‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 54 sur 75 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La Bretagne depuis l'avènement de Jean-le-Conquérant. — Duguesclin ; Clisson. — Jean V; Richemont. — François !•*' et Gilles de Bretagne. — Pierre IL — Arthur UL — François II et Anne de Bretagne. — Derniers jours de l'indépendance nationale.

Nous avons passé rapidement sur la querelle de Blois et de Montfort, ne voulant pas refaire, après tant d'autres, les beaux récits que Froissard a si admirablement enluminés \ Nous allons maintenant esquisser rapidement le rôle politique de l'Armorique, depuis

familiœ prœdictœ , pro tempare quo dicta ducissa moram in eodem castra fecit et KB nunc faciet , solutionem inde debitam habeat , aut cUlocationem in cujus , eto. » (4341).

Nous ferons observer que le château de Tykill , habité par Jeanne de Flandre , comtesse de Montfort, était situé dans le comté dTork, à cinquante lieues de Londres. Cette princesse possédait cependant en Angleterre le comté de Richemond. Pourquoi donc cet exil loin de la cour d*Édouard , où son jeune fils était élevé, et pendant que son mari vivait encore? Le ret d'Angleterre craignait-il que cette femme de tant de résolution ne mît obstacle aux projets ambitieux dont son jeune pupille devait être plus tard la victime? Ce qui paratt certain, c'est que la comt^se mourut dans sa prison.

* « Entrerons en la grand'matière et histoire de Bretagne, qui grandement rm* lumine ce livre pour les beaux faits d'armes qui y sont ramenteus. » (Froissard, L p. 405-106.)

JEAN lY. 255

ravéuement de Jean lY au trône jusqn^aa jour où l'antique nationalité bretonne descendit dans la tombe avec la duchesse Anne , reine de France. Un coup d'œil jeté sur l'histoire politique , religieuse et littéraire de la Bretagne, devenue Tune des provinces de la monarchie française , terminera ce volume et notre ouvrage.

Charles V régnait en France lorsque la victoire tf Auray ouvrit le chemin du trône au fils de l'héroïque comtesse de Montfort. Trop prudent pour rallumer une guerre qui avait failli entraîner la ruine de son royaume , Charles alla au-devant du victorieux d'Auray, et se hâta de le reconnaître pour duc de Bretagne. Celui-ci resta donc paisible possesseur de l'héritage devenu sa conquête. Le calme avait succédé aux agitations de la guerre. Mais, après quelques années d'un règne tranquille, la politique imprudente de Jean ralluma la guerre civile dans ses États. Élevé à la cour d'Angleterre, les souvenirs de son enfance lui représentaient cette lie comme sa patrie, et son duché, acheté au prix de tant de sang, n'était à ses yeux qu'un fief anglais. Entouré de chevaliers étrangers avec lesquels il avait fait ses premières armes, et qui ne lui épargnaient pas leurs flatteries intéressées , le duc manifestait hautement sa préférence pour ses anciens compagnons. Aussi les barons de Bretagne , toujours dévoués à la France lorsqu'elle ne se montrait pas hostile à leur liberté, adressèrent- ils au prince de vives représentations : a Sitôt que nous nous apercevrons de vos « liaisons avec l'Anglais, nous vous mettrons hors de Bretagne, » osèrent-ils lui dire. Mais le duc n'en continua pas moins à protéger les intérêts de l'Angleterre. Foulant aux pieds ses devoirs de souverain , il ne craignit pas de recevoir en secret les ambassadeurs d'Edouard, et s'engagea, sans consulter les États du duché, à faire alliance avec le monarque envers et contre tous. Une flotte partie de Portsmouth jeta en effet des troupes dans Brest et dans Saint-Malo. Du cap Saint-Mathieu à la baie de Cancale , la mer était couverte de voiles ennemies. Alors les seigneurs bretons ne gardèrent plus de mesure. Fidèles aux anciennes coutumes nationales , ils prononcèrent la déchéance de leur souverain , et le forcèrent à se réfugier en Angleterre, ne voulant plus pour chef d'un prince qui faisait de

