‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 56 sur 75 · LES ANGLAIS EN FRANGE · texte numérisé non relu

LES ANGLAIS EN FRANGE

nouveaux vaisseaux et vont chercher les Anglais jusque dans leurs ports. Plymouth est réduit en cendres; Yarmouth éprouve le même sort; pendant deux mois, Tanneguy du Châtel, suivi de quatre cents gentilshommes , promène le fer et la flamme sur toute la côte d'Angleterre.

Tandis que ces choses se passaient , les Anglais se préparaient à recommencer en France le cours de leurs conquêtes interrompues par Pépée de Duguesclin, sous Charles V. Le roi d'Angletene, Henri V, avait fait demander en mariage la fille du roi de France , en indiquant la Normandie, la Guienne, T Anjou, le Maine, le Poitou et la Touraiae comme dot de la princesse. — Ces provinces étaient précisément celles que le roi Jean avait cédées autrefois à l'Angleterre par le traité de Brétigny. — Dans quelque abaissement que fût tombée la France, depuis la folie de Charles VI , l'insolente demande du prince anglais ne pouvait manquer d'être rejetée avec indignation. Henri Y le savait, et il avait pris ses mesures en conséquence. Sa flotte , qui était prête à mettre à la voile , transporta donc le prince et son armée sur la côte d'Harfleur , place qui fut emportée sans coup férir, et dont les ennemis firent leur port de débarquement. Dans ce suprême danger, le duc de Bretagne, averti par les messagers de la cour de France , réunit à la hâte un corps de dix mille hommes d'élite et se dirigea à marches forcées vers l'armée française. Les troupes anglaises, depuis leur débarquement, avaient été décimées par des maladies , et elles ne comptaient plus que vingt mille combattants. Attaqués à la fois par les Français et par le corps du duc de Bretagne, qui n'était plus qu'à deux jours de marche , l'Anglais pouvait être exterminé. Mais une confiance aveugle fit mépriser le secours des vaillants auxiliaires dont l'impétueuse valeur avait tant de fois fixé la victoire du côté des Français, pendant le dernier règne , et la bataille fut livrée.

La fleur de la chevalerie de France périt dans les champs d' Azincourt. Le duc d'Orléans et Arthur de Richement y furent faits prisonniers. Déchirée par des factions implacables , tandis que l'étranger l'attaquait de toutes parts, la France semblait toucher à ses derniers moments. Le traité d'Arras, qui , malgré le vœu de la

nation et les lois fondamentales du pays, appelait un étranger à régner sur la France, avait été suivi d'un autre traité, celui de Troyes, lequel confirmait ce que Ton avait stipulé dans le premier, Paris était entre les mains des Anglais; le dauphin, retiré avec quelques serviteurs fidèles au delà de la Loire, avait quasi perdu r espérance de remonter sur le trône de ses pères. C'est dans ces circonstances désespérées que la Providence, prenant en pitié les malheurs du royaume très-chrétien, suscita pour sa délivrance une jeune fille du peuple et un prince de race illustre , Jeanne d* Arc et Arthur de Richemont. Inutile de redire ici la merveilleuse histoire de la vierge de Domrémy, que tout le monde a lue et relue vingt fois avec une admiration toujours nouvelle. Encore moins déo-ircmsnous les guerres de cette époque , la victoire de Richemont à Patay, le sacre de Reims , etc. L'espace va nous manquer, et nous avons encore à jeter un coup d'œil sur les règnes de François I", Pierre U, Arthur III et François II.

Au milieu de la lutte qui continuait toujours entre les Anglais et les Français, la Bretagne ne pouvait rester neutre : elle prit la part la plus active à la campagne de Charles YII en Normandie , campagne mémorable dont le résultat fut la conquête de toute cette riche province. Le duc François I" et son oncle, le connétable de Richemont , s'emparent d'abord de Saint-James-de- Beuvron et de Mortaing. De là , à la tète de six mille hommes , ils marchent contre les Anglais cantonnés dans la Basse-Normandie. Coutances, Saintr-LÔ, Yalognes et un grand nombre de places fortes ouvrent leurs portes à l'armée bretonne. Ce fut surtout pendant cette guerre que Richement donna les [neuves les plus éclatantes de sa capacité militaire. U gagna sur les Anglais la sanglante bataille de Formigny , dont sa courtoisie céda l'honneur au comte de Clermont, et qui acheva de délivrer le royaume du joug de l'étraAger.

Cependant une implacable inimitié séparait, depuis de longues années» François V et Gilles de Bretagne , son frère , et ce dernier avait été jeté dans une prison. Les ennemis de ce malheureux prinoei abusant de la faiblesse et de la crédulité du duc, lui représentèrent

PIUNÇ0I8 1*% GILLES. S69

le noble prisonnier comme nn monstre qui n'aspirait qa*à recueillir la succession fraternelle , fût-ce au prix des plus noirs forfaits. Exaspéré par ces récits mensongers , François laissa échapper quelques mots dans lesquels il laissait ip&cec le désir de se voir délivré d'un captif importun : c'était là ce qu'attendaient les ennemis de Gilles. Ils feignirent de prendre pour un ordre le simple vœu exprimé par leur maître, et ils enjoignirent aux geôliers du prince de ne plus lui donner d'aliments. Gilles, en proie aux tortures de la faim , poussait des cris lamentables , implorant la pitié de ceux qui passaient sous les fenêtres de son cachot. Mais nul n'osait essayer de secourir la victime. A la fin pourtant une pauvre femme, émue de compassion, eut le courage de lui porter quelque nourriture. Cette obscure bienfaitrice prolongea de quelques jours la vie du frère de son souverain. Toutefois, Gilles, comprenant que sa demière.heure était proche, supplia la noUe femme de lui amener un prêtre pour recevoir ses derni^-s aveux. En effet , dès que la nuit fut venue, un c(»xleUer descendit dans les fossés du château, et reçut la confession du fils de Jean Y, à travers le soupirail du cachot où il gisait mourant. Le prince, après avoir fait l'aveu de ses fautes , disent les chroniques du temps , supplia le bon moine d'aller trouver son frère et de l'appeler de sa part, dans cinquante jours, au tribunal de Dieu. Le cordelier promit d'exécuter fidèlement cette recommandation.

Cependant les gardes du prince, ou plutôt ses bourreaux, étonnés de voir sa vie se prolonger de la sorte, entrèrent dans sa prison , et , se jetant sur lui , ils l' étouffèrent entre deux matelas.

François I^ apprit la mort de son frère, en Normandie, où il guerroyait contre les Anglais. Ridiemont accabla son neveu de reproches m^tés. Le duc, poursuivi par les remords, quitta Avranches, dont il faisait le siège, et prit la route du mont Saint- Michel. Le jour allait finir, lorsque le prince aperçut à quelques pas devant lui , sur la grève, un religieux couvert de son capuchon , et qui semblait s'être placé là pour l'attendre. Le pieux messager, en effet, s'avança vers le prince, et, avec la sainte audace de son ministère, il lui répéta les dernières paroles de

2T0 PIEURE II, RICHEMONT.

