‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 51 sur 75 · TOM. U · texte numérisé non relu

TOM. U

2i2 LES CAPÉTIENS ET LES PLAKTAGENET.

entre les deux armées, sous les murs de la ville. Dans le fort de la mêlée, Alain de Dinan, l'un des plus vaillants chevaliers de la Bretagne, s'élança sur le roi d'Angleterre, et, l'ayant renversé de cheval , il se disposait à le tuer, lorsque quelques Anglais accoururent et dégagèrent leur souverain. L'armée anglo-normande fat mise en pleine déroute, et la viUe d'Aumale ouvrit ses portes au roi de France. Vainqueur par l'épée des Bretons, Philippe, dont l'âme égoïste s'ouvrait rarement aux sentiments généreux, oublia aussitôt les services de ses fidèles alliés , et sa déloyauté força les Bretons à traiter avec Richard devenu moins impérieux depuis sa défaite. Ils conclurent avec ce prince un traité de paix dont la première condition fut la liberté de Constance. Les Bretons se rangèrent donc sous les drapeaux du roi d'Angleterre pour combattre Philippe de France. Ck>nstance, Arthur, Richard semblaient avoir oublié le passé et vivaient dans la meilleure intelligence; les Anglo- Bretons, grâce à cette bonne harmonie, battirent les Français à Vernon et à Qisors. L'Armorique allait enfin jouir de quelque repos; mais la Providence en décida autrement. Aymard , vicomte de Limoges , avait envoyé à Richard , son suzerain , la moitié d'un trésor trouvé sur ses terres ; ce monarque, qui poussait l'avidité jusqu'à la passion , réclama la totalité des richesses découvertes par son vassal. Étant allé, en personne, assiéger le château de Châlus, oii le trésor était renfermé, le roi reçut au bras, pendant un assaut, une blessure qui devint mortelle par l'ignorance de son chirurgien.

Cette mort donnait ouverture à de nouvelles prétentions qui bouleversaient tous les anciens rapports politiques. Richard ne laissait pas d'enfants. Il s'agissait de savoir qui recueillerait la couronne d'Angleterre, le duché de Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine et l'Aquitaine. Arthur avait été désigné par le traité de Messine comme héritier de tous ces États, et il y avait en effet des droits du chef de son père Geoffroy, frère aîné de Richard ; mais il se vit disputer la succession du roi Cœur-de-IAon par Jean-sans-Terre, le dernier des fils de Henri U. Le droit de représentation , à cette époque, n'était pas tellement reconnu, que l'on ne vît souvent un oncle se porter pour compétiteui* d'un neveu, fils d'un frère aîné.

Jean 9 méprisant la jeunesse d'Arthur qui, en effet, n'avait encore que douze ans, produisit un testament dont il n'avait jamais été question jusqu'alors, et par lequel Richard lui transmettait tous ses droits à l'héritage des Plantagenet*. L'aristocratie anglo-normande, ennemie de la race bretonne, et, d'ailleurs, n'ignorant pas que le fils de Henri II s'était emparé des trésors de son frère, reconnut le nouveau roi sans difficulté. La Normandie suivit le même exemple. Mais les provinces de l'Ouest, l'Anjou , le Maine, la Touraine, hostiles aux princes anglais, se déclarèrent pour Arthur, qui fut conduit à Angers par le fidèle Guillaume des Roches et proclamé roi d'Angleterre.

Jusqu'alors, dans la lutte des Capétiens et des Plantagenet, les chances avaient paru incertaines, encore bien que ces derniers, supérieurs à leurs rivaux et par l'étendue de leurs possessions et par d'incontestables talents, parussent aux yeux de plusieurs appelés à réunir un jour toute l'ancienne Gaule sous un même sceptre. Mais le meurtre de Thomas Becket, les cruautés de Henri II et les divisions de famille qui agitèrent la dernière moitié du règne de ce prince arrêtèrent les développements gigantesques de la maison d'Anjou.