ses États le domaine de F étranger. Monlfort, soutenu par les Anglais, s'efforça, plus d'une fois, de remonter sur le trône, de vive force; mais une armée française, commandée par Dnguesclin, auquel Charles V avait confié Tépée de connétable, vint prêter secours aux barons révoltés. La couronne semblait à jamais perdue pour Jean IV, quand une circonstance imprévue changea tout à coup la face des choses. Charles V s'était abusé sur le peu d'obstacles qu'avaient rencontré ses armées, et il avait conçu la pensée, devant laquelle avait reculé Philippe- Auguste, de s'approprier sa conquête. Il pensait que les Bretons , en haine des Anglais et de guerre-lasse, avaient abdiqué tout esprit de nationalité. « Se croyant déjà maître de la Bretagne, dit un contemporain, il avait mis sur pied d'élégantes compagnies de gentils français bien polis, qui se réjouissaient à l'idée de voir les Bretons venir d'eux-mêmes se placer sous le joug. Il pensait avoir sans débat la Bretagne et ses habitants, pour les tondre comme des moutons. Ils avaient souffert tant de maux en défendant la France contre la servitude anglaise! Ils étaient si défigurés, si balafrés, si mutilés! Les uns étaient devenus borgnes, les autres étaient estropiés ; la peau de leur visage, leurs habits, tombaient en lambeaux. Leurs chevaux étaient morts, leurs biens dissipés ; tous étaient blessés, et blessés plutôt par devant que par derrière. Les Français, au contraire, étaient bien peignés ; ils avaient la peau douce et fine, la barbe taiUée en fourche ; ils n'avaient pas de rivaux pour danser en salles jonchées; ils chantaient comme des sirènes ; ils étaient cocrverts de perles et de broderies ; ils étaient mignons et pimpants, et les Bretons lourds et sots : à l'avis de ceuxci, cela n'importait guère. Mais, quand vint le jour décisif, les Bretons commencèrent à aiguiser leurs épées ; chacun cherchait et fer et bois, harnais, dague, cotte d'acier, hache, maillets ou gros bâtons ; chacun vendait son bœuf et sa vache pour acheter coursier ou cheval : ils craignaient tellement de nouveaux maîtres ! Cest qu'ils voulaient défendre leur liberté jusqu'à la mort; car la liberté est une chose délectable; elle est belle, elle est bonne, elle est profitable ! De la servitude ils avaient horreur, quand ils voyaient comme en France elle régnait.... Ils aimaient mieux mourir en guerre que

de se mettre, eux et leur pays, en servitude avec leur race. »

Placés entre deux protectorats qui leur répugnaient également, les barons de Bretagne avaient recherché Talliance de la France pour se soustraire à la domination anglaise. Ils devaient briser cette alliance le jour où leur liberté serait menacée. Au printemps de 4 378 , une armée française , étant entrée en Bretagne pour mettre à exécution un arrêt du parlement de Paris qui avait déclaré Jean IV coupable du crime de lèse-majesté , tout le pays courut aux armes. Les seigneurs envers lesquels le duc avait eu les torts les plus graves, ne se souvinrent plus que de ses droits à la couronne. Des ambassadeurs furent envoyés en Angleterre vers le duc pour le supplier, au nom des chevaliers, escuyers^ bourgeois ^ bonnes villes et gens de commun estai, de venir promptement reprendre un trône dont Tindépendance se rattachait à sa personne.

Lorsque Jean IV débarqua à Saint-Malo, nobles et paysans se jetèrent à la mer pour aller au-devant du prince. Son retour était une fête si nationale que Jeanne de Penthièvre, la veuve de Qiarles de Blois, se laissa elle-même entraîner par Tallégresse publique. Elle fit taire ses vieilles haines, et le peuple la vit avec étonnement se présenter devant Montfort, qu'elle n'avait pas revu depuis la mort de son mari.

Le duc de Bretagne ne perdit pas de temps : il se hâta de rassembler une armée , et la conduisit vers Pontorson , à la rencontre de celle du roi de France. Duguesclin commandait les troupes ennemies. Vassal de Charles de Blois, le connétable se croyait autorisé à combattre l'ennemi des Penthièvre; mais les chevaliers bretons, qui formaient une grande partie de l'armée royale, ne partageaient pas l'opinion de leur général, et tous allèrent rejoindre le duc de Bretagne : rude leçon pour Duguesclin qui, dit un chroniqueur, en mourut de chagrin peu de temps après.

Le peuple, en Basse-Bretagne, répète encore aujourd'hui un chant de guerre, contemporain, suivant toute apparence, des faits que nous venons de rapporter :

€ Un navire est entré dans le golfe , ses blanches voiles déployées. « Le seigneur Jeau est de retour ; il vient défendre son pays,

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