Gilles et puis disparut. Frappé comme par un coup de foudre, François P' se rendit à Vannes et de là à son château de Sucinio , où il expira le 1 7 juillet 1 450 , le jour même , dit-on , que Gilles avait indiqué au cordelier. Pierre II, proclamé duc de Bretagne, ne fit que passer sur le trône et fut remplacé par son oncle , Arthur de Richemont. Â F avènement de ce prince, quelques barons du duché , obéissant à un sentiment de fierté patriotique , firent observer au nouveau duc que sa charge de connétable de France était au-dessous de sa dignité actuelle. Il y avait du vrai dans cette observation ; mais Arthur répondit qu'il voulait faire honneur , dan^ sa vieillesse , à Vépée qui V avait honoré dans sa jeunesse.

Richement avait, pour garder l'épée de connétable, un motif tout politique dont il ne parlait pas. En conservant sa charge , le prince espérait que le roi de France lui accorderait le secours d'une armée française dans une expédition qu'il projetait contre F Angleterre, à l'exemple de Guillaume-le-Ck)nquérant. Ce projet, pendant long- temps , avait été aussi le rêve d'Olivier de Clisson. Quant à Richemont , il comptait tellement sur le succès de son expédition qu'il avait distribué d'avance, par des chartes revêtues de son sceau , les terres et les châteaux de l'Angleterre aux seigneurs qui devaient l'accompagner à la conquête. La mort vinf mettre obstacle à l'exécution de ce projet , dont le succès paraissait certain à tous ceux qui avaient pu apprécier les talents militaires du connétable et qui savaient l'état d'anarchie dans lequel se trouvait alors l'Angleterre.

De nos jours, un autre capitaine, destiné par la Providence à jouer le rôle le plus gigantesque qu'ait jamais rempli aucun de ses instruments, un homme dont le génie ne connaissait pas d'obstacles, résolut un jour, lui aussi, d'aller livrer sa bataille de Hastings de l'autre côté du détroit. L'Europe sait aujourd'hui si le projet du grand homme n'était qu'une vaine menace.

Les rapports continuels qui , depuis plus d'un siècle , n'avaient cessé d'exister entre l'aristocratie bretonne et la chevalerie française, les usurpations continuelles des rois de France et surtout la

faiblesse des ducs de Bretagne , dont la plupart des conseillers s'étaient laissé gagner par Tor des princes capétiens , toutes ces causes réunies menaçaient le duché d'une entière soumission , à la mort d'Arthur de Richement en 1458. Â partir de cette époque , la Bretagne cesse d'exercer aucune influence sur la politique européenne; elle n'est plus appelée, comme dans le passé, à faire pencher la balance du côté de ses alliés. La rivalité de la France et de r Angletene , leurs luttes continentales avaient été jusque-là la sauvegarde de l' indépendance armoricaine. Délivrés de la crainte des Anglais, grâce au courage et au dévouement des Bretons, les rois capétiens, illustres ingrats qui , depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XIV, saint Louis excepté, n'ont guère songé qu'à établir le pouvoir absolu sur les ruines de toutes les anciennes institutions nationales, les rois de France, disons-nous, n'eurent plus d'autre pensée que de ravir à la Bretagne son antique indépendance. Ce qui nous reste à dérouler des annales de ce duché n'offrira plus désormais que le tableau d'une lutte d'un demi-siècle entre la puissante monarchie française et le petit royaume fondé par les Bretons, à l'extrémité de la Gaule, près de cent ans avant le baptême de Clovis.

François II, comte d'Etampes, neveu d'Arthur et fils de Richard de Bretagne, succéda à son oncle, dont il était l'héritier. Ce prince, comme si , prévoyant les malheurs de l'avenir, il eût désiré léguer à l'histoire un dernier exemple d'indépendance bretonne , ne voulut prêter au roi de France qu'un hommage simple; et il le rendit Tépée au côté, quelque effort qu'on eût fait pour la lui faire quitter.

Cependant Charles VU était mort du chagrin que lui avait causé la révolte de son fils atné, et celui-ci était monté sur le trône sous le nom de Louis XI. Prince timide et féroce tout à la fois, superstitieux, sanguinaire, fourbe et vindicatif, Louis réunissait en lui tous les vices qui attirent la haine et le mépris. Mais il y avait dans cet homme ce qui constitue, à certaines époques, le talent du politique, c'est-à-dire le mépris de l'humanité, l'esprit de dissimulation et de mensonge , la souplesse de caractère , et cette habileté de

272 FIUNÇ0I8 II.

procarenr et d'usurier que posBédaient à ud si haut degré Philippel^Bèl et les trop célèbres jurisconsultes qui entouraient ce roi trèschrétien'.

Le fils de Qiarles VU s'était proposé d'abattre, non pas, comme on le répète sans cesse, la féodalité qui réellement n*existait plus au quinzième siècle, mais cette foule de petites êouteraine^ apana-

< M. Michelet , dans son troisième volume d'histoire de France , a écrit sur les légistes de l'ancienne monarchie quelques pages d'une vérité frappante :

a Ce pauvre moyen âge, papauté, chevalerie^ féodalité, sous quelle main périsaentpils? sous la main du procureur, du banqueroutier, dn faux monnayear (Philippele-Bei). La plainte est excusable. Ce nouveau monde est bien laid. Il natt sous les rides du vieux droit romain, de la vieille fiscaUté impériale , il natt avocat, usurier; il natt gascon, lombard et juif.

« Ce qui irrite le plus contre ce système moderne, contre la France, son premier représentant, c'est sa contradiction perpétuelle, sa duplicité d'instinct, la duplidlé naïve^ si je puis dire, avec laquelle il va attestant tour à tour et alternant ses deux principes, romain et féodal. La France est alors un légiste en cuirasse , un procureur bardé de fer... Fille obéissante de V Église , elle s'empare de l'Italie et de f Église même. Si elle bat V Église^ c*est comme sa filU, comme obligée en conscience de corriger sa mère.,.

« Ces légistes , qui avaient gouverné les rois anglais dès le douzième aîède, ao treizième siècle saint Louis, Alphonse X et Frédéric II , furent, sous les petits-Qls de saint Louis, les tyrans de la France, Ces chevaliers en droit, ces âmes de plomb et de fer; fes Plasian, les Nogaret, les Marigny procédèrent avec une horrible froideur dans leur imita'tion servile du droit romain et de la fiscalité impériale. Les Fandecte^ étaient leur Bible^ leur ÉvofigiU... Avec des teoOes, des falsifications, ils démolirent moyen âge, pontificat, chevalerie, féodalité; ils allèrent appréhender au corps le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la croisade elle-même dans la personne des Templiers.

c Ces cruels démoKsiMur^ du moyen âge sont, i7 an oo^Ua de Favouer^ les fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la centralisation monarchique; ils jettent dans les provinces des baillis, des sénéchaux, etc... Tous ces gens vont chicaner, décourager, détruire ces juridictions féodales. Au centre de cette vaste toiie d'araignée siège le conseil des légistes sous le nom de Pariement Là , tout viendra peu k peu se perdre , s'amortir sous l'autorité royale. Ce droit làique est surtout ennemi du droit ecclésiastique. Au besoin, les légistes appellent à eux les bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas autre chose , quoiqu'ils mendient Tanobassement tout en persécutant la noblesse, » (Michelet. T. III. p. 32-40.)