La faiblesse, les vices, la lâcheté de Jean, l'habileté politique de Philippe-Auguste et la furie des Bretons en face des Anglais , destinés , à toutes les époques , à tomber sous l'épée des descendants des émigrés de l'tle*, tout cela décida la question en faveur des successeurs de Hugues Capet.

Cependant les premiers événements qui suivirent la mort de Richard ne répondirent pas d'abord aux espérances que Philippe

< Dans le traité passé à Messine entre Tancrède et Richard d'Angleterre , ce dernier désignait trës-netlement Arthur pour son héritier :

« Deo disponente , condiximus inter Arturum, egregium ducem BritannisB, carissimum nepotem nostrum ethaeredem, si forte sine proie nos obire contingeret^ et carissîmam fîliam vestram dominam matrimonium in Christi nomine contrahendum. » (/Tec. de$ hist, de Fr, T. XVII. p. 507.)

* On n*a pas oublié la défaite des Saxons auxiliaires de Charles-le-Chauve à Ballon (T. I.). Sous Philippe- Auguste, sous Charles V, sous Charles YII, ce sont des Bretons qui exterminent les Anglais.

de France avait conçues. Guy de Thouars , que Constance avait épousé en troisièmes noces, était un prince sans énergie, sans talent et sans fermeté. Les Bretons, qui n'obéissent volontiers qu'aux chefs qu'ils respectent, ne tinrent aucun compte des ordres de cet étranger. De là, dans le duché, une anarchie qui eût compromis, dès l'abord, les intérêts d'Arthur, si Philippe-Auguste, comptant sur l'appui des Bretons dans sa lutte contre Jean-sans- Terre , n'eût pris en main la cause du jeune duc de Bretagne. Le roi s'avança jusqu'au Mans , où son protégé lui vint faire hommage, et là, malgré l'extrême jeunesse de ce prince, Philippe lui conféra le grade de chevalier *.

Pendant que ces choses se passaient, les troupes de Jean-sans- Terre s'avançaient du côté du nord, par la Normandie, et du côté du midi, par le Poitou, pour disputer aux Bretons les provinces dontleur duc venait de faire hommage au roi de France. La conduite de ce dernier, pendant que les Anglais et les Brabançons ravageaient une partie de l'ouest, fut d'un machiavélisme odieux. Pour exciter l'ardeur des Bretons , il avait mis à la disposition de Guillaume des Roches, le général de la petite armée d'Arthur, quelques centaines de lances françaises qui devaient aider ses alliés à enlever uu certain nombre de châteaux sur la frontière. Mais, dès que ces plaoes s'étaient rendues, le monarque exigeait qu'on les rasât, se souciant fort peu de l'intérêt que devait avoir son pupille à ne point désarmer ses frontières. Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois, malgré les vives réclamations des seigneurs bretons. Convaincus enfin de la duplicité du roi de France , Guillaume des Roches et les autres barons engagèrent Arthur à traiter avec son oncle. Jean, on le croira sans peine, accueillit avec empressement les ouvertures du jeune prince. Toutefois , à peine la paix était-elle signée entre le roi d'Angleterre et son neveu que œ dernier apprit qae

^ Eodem tempore rex Francorum Ârturum comitem Britannise cingulo militari dooavit in crastino Assumplionis beat» Mari», et idem Artunis cootinuè fecit homagium régi Francorum de Andegavià, Pictaviâ, Turonicâ, Cenomannicâ, Brilanniâ et Normanniâ, et rex promisit Arturo fidèle auxilium suum ad hœc omnia perquirenda. (Chron. Math. Paris.)

