder à cette demande, le fils rebelle se réfugia à la cour de son beau-père, lequel, dans une assemblée générale de ses barons, jura la main sur J' Evangile d aider le fils à détrôner son père. Richard de Poitiers et GeofiFroi de Bretagne ne tardèrent pas à rejoindre leur frère à Paris. Là, un plan de campagne contre le roi d'Angleterre fut arrêté entre tous les confédérés. Richard partit pour le Poitou, dont les populations se soulevèrent aussitôt, moins par amour pour le fils que par haine contre le père \
Pendant ce temps, le roi de France Henri -le -Jeune et Geoffroi entraient en Normandie. Attaqué sur plusieurs points à la fois (la Bretagne s'était soulevée au premier signal), le roi d'Angleterre appela à lui ses fidèles Braljançons. Une partie de ces routiers marcha contre l'armée française ; l'autre prit le chemin de la Bretagne, où tout fîit mis à feu et à sang. A la nouvelle de la prise de Rennes, sa capitale, Geoffroi accourut pour la délivrer; les Anglais furent assiégés avec vigueur et forcés de se rendre à diso-étion ; mais une grande partie de la ville devint la proie des flammes. Six ans s'écoulèrent au milieu de ces luttes impies. Le roi de France , qui était alors Philippe II , attisait , autant qu'il était en lui , le feu des discordes intestines entre les princes anglo-normands. Ce fut d'après les conseils du monarque que Geoffroi exigea de son père la cession du comté d'Anjou 9 qu'il voulait annexer à ses États. Le refus du roi d'Angleterre jeta le duc de Bretagne dans une nouvelle révolte. Il alla trouver Philippe à Paris afin d'y combiner le plan d'une campagne contre Henri IL Mais, foulé aux pieds des chevaux dans un tournoi auquel il assistait à la cour de son allié , Geoffiroi Plantagenet ne survécut que quelques jours à ses blessures. Un an après sa mort, au mois d'avril 1 1 87, Constance, la veuve du duc, accoucha d'un fils. Jamais naissance d'enfant royal n'avait été accueillie avec un tel enthousiasme. Henri II ayant voulu donner son nom au nouveau-né , les barons de Bretagne s'y opposèrent avec énergie. On connaît la tradition bretonne au sujet du retour
* Ibid.
d' ArlhuT, Tua des héros défenseurs de Tantique nationalité bretonne. Chose étrange , ce retour , si vainement attendu pendant tant de siècles, était redevenu^Tobjet de toutes les espérances \ Aussi le nom d'Arthur fut-il choisi, aux acclamations de tout le pays, pour rhéritier de Geoffroy-Plantagenet , cet orphelin auquel les bardes des deuxBretagnes, d'après une prédiction de Merlin, présageaient un si brillant avenir. Ces illusions poétiques et nationales étaient, non sans quelque raison, un objet de risée pour les étrangers ; mais elles entretenaient chez le peuple breton une ardeur belliqueuse , un foyer de sentiments patriotiques qui causaient de grandes inquiétudes au roi d'Angleterre et que Philippe de France sut exploiter plus tard avec une merveilleuse habileté.
Henri II, ne voulant pas cesser d'exercer sa domination dans UAe province dont il avait fait un fief de la couronne d'Angleterre, demanda aux États de Bretagne la tutelle de son petit-fils. Le monarque regut un nouveau refus, et la mère de l'enfant fut unanimement proclamée régente du duché.
Déjoué dans ses projets, Henri résolut alors de remarier Constance à quelque seigneur de la cour d' Angleterre , entièrement dévoué à ses intérêts. D entrait dans la politique du roi d'exercer sur la duchesse de Bretagne le même empire qu'il avait autrefois exercé sur l'infortuné Conan lY. Sollicitée par un prince dont elle avait appris à suivre la volonté autant qu'à redouter la haine, Cc^stance se décida à épouser en secondes noces Ranulph , comte
' Ce nom d'ArUiur était si puissant parmi les Bretons que tous les historiens anglais du treizième siècle ne cessent de poursuivre de leurs railleries la crédulité britannique à ce sujet :
« Anno MCCllI Ârthurus in personà patrui sui Johannis Anglise régis de lAedio factus est... non absque Dei vindicte qui frangitomnem superbiam. Briltones quippe, quasi de nomine augurium sumenles, Arthurum antiquum in isto resuscitatum impudenter et imprudenter jactitabant , et Anglorum internecionem , regnique ad Britones per istum imminere. ». (Roger, de Hoved. Annal, p. 464.)
La croyance que le nouvel Arthur était appelé à renouveler les exploits de Tancien et à arracher aux Anglais le sceptre de la monarchie bretonne était implantée si profondément dans Tesprit des Bretons des deux Bretagne» , que Henri II fit tous ses efforts pour prouver qu'Arthur était bien mort, et qu'on avait retrouvé son tombeau.