Nous le répétons , ce tableau est d'une vérité irréprochable. Ceux qui n'étudient l'histoire que dans les livres écrits par des historiographes de cour ignorent combien fut infâme le quatorzième siècle en France ; ils ignorent que notre pays était alors, grâce à seà princes et â ses procureurs, l'objet de l'exécration de l'Europe.

gères que les rois , après avoir renversé les seigneuries féodales , avaient établies, depuis Philippe-le-Bel, en faveur des princes de leur sang. On sait que chacun de ces petits souverains , non moins puissants que le roi qui les avait créés , se servait contre lui des soldats levés pour la défense du trône, et des trésors accumulés pour le maintenir. Quoique la nature n'eût pas départi à Louis XI celte élévation de caractère , ce besoin de grandes choses qui font les Louis XIV et les Napoléon , la passion du pouvoir absolu n'était pas moins profonda chez le compère d'Olivier-le-Daim que chez le grand roi ou chez le vainqueur des pyramides et d'Âusterlitz. Louis, dès les premiers jours de son avènement au trône, s'était proposé d'abattre toute seigneurie assez puissante pour oser résister à son autorité. Cet homme, devançant son siècle, se faisait de la souveraineté de VÉtat la même idée que l'auteur du Basili-^ con dàron ou que les révolutionnaires-philosophes des temps modernes. A ses yeux , la force faisait le droit , et tous les moyens étaient bons pour arriver à V unité du pouvoir , c'est-^-dire au despotisme. Or, comme, de tous les petits États indépendants de l'ancienne Gaule , le plus considérable comme le plus à craindre était la Bretagne, Louis XI mit en œuvre toutes les ressources de son habileté pour réunir à sa couronne un territoire qui formait un royaume dans un royaums\ et dont les princes avaient plus d'une fois vaincu les rois de France.

Tout favorisait les plans du fils de Charles VIL Le connétable de Richemont, au milieu de la terreur que les Anglais avaient répandue dans la plupart des provinces , avait décidé Charles YII à établir des troupes permanentes, à l'exemple des ducs de Bretagne. Maître de disposer à son gré dune armée contre laquelle ne pouvait lutter la milice féodale, le roi était en mesure désormais d'écraser les grands vassaux de sa couronne , à la première révolte. Charles YII avait, dès l'abord , compris tout le parti que les princes pouvaient tirer de cette innovation, pour établir le gouvernement absolu. C'est, en effet, le premier roi de France qui ait osé, sans

' Paroles de M. Daunou dans son compte-rendu de l'Histoire de Bretagne, de Daru. TOM. u. 35

27 i FRANÇOIS 11.

le concours des élals-généraax , et par un simple édit , lever des subsides sur son peuple \ Ainsi tout était préparé pour la tyrannie de Louis XI.

Peu de temps après la mort de son père , le nouveau roi de France avait fait un voyage en Bretagne, cachant sous le prétexte d'un pèlerinage à Tabbaye de Saint-Sauveur de Redon un vif désir de s'assurer par lui-même de Tétat des forces du duché. François II reçut le monarque avec la fierté d'un prince qoi commande à un peuple dévoué et brave. La Bretagne était alors très-florissante : sa marine surtout avait pris des développements incroyables, depuis un demi-siècle. Mais malheureusement le duché était en ce moment complètement dégarni de troupes. Cette circonstance décida du sort de la péninsule. I/)uis XI n'attendit plus qu'un motif plausible pour attaquer les Bretons. Cette occasion se présenta bientôt. Amaury d'Acigné, évêque de Nantes , avait refusé de rendre hommage au duc de son temporel. Ce prince voulut agir d'autorité, et il déposa i'évèque. D'Acigné ayant porté ses plaintes au roi de France, celui-ci, encore bien que la pragmatique ne fût pas admise en Bretagne , promit de rendre justice égale aux deux partis, et livra cette affaire à ses légistes, qui, bien entendu , prononcèrent un arrêt conforme aux désirs du roi leur maître. Sur le refus du duc de souscrire à cette inique sentence , Louis XI fit marcher des troupes vers le Poitou et signifia à François II des propositions inacceptables, comme, par exemple, de renoncer à s'intituler duc par la grâce de Dieu^ à lever des impôts (le roi de France ayant seul ce droit) , à battre monnaie, etc. François, qui ne s'attendait pas à de si étranges prétentions, demanda un délai de six mois , afin de consulter les États du duché. Son but , en agissant ainsi , était de gagner du temps et de se liguer avec les grands vassaux de la couronne, pour résister au tyran qui voulait les opprimer. Ce plan était l'œuvre de Tanneguy du Chastel, neveu du célèbre conseilla de Charles YII, et qui, depuis la mort de ce monarque, avait quitté la cour de France pour celle

1 Voyez Philippe de Gomines à ce sujet.

de Bretagne. Le dac envoya des messagers déguisés en religieux à tous les princes du royaume. Ceux-ci, comprenant que c'était encore TArmorique qui devait servir de bouclier contre la tyrannie royale, accueillirent avec empressement les ouvertures du Breton , et s'envoyèrent réciproquement leurs sceaux, suivant Fusage de ce siècle. A la tète de la conjuration , qui prit le nom de Ligue du bien public^ était le duc de Berry , frère du roi. Le duc de Bourbon , que le refus de Tépée de connétable avait indisposé contrQ Louis XI, et le comte de Gharolais, Tun des plus puissants princes de r Europe, faisaient aussi partie de la confédération. Ce fut le duc de Bourbon qui leva le premier Tétendard de la révolte. Louis XI était occupé à guerroyer contre ce seigneur, lorsqu'il apprit que le comte de Gharolais s'avançait à marches forcées du côté de la Picardie, avec une puissante armée. Forcé de se replier sur Paris, où la seule annonce de l'approche des Bourguignons avait jeté l'épouvante 9 Louis se hâta de conclure une trêve avec le duc de Bourbon, et se retourna aussitôt contre son impétueux cousin. Les deux armées se rencontrèrent à Montléry. La victoire resta indécise; toutefois, pendant la nuit, Louis battit en retraite sur Corbeil, abandonnant le champ de bataille à son rival. Au lieu de marcher droit sur Paris, qui lui eût peut-être ouvert ses portes, le comte de Gharolais s'arrêta à Étampes, où les Bretons le rejoignirent deux jours après l'affaire. S'il faut en croire Philippe de Gomines, les troupes du duc de Bretagne ayant ouï dire que le roi avoit été tué, <c en eurent trèst grande joie, cuidans qu'ainsi fust, et espérans les biens qui leur tt fussent advenus si ledit monseigneur Gharles (le duc de Berry) « eust esté Boy ; et tinrent conseil (comme il m'a esté dit depuis « par un homme de bien qui estoit présent) à sçavoir comme ils t ponrroient chasser ces Bourguignons , et eux en depescher : et « étoient quasi tous d'opinion qiCon les destroussaH, qui pourroit. t Gette joie ne leur dura guères ; mais par cela vous pouvez voir « et connoître quels sont les brouillis en ce royaume, à toutes mu- « tations. »