Jean voulait se saisir de sa personne et lui faire finir ses jours dans une prison. Arthur, suivi de quelques chevaliers, gagna Angers en toute hâte, à la faveur de la nuit. A cette nouvelle, Jean-sans-Terre , craignant qu'une autre alliance ne se reformât entre les Français et les Bretons , se hâta d'accorder à Philippe tout ce que ce prince avait vainement demandé jusque-là. I.e roi de France, ayant obtenu , sans combat, des avantages que lui aurait à peine assurés une victoire, ne se fit pas scrupule de livrer le fils de GeofiFroy à la merci de l'homme qui ne rêvait que la mort du malheureux enfant. Les deux princes eurent une entrevue entre Andelys et Gaillon , et ils y arrêtèrent le mariage de Louis, fils atné de Philippe, avec la fille d'Alphonse, roi de Castille. Peu de temps après la réalisation de ce projet, les deux rois se donnèrent rendez-vous à Vemon , et là , pour reconnaître les gracieuses concessions de son frère d'Angleterre, Philippe força Arthur à faire hommage à Jean de toutes les terres qu'il possédait*. En échange de ces bons offices, le roi d'Angleterre consentit à laisser son neveu sous la garde du roi de France. Le Capétien et le Plantagenet éprouvaient au fond pour Arthur la même antipathie. Philippe ne songeait pas , il est vrai , à faire assassiner son pupille; mais un auteur contemporain n'hésite pas à proclamer que le traité conclu alors entre les deux souverains fut une véritable trahison , puisqu'il était stipulé dans ce traité a que, si le roi Jean mourait sans enfants, PhiUppe de France hériterait de toutes les provinces continentales dudit roi. »

Cependant, vers la fin de 1201, Jean-sans-Terre, de retour d'Angleterre, où il était allé se faire couronner, vint à Paris. Philippe, toujours fidèle à sa politique, reçut le monarque anglais avec la plus grande magnificence : Jean eut pour demeure le palais du souverain qui , par excès de courtoisie envers son hôte ,

* Voici quelques articles de ce traité :

« Art. X. — Praeterea nos dedimus domino régi Francorum vigenti millia marcorum sterlingorum ad opus et legem in quo fuerunt , videlicet tredecim solidos et quatuor denarios pro marcâ, propter racbatum suum et propter feoda Britanniœ nobisdimisit. Nosverô recipiemus Arturum in hominem, ita quod ArturusBrilanniam tenebat de nobis. » (Aec. des hist. de Fr. T. XVII. p. 54, et T. XVIlI.-p. 88.)

246 LES CAPÉTIENS ET LES PLÀMTAGErCET.

était allé loger ailleurs. Prêtres, laïques, chevaliers, bourgeois, tout le monde fut invité par les officiers du roi à fêter son frère d'Angleterre. Celui-ci, en bon Anglais, ne se contentait pas de vains honneurs ; il distribua si largement les livres sterlings parmi les gens du roi , que , par un solennel jugement du conseil, on lui adjugea le comté d'Anjou, lequel appartenait à Arthur. Néanmoins , l'alliance des deux souverains ne fut pas de longue durée. Jean , quoique déjà marié , ayant enlevé la femme du comte de La Marche, les seigneurs, indignés de cet affront, prirent les armes pour soutenir les droits du mari outragé. Une armée anglaise marcha contre cette chevalerie et l'obligea à battre en retraite. Les barons eurent alors recours au roi de France , et , conformément à la loi féodale, ils sommèrent le monarque de faire justice de son vassal. Philippe dut accueillir cette demande, et Jean fut invité à comparaître devant son suzerain. L^accusé ayant dédaigné de descendre à une justification , une armée française entra en Normandie. A partir de ce moment, les intérêts du duc de Bretagne , intérêts alors tout opposés à ceux du roi d'Angleterre, redevinrent sacrés pour Philippe-Auguste. Il accueillit Arthur avec amitié, dans son camp devant Gournay; il lui promit sa fille en mariage, lui donna la Normandie, le Maine, la Touraine, l'Anjou, le Poitou, et l'envoya, à la tête de deux cents hommes d'armes, prendre possession de ces cinq provinces'. Afin de reconnaître ces faveurs, Arthur fit hommage lige et direct au roi pour ses nouveaux États et pour la Bretagne*. Quant à la Normandie , voici quelle fut la formule du serment ; elle indique assez la position respective des deux princes : « Pour ce qui regarde la Normandie, disait Arthur, nous sommes convenus que niomei^ gneur le roi de France gardera ce qui lui plaira de ce qu'il en a pris jusqu'à ce jour, et de ce qu'il pourra prendre encore arec Vaide de Dieu. »