240 LB8 CAPÉTIENS KT LKS PLANTA6EKBT.
de Ghester et petit-flls , par sa mère , d*un bâtard dd roi Henri I*'.
Les Bretons, exaltés^ comme nous T avons dit, par lenrs rêves patriotiques , refusèrent d'obéir au seigneur*étranger auquel l'ambitieuse politique de leur tyran avait donné la couronne de Bretagne. Constance^ elle-même, entraînée par l'exemple de ses sujets» rompit une union qui lui avait été imposée par la violence. Ranulph, chassé à la fois du trône et du lit conjugal , se vit donc contraint de re* tourner en Angleterre, où il sollicita vainement quelque appui con-» re ses sujets rebelles.
Cependant la nouvelle de la prise de Jérusalem par Saladin venait de se répandre en Europe. Philippe et Richard se liguèrent aussitôt , et partirent pour la croisade avec toute la chevalerie de France et d'Angleterre. Pendant un séjour qu'il fit à Messine, Richard contracta avec Tancrède , roi de Sicile , une alliance dont le nœud principal était le mariage projeté entre le jeune Arthur et une princesse sicilienne. Dans ce traité , Richard appelait le jeune duc breton son cher neveu et son héritière Mais toutes ces stipulations et ces protestations n'avaient probablement pour but que d'extorquer à Tancrède les vingt mille onces d'or qui devaient servir de dot à la jeune princesse, et dont on jugeait à propos de s' emparer par provision. Quoi qu'il en soit, l'histoire nous apprend que, pendant l'absence de son oncle^ Arthur fut proclamé héritier présomptif de la couronne d'Angleterre par ordre du chancelier de ce royaume» Guillaume, évê(}ued'Ely. Cette déclaration excita une grande irritation chez Jean-sans-Terre , le dernier des fils de Henri IL II rassembla autour de lui tous les mécontents de la Grande-Bretagne et fit dépouiller l'évéque d'Ely de sa charge et de la régence que Richard lui avait confiée. A la première nouvelle de ces évâiements et aussi des intrigues que le roi de France fomentait contre lui , Richard s'empressa de repasser en Europe. Mais son arrivée en Angleterre fut retardée par la captivité que lui fit subir Henri Y , empereur d'Allemagne. De retour enfin dans son royaume» Richard fit excommunier son firère; et ayant rétabli toutes choses dans leur état normal, il passa sur le continent pour y défendre ses provinces menacées par Philippe de France,
LES CAPÉTIENS ET LES PLàNTAGENET. 2il
Désireux de reconquérir la souveraine autorité que son père avait exercée en Bretagne , le roi d'Angleterre résolut de se faire confier la tutelle du jeûne Arthur. Toutefois , n'osant agir de vive force envers des populations dont il connaissait l'esprit indépendant , il eut recours à la ruse. Il engagea Constance à venir le trouver à Pontorson, sous prétexte qu'il désirait conférer avec elle de leurs intérêts communs , mais en réalité pour enlever aux Bretons la régente qu'ils avaient élue. Constance était en chemin, se rendant au lieu des conférences, lorsqu'elle fut arrêtée par Ranulphe, son dernier époux. Celui-ci, d'accord avec Richard , renferma sa femme dans le château de Saint- James de Beuvron, qui lui appartenait. Indignés de cette trahison, menacés dans leur indépendance, les Bretons feignirent de ne voir dans l'infâme guetapens tendu à leur souveraine que le crime de Raoul, et ils envoyèrent demander justice au roi d'Angleterre qui couronna sa lâcheté par une perfidie. Il prit l'engagement de faire rendre la liberté à la duchesse dans un délai de deux mois, qu'il employa à rassembler des troupes; et tandis que, confiants dans la parole du héros de la croisade, les Bretons se livraient à l'espérance, Tarmée anglaise envahit tout à coup la Haute-Bretagne et y exerça, disent les chroniques , des cruautés inouïes. Les campagnes furent dévastées , les forteresses rasées , les manoirs livrés aux flammes. Ni l'âge, ni le sexe n'étaient respectés. Les populations, expulsées de leurs demeures, s' étant réfugiées dans des cavernes, les soldats anglais s'avisèrent de les chasser de cette retraite, en les étoufiant dans la fumée et en embrasant les forêts autour d'eux. Richard as* sistait en personne à ces atroces exécutions, et il semblait jouir de ce spectacle.
Cependant les gentilshommes de la Basse-Bretagne , ligués contre l'odieux Plantagenet , avaient battu une partie de sa cavalerie brabançonne, près de Carhaix. Philippe de France, pendant ce temps, poussait avec vigueur le siège d'Aumale. Richard, à la nouvelle de l'échec de sa cavalerie et des succès remportés par les Français dans la Normandie , quitta la Bretagne en toute hâte pour voler au secours de la place assiégée. Un combat sanglant s'engagea