Ce récit de Philippe de Gomines peint au vif, suivant nous, le caractère des Bretons. A peine débarrassés de Louis XI , les voilà

qui songent à depescher et à destrousser leurs bons alliés les Bourguignons. Français ou Bourguignons, que leur importe , en effet? Quiconque n* appartient pas au pays bretormmU est leur ennemi, et c'est bénédiction de rançonner tous ces mignons frisques et pim^ pants. Le même Gomines nous donne sur Tarmée bretonne quelques renseignements précieux :

« Là (à Étampes) arrivèrent messire Charles de France, le duc

« de Berry, seul frère du Roy, le duc de Bretagne, etc., et en

« leur compagnie avoit huict cens hommes d'armes de très-bonne « estoffe, dont il y en avoit très largement de Bretons, qui nouvel- « lement avoient laissé les ordonnances, qui amendoient bien leur « compagnie. D' archiers et d'autres hommes de guerre armez de bon- « nés brigandines avoit en très-grand nombre, et pouvoient bien « être six mille hommes à cheval très-bien en poinct. Et sembloit « bien, à voir la compagnie > que le duc de Bretagne fust un très- (( grand seigneur, car toute cette compagnie vivoit sur ses coffres. » . Cependant Louis XI, comprenant combien il lui serait difficile de vaincre les coalisés , dont les forces étaient infiniment supérieures aux siennes, se résigna à traiter avec les révoltés. La paix fut signée d'abord à Conflans. Par le traité de Saint-Maur-les-Fossés, passé le 29 octobre 4 465 , le duc de Bretagne obtint la conservation de ses privilèges et une somme de vingt mille écus d'or, comme indemnité des frais de la guerre. Le duc de Berry, de son côté, fut payé de sa rébellion par la cession que le roi lui fit de la Normandie, en échange de son modique apanage. Mais à peine le prince avait-il pris possession de ce duché , que Loiiis XI , foulant aux pieds toutes ses promesses, envahit le territoire concédé, dont il s'empara presque sans coup férir.

Louis était loin d'avoir abandonné ses projets ambit^jsux sur la Bretagne. Seulement, craignant une diversion du côté de la Bourgogne , il envoya préalablement des ambassadeurs sollicita Falliance de Charles-le-Téméraire. Ce prince était alors en guerre contre les Liégeois, avec lesquels le roi de France avait passé un traité. Le monarque fit dire au nouveau duc qu'il abandonnerait ses amis de Liège si son bon cousin consentait à ce qu'il fit la guerre au duc de

S! Bretagne. Charles de Bourgogne répondit » avec une noblesse toute ! chevaleresque» qu'il avait résolu de tirer vengeance des insultes

E fSutes à son honneur, et qu'aucune considération ne pourrait le dét terminer à séparer ses intérêts de ceux du duc de Bretagne. r Cependant, pour faire tête à 1* orage qui menaçait l'Ârmorique,

François II recherchait T appui de toutes les puissances étrangères. ( Quoiqu'il eût obtenu du duc de Bourgogne la promesse d'une intervention, en cas de guerre avec la France, François se tourna aussi du côté de l'Angleterre, dont le nouveau roi, Edouard lY, accueillit f favorablement ses ouvertures. Par un traité postérieur, le Danes mark s'engagea, de son côté, à fournir des secours aux Bretons si ^ leur pays était envahi par les Français.

I Le duc de Bretagne, plein de confiance dans ses alliés , n'attendit

I pas son ennemi : il se mit le premier en campagne , et entra en |. Normandie. Louis XI marcha aussitôt contre les Bretons, avec une ^ puissante armée, et força l'ennemi à battre en retraite. Maître d'Â- ^ lençon, le roi venait d'entrer en Bretagne, à la tête de quarante mille j hommes, lorsqu'il apprit que le duc de Bourgogne , vainqueur des ^ Liégeois , s' avançait vers Paris avec des forces très-considérables . La , position de Louis pouvait devenir des plus critiques; mais il eut , l'habileté de faire suspendre les hostilités par une trêve.

L'année suivante, une armée française rentra en Bretagne, et s'empara d'Âncenis et de Chantocé. François, craignant que les secours promis par ses alliés n'arrivassent pas à temps , se décida à accepter les conditions qui lui furent imposées. La paix fut signée à Ancenis le 4 7 septembre 1 468.

Toujours défiant, Louis XI, pour s'assurer la fidélité du duc de Bretagne, lui envoya le cordon de l'ordre de Saint-Michel, qu'il venait d'instituer. Les statuts de cet ordre exigeaient c[u'il y eût une étroite union entre les chevaliers , que les ennemis du roi fussent leurs ennemis, et enfin qu' ils renonçassent à toute autre alliance qu'à celle du monarque. Le piège était facile à découvrir : le duc de Bretagne , d'après l'avis de ses États , renvoya donc le collier.

Blessé de ce refus , Louis envahit de nouveau la Bretagne; mais un nouveau traité vint encore suspendre les hostilités. C'était le sys-

tème de F astucieux monarque : toute convention lui fournissait Toocasion de lier ses ennemis par des serments qu'il ne se faisait pas le moindre scrupule d'enfreindre, mais qu'il punissait les autres de n'avoir pas tenus. D'ailleurs, à chacune de ces expéditions de quelques jours , le roi ne manquait jamais » à force de libéralités et de promesses , de détacher du service de son adversaire les seigneurs les plus considérables du duché. Cest ainsi que le vicomte de Rohan, qui fut depuis le maréchal de Gyé, abandonna la Bretagne pour passer au service de la France. Cette maison de Rohan , si nationale jadis, préludait dès lors aux actes criminels dont quelques-uns de ses membres se souillèrent par la suite : elle trahissait son pays avant d'apostasier son Dieu.

Cependant, Charles-le-Téméraire ayant été tué sous les murs de Nancy, le duc de Bretagne dut chercher à s'assurer ra[^ui d'un autre allié contre de nouvelles entreprises de Louis XL Plusieurs ambassadeurs bretons se rendirent à la cour d'Angleterre pour y négocier un traité d'alliance offensive et défensive contrôla France. Louis ne tarda pas à être averti de ces menées : il fit saisir la correspondance du duc de Bretagne, et manda à François H qu'il était au courant de toutes ses trames. C'est vers ce temps que le roi acheta de Nicolle de Bretagne et de Jean de Brosse, son mari, les droits de la maison de Penthièvre, dont cette dame était l'unique héritière. Épouvanté de cette cession , le duc de Bretagne ordonna de nouvelles levées» et mit sur pied un corps de dix mille hommes. Plusieurs navires furent envoyés en Italie pour y acheter des armes milanaises. Mais le dernier jour de l'Ârmorique n'était pas encore arrivé. La mort de Loui&XI prolongea de quelques années l'agonie de ce petit royaume, qui, depuis dix siècles, défendait son indépendance contre les attaques des Français, des Normands et des Anglais.