Ce furent ces libéralités intéressées du roi de France qui causèrent la perte du duc de Bretagne. Philippe n'avait mis à la disposition

* V. Rigord. Gt$i, Philipp, Rec. des hist. de Fr. T. XVH. p. 54.

* Rigord, Uhso cit. — Math. Paris [Rec. des kist. de Fr. T. XVII. p. 684).

du prince, pour toutes ces conquêtes, qu'une poignée de troupes auxquelles s'étaient réunis cinq cents chevaliers et quatre mille hommes d'armes bretons '. Cette petite armée marcha vers le Poitou , et vint mettre le siège devant la ville de Mirebeau , située à sept lieues de Poitiers ^ et dans laquelle s'était renfermée la reine Éléonore. Cette princesse n'eut que le temps de se réfugier dans une tour. A peine les Bretons avaient-ils occupé la place, que le roi Jean, averti par ses espions, accourut en toute hâte avec des forces considérables. Le jeune duc, pendant qu'il assiégeait son aïeule, se trouva donc bloqué par les troupes de son oncle. Guillaume des Roches, que le hasard avait conduit au milieu de l'armée anglaise, promit alors de faire rendre la ville si le roi s'engageait par serment à traiter honorablement son neveu, et à le renvoyer, lui et les siens, sans rançon. Jean fit toutes les promesses qu'on voulut, car la morale n'était qu'un vain mot pour ce prince qui avait pris pour règle de conduite cette maxime du Lacédémonien Lysandre : « On trompe les hommes avec des paroles comm£ on amuse les enfants avec des osselets. »

Des Boches, qui avait probablement des intelligences dans la place, y pénétra pendant la nuit du 1 " août, et surprit Arthur dans son lit, ainsi que la plupart des seigneurs de son parti. Jean, aussitôt qu'il les eut en sa puissance, foula aux pieds tous ses engagements. Une partie des seigneurs bretons furent enfermés dans le château de Corf , où un grand nombre moururent de faim. Quant à Arthur, il fut conduit dans la citadelle de Falaise, et là tous les moyens de persuasion et de contrainte furent employés pour amener l'infortuné à se désister de ses droits. Irrité de la résistance indomptable du jeune prince, Jean, s'il faut en croire un historien contemporain, écouta d'infâmes conseillers , qui lui suggérèrent de se débarrasser de son compétiteur et de mettre fin aux espérances enthousiastes des Bretons en privant leur héros de la vue et des organes de la génération. Trois serviteurs du roi reçurent de lui l'ordre de se rendre à Falaise et d' exécuter l'horrible mutilation. De ces trois hommes, il y en eut deux qui, ne se sentant pas le courage de

* Le dénombrement de cetle pelite armée se Irouve dans le poème de Guillaumele*Brelon, L. VI (flec. des hist. de Fr. T. XVII. p. <88).

^të LES CAPÉTIENS ET LES PLANT AGENET.

commettre un crime si atroce, s'enfuirent du pays; mais le troisième, cœur de fer, se rendit dans la forteresse où Arthur était enchaîné par les pieds avec une triple chaîne, et fit part de Tordre qu'il avait reçu de son maître. A cette nouvelle, les sanglote éclatèrent parmi les soldats chargés de la garde du château , car tous éprouvaient pour le noble enfant la plus profonde commisération '. Arthur, instruit de l'affreuse sentence prononcée contre lui, versa d'abord un torrent de larmes ; mais, à la vue de l'homme qui devait le mutiler, il essuya ses pleurs, et, se jetant violemment sur son ennemi, il le renversa. Alors, se tournant vers les chevaliers : «Omes amis, leur dit-il, permettez-moi, au nom de Dieu, de châtier ce misérable avant qu'il ne m'arrache les yeux, car dans un moment je serai à jamais privé de la lumière ! » A ce bruit, les gardes accoururent, et, sur l'ordre de Hubert de Burch, commandant du château, le

^ Cémentes autem régis coosiliarii qtAÔd multas sirages et sediiiones facerent Britones pro Arturo domÎDO suo , et quôd nuUa firma pacis ooncordia posset fieri Arturo superstile, suggesserunt régi qualenùs praeciperet ut nobilis adolescens oculis et genitalibus privarelur, et sic deinceps ad principandum inutilis redderetur... Exacerbalus i laque indefectà congressione advcrsariorum et miois eorum, et improperiis lacessitus, praBcepit tandem, in ira et furore, tribus suis servienlibus, qualenùs ad Falesiam quantociùs pergerent atque hoc opus detestabile perpetrarent. Duo ver6 ex servienlibus tam execrablle opus in tam nobili adolescente committere détestantes, à curiâ domini régis diffugerunt. Tertius verô ad castellum pervenit in que puer regius à domino Roberto de Burch, régis camerario, diligenter custodiebatur, iriplices annulos circà pedes habens. Cùmque mandatum domini régis Huberto detulissel, exortus est fletus et planctus nimius inter milites qui custodiebant illum utpotè nimiâ miseratione super nobili adolescente permoti. Arturus autem, diram avunculi sui sententiam super se dalam cognoscens, atque de sainte proprià omninô diffidens, lotus eflluxit in lacrymas, et in lamentabiles qusBrimonias, et cùm astaret ille praesens qui à rege missus fuerat ad hoc opus exequendum, et persona gementi et flenti puero innoluisset, inter lamenta subilô concilus, surrexit, et manus sus dejectionis ullrices in personam illam violenter injecit, ad milites circumstantes voce iacrymabili vociferans : tO domini mei carissimi, pro amore Dei, sinile paulisper ut me de isto faciooroso ulciscar antequàm mibi oculos eripiat, nam hic ultimus om* nium existet quem in praesenti saeculo conspiciam. » Ad hune lumultum verô sedandum ociùs surrexere milites et manus utriusqtie cohibuerunt , atque , ex praeceplo domini Huberti , juvenis ille qui advenerat de thalamo illo ejectus est , ex cujus expulsione atque ex assistenlium consolatorià coUoquatione, Arturus, aliquantulùm sedatà cordis ma^slitià, recepit consolationem. [Chron. de Raoul, abbé de Coggeshak, Rec. des hist. de Fr. T. XVIH. p. 96.)

meurtrier fut honteusement chassé. Depuis ce jour, Arthur, grâce à r affection de ses gardiens, se sentit moins malheureux. Mais, peu de temps après , un messager du tyran apporta Tordre de transférer le jeune prince à Rouen , dans une tour que baignait la Seine.

Une nuit, le 3 avril 1203, le prisonnier fut réveillé en sursaut, et on le conduisit ^u pied de la citadelle, où se trouvait un bateau dans lequel étaient déjà placés Jean-sans-Terre et Pierre de Maulac, son écuyer. A la vue de son oncle, qui, pour s'aguerrir au crime, s'était enivré pendant trois jours dans les bois de Moulineau, Arthur comprit que sa dernière heure était venue. Le courage qu'il avait montré jusque-là l'abandonna tout à coup ; jeune et naguère encore plein d'espérance, l'existence lui parut regrettable, et il se jeta aux pieds du monstre, en le conjurant par les noms les plus tendres de lui laisser la vie. Ce fut en vain. Saisissant par les cheveux son neveu et son roi , Jean le perça de part en part et jeta le corps dans la rivière. Le lendemain, des pêcheurs trouvèrent le cadavre du prince, et l'ensevelirent en secret dans le prieuré de Notre- Dame-du-Pré, dépendant de l'abbaye du Bec. Jean-sans-Terre, ne réfléchissant pas qu'une imposture grossière confirme les soupçons au lieu de les détruire, fit répandre le bruit que son neveu s'était noyé en voulant se sauver de la tour où il était renfermé.