A peine délivrée des dangers de la guerre étrangère, la Bretagne faillit retomber dans la guerre civile. Le duc» depuis plusieurs années, s'était placé en quelque sorte sous la tutelle d'un favori. Fils d'un tailleur de Yitré , Pierre Landais, esprit souple et délié, était venu exercer à Nantes l'industrie paternelle. Admis dans le palais, cet homme réussit à capter si bien l'affection de son souverain » en

se faisant le ministre de ses plaisirs, que François II n* hésita pas à élever maître Pierre à la dignité de trésorier, qui était la première de VEtat en Bretagne, comme en Angleterre. La noblesse, indignée d*un pareil choix, se plaignit, murmura; mais le parvenu n'en devint que plus altier et plus insolent. Le sort du chancelier Chauvin combla la mesure des iniquités du favori. Un jour, Landais, irrité de quelque résistance qu'il rencontrait de la part du vertueux magistrat , s'emporta jusqu'à le menacer de lui faire finir ses jours dans l'abjection et dans la misère. A ces mots , le chancelier se leva , et, d'un air plein de dignité, il répondit que ce n'était pas chose rare» en ce monde , que de voir le juste opprimé et le scélérat prospérant ; mais que la justice divine veillait, et qu'elle réservait un supplice inSbne au persécuteur de l'innocent. A partir de ce jour, la perle de Chauvin fut arrêtée. On a vu plus haut que la correspondance du duc de Bretagne avec l'Angleterre avait été livrée au roi de France. L'auteur de cette trahison était un nommé Gourmel, qui fut jugé au chAteau d' Auray, cousu dans un sac et jeté à la rivière.

Cependant Landais ne craignit pas d'accuser son ennemi d'avoir prêté les mains à cette odieuse machination. Esclave des volontés de son ministre , François II fit arrêter le chancelier et le livra à des juges que le trésorier avait achetés. Ces magistrats n'ayant pu» néanmoins, découvrir aucun indice du crime de Chauvin, Landais, de sa propre autorité et au mépris de toutes les coutumes du pays» donna l'ordre de saisir les biens du prisonnier, comme s'il eût été déclaré criminel.

Le clergé de Bretagne, outré d'une telle iniquité, réclama le chancelier, que sa qualité de clerc plaçait sous la sauvegarde de l'Église. Mais en attendant que l'affaire, portée à Rome» eût reçu une solution » le trésorier fit transférer Chauvin au château d'Hennebont. Le chancelier en appda au Parlement de Paris, qui ordonna sa mise en liberté. Telle était la terreur qu'inspirait Landais que personne n'osa se charger de l'exécution de cet arrêt. Ceux qui gardaient le prisonnier, émus de commisération à la vue de tant de douleurs et de grandeur d'Ame , adressèrent en sa faveur une supplique aux États réunis à Vannes. Mais il est des temps où la lâcheté

semble dominer les sociétés : tout le monde s'éloigna de Tinfortoné magistrat, comme s'il était atteint de quelque funeste contagion. Les États déclarèrent que cette affaire ne les regardait pas. Depuis Ponce-Pilate, combien d'innocents ainsi livrés par la peur! Cette indigne conduite fut un coup mortel pour Chauvin : il expira deux jours après, en gémissant sur le sort de ses enfants, mais plein de confiance dans la justice de Dieu. Le cadavre de la victime de Landais fut exposé aux yeux du peuple, comme celui d'un vil criminel, et son cercueil s'achemina solitairement vers le lieu du repos. Une conjuration se forma aussitôt contre le trésorier. Les seigneurs révoltés, n'ayant pu réussir à renverser l'odieux favori, se retirèrent à Ancenis, et là, entraînés par la haine, ils entamèrent des négociations avec le roi de France. Par un traité signé à Montargis, les gentilshommes coalisés s'engagèrent même à reconnaître les droits du roi de France au duché, après la mort de François II (en vertu de la cession faite par Nicolle) , à la seule condition que le monarque leur viendrait en aide pour renverser le ministre qu'ils abhorraient.

Ce traité antipatriotique était de nature à causer de vives inquiétudes au duc de Bretagne. Mais , hardi conune le sont d'ordinaire ceux que la fortune élève rapidement, Landais parvint à rassurer son maître en lui déroulant un plan dont l'exécution, pour être périlleuse, n'en était pas moins certaine, à l'en croire. Voici quel était ce plan : Louis XI , en mourant , avait laissé la tutelle de son fils Charles YIII et le gouvernement du royaume à sa fille atnée , Anne de Beaujeu , femme de Pierre de Bourbon. Or, rien ne devait être plus facile que d'entraîner le duc d'Orléans à se mettre à la tête d'une faction pour disputer la régence à celle qui l'en avait frustré. La duchesse Anne, l'héritière du duché , serait le prix de l'appui accordé à François par le duc d'Orléans.

Cependant Landais , qui promettait la fille de son souverain à Maximilien d'Autriche, en même temps qu'il l'accordait à un prince français, avait réussi à faire envahir la Flandre par les Autrichiens. Il crut que le moment était venu d'accabler ses ennemis privés du secours des Français, et l'armée du duc, commandée par le sire de Coetquen, grand-mattre d'hôtel de Bretagne, reçut l'ordre

FBANÇOIS II. 281 [

de marcher sur Ancenis, où se tenaient les seigneurs coalisés. Les >

deux partis furent un instant en présence; mais, ce que Time î

vile du trésorier n'avait pu prévoir, arriva : les assiégeants et les !

assiégés n'eurent pas plutôt apergu F hermine de leurs enseignes communes que toute haine s'évanouit, et que chacun eut horreur de verser le sang breton dans une telle querelle. Les deux armées n'en formèrent plus qu'une, et le duc apprit tout à coup que cette armée s'avançait sur Nantes, pour châtier le ministre prévaricateur. Landais, épouvanté cette fois, se cacha dans une armoire dont le prince lui-même prit la clef. Mais » le chancelier Chrétien ayant réclamé avec fermeté la remise du trésorier entre ses mains, François livra son favori, en suppliairt qu'il ne lui fût fait aucun mal. Peu de jours après, à l'insu du duc» Landais fut conduit sur la place du Bouffay, et pendu au milieu des cris d'enthousiasme de la populace , qui eût de même sans doute applaudi à son triomphe. Sur les entrefaites , le duc d'Orléans et les seigneurs ses partisans s'étaient retirés en Bretagne. Mandés à la cour par la régente, ils refusèrent d'obéir. Aussitôt une armée française fut dirigée contre r Armorique, moins pour châtier lesYebelles que pour s'emparer du duché. La noblesse bretonne, grâce aux intrigues de la France» était divisée en plusieurs fractions. Le maréchal de Rieux et le baron d'Avaugour, par le traité de Chateaubriand, passé avec Anne de Beaujeu, s'étaient engagés à tourner leurs armes contre le parti gallo-breton, à la tête duquel se trouvaient le duc d'Orléans, le prince d'Orange, Dunois et Lescun. Jaloux toutefois de garantir l'indépendance du pays, compromise par tant de révoltes, ces seigneurs fixèrent le nombre de troupes que la France enverrait en Bretagne. Ils firent plus : ils stipulèrent, entre autres conditions, que les Français ne conserveraient aucune place fortifiée dans le duché. Mais c'étaient là de vaines précautions ; queUe force pouvaient avoir, en efTet, des stipulations dictées par quelques sujets rebelles, auprès d*un roi de France, chef d'une armée puissante, et qui, dès lors, commençait à se croire le maître absolu des peuples? Pour résister à l'orage, François II ordonna de nouvelles levées, et fit un appel à tousses alliés. Mais la Bretagne était épuisée d'hommes, et au-