Ainsi périt, à seize ans, le jeune prince sur la tète duquel les populations de l'une et de l'autre Bretagne avaient placé tant d'espérances. A la nouvelle de cet attentat, l'Armorique se leva en poussant des cris de vengeance. Nobles, bourgeois, paysans, tout le pays fut à l'instant sous les armes. Les barons réunis à Vannes confièrent le gouvernement du duché à Guy de Thouars, et envoyèrent une députation au roi de France pour le conjurer de venger la mort de leur duc. Philippe , trop heureux de pouvoir donner à son ambition les apparences de la justice, convoqua aussitôt les pairs et les grands du royaume , et somma Jean de comparaître à sa cour pour se justifier de l'accusation portée contre lui. Le meurtrier d'Arthur était bourrelé de remords accusateurs ; il ne jugea donc pas à propos d'obéir à la sommation de son suzerain. Déclaré coupable

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âoO PIERRE DE DREUX.

du crime d'homicide et de félonie , Jean fat condamné à perdre la vie et dépouillé de toutes les terres qu'il possédait en France.

En exécution de ce jugement, Philippe fit envahir l'Aquitaine et la Normandie, tandis que les Bretons, exaspérés par le meurtre d' Ar- .thur, emportaient d'assaut le mont Saint-Michel, qu'on croyait imprenable , et lançaient leurs bandes jusque dans les faubourgs de Caen. Pendant que ces événements se passaient, le royal meurtrier, qui venait de se faire sacrer pour la quatrième fois , se plongeait dans les voluptés les plus infâmes. Véritable Sardanapale, Jean était sans cesse environné de femmes , de baladins , de courtisans débauchés , qui jouaient, chantaient, dansaient autour de lui. Il jetait au feu les dépèches qui lui annonçaient la prise de ses châteaux et la défaite de ses chevaliers : « Laissez-les faire , disait-il nonchalamment en vidant sa coupe» je reprendrai en un jour tout ce qu'ils m'ont enlevé. » Cependant la nécessité força enfin le monarque à sortir de son apathique indolence. Il alla assiéger Angers , et porta le fer et la flamme jusqu'aux portes de Rennes et de Nantes. Philippe survint au milieu de ces désastres. Trop faible ou plutôt trop lâche pour se mesurer avec un rival aussi redoutable , le roi d'Angleterre demanda une entrevue, qu'il obtint, mais à laquelle il ne se rendit pas. Sou seul but était d'arrêter l'ennemi, afin d'avoir le temps de gagner La Rochelle. Il se rembarqua , eu effet , dans ce port, et fit voile vers l'Angleterre, ne remportant de sa courte expédition que le mépris des peuples dont , commtt ses prédécesseurs, il s'était, dès long-temps, attiré toute la haine.

La mort d'Arthur vengée, Philippe se présenta devant Nantes qui n'osa pas lui fermer ses portes, et il fit déclarer duchesse de Bretagne, au mépris des droits d'Éléonore, Alix, la fille cadette de Constance et de Guy de Thouars. Le roi de France était trop habile pour ne pas comprendre que la Bretagne lui échapperait s'il ne se hâtait de choisir un époux à rhéritière du duché. Il jeta donc les yeux sur Henri d'Avaugour, fils d'Alain, comte de Tréguier, et chef de la maison de Penthièvre. Cette illustre famille tirait son origine de Gwrwand, comte de Rennes, gendre du roi Erispoë, et re* montait par cettealliance jusqu'à Nominoë. Dépouillés de leur impor-

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