cun secours ne vint de F étranger. Ploérmel, que le dac était vena défendre en personne , fat emportée par les Français ; Vannes éprouva le même sort; Nantes, assiégée par un corps d'armée de dix mille hommes, fut vigoureusement attaquée. Pour encourager les assiégeants , le roi et madame de Beaujeu s'avancèrent jusqu'à Ancenis. François II y accablé de douleur, avait perdu toute espérance, lorsqu'un renfort de huit mille hommes fut introduit par le comte de Dunois dans la partie de la cité nantaise située entre la rive droite de l'Erdre et la Loire. Ce secours, joint à celui d'une troupe de cinq cents habitants de Guerrande , ville toute bretonne , lesquels, ayant pris des croix noires sur leurs armes , firent une trouée à travers l'armée française et pénétrèrent dans la place, força l'ennemi à lever le siège de Nantes. La cour de France se rendit à Glisson , où la régente fit établir une forte garnison. Le reste de l'armée française marcha vers le pays de Rennes, et s'empara de Doi, de Yitré et de Saint-Aubin-du-Cormier.

Cependant le maréchal de Rieux et les seigneurs de son parti , voyant que la France violait ouvertement le traité de Chateaubriand, avaient fini par comprendre que l'issue de cette lutte serait l'asservissement de leur pays. Us envoyèrent donc des ambassadeurs à la régente pour s'assurer de ses intentions. Du Bois, l'un des députés , s'étant plaint, avec la rude franchise d'un soldat , de ce que l'on eût assiégé la ville de Nantes malgré la parole donnée au maréchal , et malgré une clause du traité de Chateaubriand , qui portait qu*on n'attaquerait pas les places oii le duc de Bretagne ferait son séjour, la régente répondit avec sécheresse : « Mon ami , dites à mon cousin de Rieux , votre seigneur , que le « roi n'a pas de compagnon, et que, puisqu'on n'a pas craiat « d'aller en avant, il faut continuer. »

Réponse orgueilleuse et qui montre combien avaient fructifié en France les serviles doctrines des légistes adorateurs de la majesté quasi divine de César!

Un tel langage était fait pour révolter tous les partis en Bretagne. L'amour de la patrie, autant que l'orgueil blessé, brisa l'alliance conclue à Montargis et à Chateaubriand. Le vicomte de

Rohan , qui ne pardonnait pas au duc d'avoir refusé à l'héritier de sa maison la main de Tune des princesses de Bretagne, resta dans le parti des Français; il fut le seul. Toute la noblesse était sous les armes lorsque Louis de La Trémouille, qui, à vingt sept ans, passait pour le premier capitaine de son siècle, ^ivahit le duché à la télé de douze mille hommes. Les Bretons, dont l'armée venait d'être renforcée par quatre miille Espagnols et par huit cents Allemands envoyés par Maximilien , se mirent en marche pour attaquer les Français qui se portaient sur Saint-Aubin-du-Ck)rmier. A la hauteur du village d'Orange, le maréchal de Rieux conseilla aux siens de tomber sur les troupes ennemies , lesquelles arrivaient en désordre , fatiguées par une longue marche. Le conseil était excellent; malheureusement il ne fut pas suivi, et La Tr^mouille, profitant de cette faute , put disposer habilement ses troupes en bataille.

Le commandement devait appartenir au duc d'Orléans ; mais ce prince , respectant les préjugés nationaux des Bretons , céda tous ses droite au maréchal de Rieux , au sire d'Albret et à François de Laval , seigneur de Chateaubriand. Le premier choc entre les deux armées fut terrible; Tavant garde bretonne exécuta une charge magnifique : telle était la furie de cette troupe que les premières lignes françaises furent enfoncées, taillées en pièces, et que l'armée tout entière recula de quelques centaines de pas. Mais le corps de bataille des Bretons où se trouvaient les Allemands ayant lâché pied devant les Français , ceux-ci pénétrèrent dans les rangs de leurs ennemis et y jetèrent le désordre. Une manœuwe de flanc , dirigée par La Trémouille en personne , décida du sort de la journée. La victoire fut complète. La perte des Bretons s'éleva à six mille hommes , perte triple de celle qu'éprouvèrent les Français. Le prince d'Orange et le duc d'Orléans furent faits prisonniers.

Le lendemain de la bataille, une partie de l'armée française, tout enflée de ses succès, se présenta sous les murs de Rennes et fit sommer les habitants de cette ville de se rendre sans conditions, sous peine d'être passés au fil de l'épée. Les Rennais furent ad-

28i FRANÇOIS II.

mirables de fermeté et de courage. Réunis dans la cathédrale, les notables de la cité s'engagèrent à défendre jusqu'à la fin les droits de leur souverain et F indépendance du pays. Trois députés furent chargés de porter cette résolution au général français. L'un d'eux, Jacques Bouchard » greffier au Parlement , excita l'admiration des Français par la mâle énergie de son langage en face de tant de calamités, et par cette indomptable fermeté de T homme libre et du citoyen 9 qui est le plus beau comme le plus rare des héroïsmes.

« Ne pensez pas, dit le généreux Breton, que vous soyez déjà « seigneurs de Bretagne et que vous ayez aussi facilement le sur* « plus ; vous devez tout premièrement considérer que votre roi « n'a aucun droit en ceste duché. Vous savez comment il en print « au roi Philippe de Valois, à Crécy, en 1 346 , quand lui » qui ac* « compagne estoit de cent mille hommes , fut défait par dix mille « Anglais; et aussi du roi Jehan, près Poitiers, où les François, « par leur fierté, perdirent leur roi. Vous autres, François, ferez a assez d'entreprises de guerre et de batailles , tant qu'il vous « plaira ; mais celui qui sans fin règne là sus donne les victoires. « Ne vous en attribuez pas la gloire; c'est à lui qu'elle appartient. « Le roi ne demandoit pour obtenir la paix que la ville de Fou- « gères : or avez- vous maintenant Fougères , et demandez encore « Rennes. Seigneur, je vous fais assavoir que, en ceste bonne « ville de Rennes , il y a quarante mille hommes dont les vingt <c mille sont de telle résistance que , moyennant la grâce de Dieu, a si le seigneur de La Trémouille et son armée viennent F assiège ger, autant y gagneront-ils que devant Nantes. Nous ne a^i< « gnons le roi de France ne toute sa puissance. Partant, retournez « au seigneur de La Trémouille, et lui faites part de la joyeuse « réponse que nous avons faite, car de nous n'aurez autre chose « pour le présent. »

Cette réponse si fière, mais en même temps si simple et si bien sentie, fit une vive impression sur La Trémouille. Sachant ce dont est capable, en Bretagne plus encore qu'ailleurs , une population réduite à la dernière extrémité , le général français n'osa

LA DUCHE88B ANNE. 28S

assi^er Rennes, et se dirigea sur Dinan et sur Sainl-Maio, qui lui ouvrirent leurs portes.

Charles YIII, n'ayant plus, depuis la prise du duc d'Orléans, aucun prétexte pour guerroyer en Bretagne , délibéra , dit-on , s'il ne s'emparerait pas de suite de ce duché. Mais la France avait alors pour chancelier un magistrat intègre , qui, contre l'usage des légistes contemporains , mit tout en œuvre pour faire triompher les droits de l'équité, malgré l'avis de tous les politiques de cour. Guillaume de Rochefort soutint avec énergie que le roi très-chrétien ne devait pas abuser des droits de la victoire pour s'emparer des États d'un voisin. Charles YIII, convaincu par ces raisons, ou plutôt alignant de pousser à bout les êangliers de Bretagne (comme le comte de Foix appelait nos p^es, à cette époque), se décida enfin à retirer ses troupes de i'Ârmorique. « Comme roi, « dit-il (NTgueilleusement aux envoyés du duc, je puis faire justice « ou grâce; mais , en prince chrétien , je me contente de vaincre. « Je remets la vengeance à Dieu, et je pardonne au duc de Bre- « tagne, mon vassal. »

La plupart des forteresses dont les Français s'étaient rendus maîtres restèrent en leur pouvoir. Le roi de France n'attendait que la mort de François II pour mettre la main sur le duché. Cet événement ne se fit pas long-temps attendre. Affaibli par Tâge et plus encore par les infortunes qui l'avaient frappé sans relâche pendant les dernières années de son règne, François mourut à Coiron» près Nantes, le %\ août 4488. Anne, la fille aînée du prince, fut proclamée duchesse de Bretagne. Mais Chartes YIII s'opposa à ce qu'elle prît cette qualité avant d'avoir consenti aux trois engagements suivants :

l"" Le roi, en sa qualité de parent le plus proche de la princesse, s^ail déclaré son tuteur ;

2*" Des commissaires respectifs feraient la vérification de l'acte de cession faite à la France par NicoUe;

3"" Toutes les troupes étrangères employées en Bretagne comme auxiliaires seraient licenciées iinmédiatement.

Anne ayant évité de répondre sur ces articles avant la convoca-*

â86 LA DCGHE8SE ANNE.

iioa des États, une armée française, conduite par F ambitieux Rohan, entra en Bretagne. Jamais le duché ne s'était trouvé dans une situation plus critique. Quelque ardent que fût le sentiment national, chacun sentait que la dernière heure de F indépendance allait sonner. Le maréchal de Rieux avait été nommé tuteur de la princesse par François II. Cet homme altier, sacrifiant sa pupille à des vues intéressées , la voulut contraindre à épouser le seigneur d'Albret) que le duc avait choisi pour gendre , mais qui inspirait à la jeune duchesse la plus invincible répulsion. Anne osa résister ouvertement à son tuteur. La princesse était à Redon lorsqu'on vint l'avertir qu'un détachement de l'armée française se dirigeait sur cette ville pour l'enlever. Il fallut fuir en toute hâte. La duchesse prit la route de Nantes , dont les fortifications lui offraient une retraite sûre. Mais le maréchal de Rieux, furieux de n'avoir pu s'emparer de sa souveraine pendantr ce voyage, lui fit fermer les portes de la ville. Anne, ainsi repoussée par les Nantais, se réfugia à Rennes, dont les habitants la reçurent avec des transports d'amour et d'enthousiasme. L'histoire atteste que les artisans même les plus pauvres de cette ville vinrent déposer aux pieds de leur souveraine le produit de leurs modiques épargnes.

Cependant trop faible pour résister seule aux attaques du roi de France, dont les ambitieux projets s'étaient enfin dévoilés, la duchesse avait cherché des secours à l'étranger. A sa prière, Haximilieu, roi des Romains, se mit en mesure d'attaquer la France au nord, afin d'opérer une diversion en faveur de la Bretagne, tandis que Ferdinand, roi d'Aragon, par une simple démonstration, obligeait Charles YIII à garnir ses frontières du midi, et que Henri YII faisait passer dans l' Armorique un corps de six mille hommes. Grâce à toutes ces circonstances, les Bretons purent reprendre l'offensive. La ville de Guingamp, dont Rohan s'était emparé par trahison, fut reprise'.

> Rolland Gouiket commandait Guingamp pour la duchesse. Il repoussa avec un courage sublime deux assauts consécutifs ; au troisième, le commandant tombe sur la brèche : sa femme le remplace aussitôt , et le combat devient si acharné que les Français demandent une suspension d'armes pour enterrer leurs morts. Le vicomte de Rohan, profitant de ce sursis, attaque la ville par trahison et l'emporte d'aasaut.

LA DUCHB8SB AlfNB. S87

Mais la perfidie du maréchal de Rieux vint interrompre le cours de ces succès. Il eut F habileté de persuader à Henri Vil que le mariage de la duchesse avec le seigneur d'Âlbret était nécessaire à la grandeur de l'Angleterre , en ce sens que ce royaume trouverait dans le nouveau duc de Bretagne un allié dont F appui lui serait acquis, s'il tentait une expédition en Guyenne. Henri, trompé par ces artifices , engagea sa bonne fille à se rendre au camp des Anglais. Mais la princesse, avertie à temps, évita le piège odieux tendu par son tuteur. Convaincu, à la fin, qu'il ne parviendrait pas à vaincre les répugnances de sa pupille , le maréchal de Rieux consentit à une réconciliation. Un traité fut signé entre cet orgueilleux sujet et sa souveraine; les mots de grâce et de pardon qu'on avait insérés dans l'acte en furent effacés : Rieux entendait que sa révolte iti approuvée. Et, eo effet, ses trahisons ne lui attirerait que des faveurs nouvelles; ses châteaux incendiés furent rebâtis aux frais de l'État , et il obtint de plus douze mille livres de pension. Aux époques de crises, il n'est pas rare de voir les gouvernements faibles et menacés accorder ainsi leurs faveurs à ceux qu'ils eussent peut-être, dans des temps plus tranquilles, livrés aux bras du bourreau !

Peu de temps après celte réconciliation , le mariage de la du:chesse et de l'empereur Maximilien fut conclu, par procuration, du consentement de l'Angleterre. Anne joignit donc à son titre celui de reine des Romains, comme Maximilien ajouta au sien celui de duc de Bretagne.

A la première nouvelle de ce grand événement, d'Albret, qui occupait la ville de Nantes, n'hésita pas à la livrer au roi de France. Les conseillers de ce dernier, convaincus qu'il serait impossible désormais de s'emparer de vive force d'un duché dont les intérêts étaient liés à ceux de plusieurs grandes puissances européennes , conseillèrent à la régente de changer de politique.

M. de La Villemarqué a recueilli Tune des cent et une venions de la ballade populaire qui a trait au siège de Guingamp et qui célèbre Théroïsme de Gouiket. Voir le Barzaz Breh (Chants populaires de la Bretagne, 3« édition, chez Delloye. Paris, 4845).

288 LA DOCHBSSE AMHfi.

Uûe seule chance de réanir la Bretagne à la France restait encore, croyaient-ils : c'était d'obtenir la cassation du mariage de cette princesse avec Maximilien , et ensuite de la faire asseoir sur le trône de France. Madame de Beaujeu ne négligea rien pour atteindre ce but. Les principaux barons du duché furent circonvenus par des émissaires français qui s'en allaient de châteaux en diàteaux déclamant contre le roi des Romains et exaltant à l'envi les vertud du fils de Louis XI. Le maréchal de Rieux et le chancelier de Montauban lui-même se laissèrent prendre à cette vulgaire diplomatie; ce fut de leur consentement que Rohan et La Trémouille rentrèrent en Bretagne à la tète d'une armée française.

La campagne s'ouvrit par le siège de Rennes, où la duchesse s'était renfermée. Anne, malgré la dés^ion de ses sujets les plus fidèles, se prépara à opposer à l'ennemi une défense vigoureuse. Il y avait dans le cœur de cette jeune fille l'énergie indomptable des héros de sa race et la passion de l'indépendance bretonne. De là l'afTection immense que lui avaient vouée ses sujets, afiection dont nos traditions populaires ont perpétué le souvenir jusqu'à nos jours'.

Cependant en butte aux obsessions de la plupart des membres de son conseil, qui déclaraient que le seul moyen d'assurer le repos du pays et de garantir les libertés nationales contre les violences d'un vainqueur irrité, c'était d'accepter la main du roi de France, la duchesse se laissa fléchir, et l'on commença des préliminaires qui furent signés le 1 5 novembre 1 491 . Charles YIII eut alors avec la princesse une courte entrevue à Rennes; et, quand toutes les conditions du mariage furent arrêtées, il quitta la Bretagne et alla s'établir au château de Langeais, en Touraine. Quinze jours après, Anne s'y rendit, accompagnée d'une partie de sa cour; les noces royales furent célébrées le 6 décembre 1 491 .

La duchesse de Bretagne , par son contrat de mariage , faisait cession au roi son époux de tous ses droits sur le duché, à titre de donation. Les historiens se sont étonnés, et non sans raison , de ce

■ La bonne duchesse est le personnage le plus populaire de notre histoire. Son nom revient sans cesse dans nos chants nationaux. V. le Barzaz^Breiz,

LA MICflESSE ANNE. 289

que cet acte ne renferme aucune stipulation relative aux enfants de la princesse et au sort futur de son duché. Cette omission si grave a été relevée par notre grand jurisconsulte d'Argentré, avec la verve dédaigneuse qui caractérise son talent :

« Ces hommes qui avoient bonne part en la grâce du roy,

« pour être parvenu, par leur moyen, audict mariage, souffrirent « aysément que la clause de donation contenue audict contract faict « par laditte dame mineure d^aage, fut consentie; par laquelle, en « effet , elle donnoit réciproquement son duché et tous les droits « qu'elle y avoit en faveur du mariage, le roy survivant et n'ayant Cl enfants , comme luy réciproquement les droits qu'il y prétendoit « en même cas : chose impossible de droict et de coustume, au « préjudice des héritiers, et qu'elle n'eut jamais passée si eOe ïeùt « entendue : aussi n'en fallut-il pas parler au second mariage du « roy LouySy veuve qu'elle fust en aage de discrétion; il n'y en « eut oncques si hardy de lui en tenir le propost. Mais à ce qu'on « voit, le conseil d'elle ne se donnoit pas grand'peine des succes- « seurs, s'il ne fust pas venu d'héritiers d'elle, ce qui fust bien « cogneu au second mariage. »

Ce second mariage suivit de peu d'années le premier. En 1 498» lé roi étant mort des suites d'un coup qu'il s'était donné à la tète , la reine, en proie à une douleur profonde, quitta la France pour retourner dans son duché. S'il faut en croire Brantôme» Anne, au milieu de sa tristesse, n'avait rien négligé pour fomenter encore un peu les andens sentiments du duc d'Orléans dans sa poitrine échauffée. Quoi qu'il en soit, il est certain que, de retour au milieu de ses fidèles Bretons, la reine parut avoir oublié qu'elle s'était assise sur le trône de saint Louis. Elle convoqua les ordres de la province, comme elle le faisait avant son mariage» publia des édits» fit battre monnaie, etc. Les Bretons se crurent revenus aux beaux jours de l'indépendance nationale. Les bardes recommen-* cèrent leurs chants, les tailleurs d'images reprirent leur ciseau : de toutes parts l'on se mit à élever des églises, des chapelles, des oratoires. Mais l'illusion dura peu : le 18 août 1498, quatre mois

290 Là duchesse Ar^iNË.

après la mort de Charles YIII , la duchesse de Bretagne promettait sa main à Louis XII, roi de France.

Ce prince et ses conseillers désiraient si vivement cette union, qu'ils ne songèrent même pas à profiter des conditions stipulées dans le contrat de mariage de Charles YIIL Anne , dans on second acte, s'intitula vraye duchesse de Bretagne^ et donna libre carrière à ses exigences, a Afin que la principauté de Bretagne ne soit et de- « meure abolie pour le temps à venir, le second enfant provenant M dudit mariage, mâle, ou fille, à défaut de mâle, et aussi ceux « qui issiront respectivement et par ordre, seront et demeureront « princes dudit pays , pour en jouir et user comme ont de cousit tume faict les ducs ses prédécesseurs... Et s'il advenolt que «c d'eux, en ledit mariage n'isslt ou vint qu'un seul enfant mâle, K et que cy-après ississent ou vinssent deux ou plusieurs enfants «c mâles ou filles, audit cas, ils succéderont audit duché, comme « dit est. Et si icelle dame alloit de vie à trespas avant le roy « très-chrestien , sans enfants d'eux , ou que la lignée d'eux pro- « créée audit mariage défaudroit, en ce cas, ledit roy très-chrestien « jouira sa vie durant seulement desdits duché de Bretagne et au* Cl très pays et seigneuries que laditte dame tenoit à présent : et « après le décès d'icelui roy très-chrestien , les prochains vrays « héritiers de laditte dame succéderont auxdits duché et seigneu- « ries, sans que les autres roys ses successeurs en puissent que* « relier, ni aucune chose demander. »

La reine ne se contenta pas de ces stipulations : elle obtint du roi, la veille de son mariage, une déclaration qui garantissait dans toute leur intégrité les vieux privilèges de la province.

« En tant que touche de garder et conduire le pays de Bretaigne a et les subjects d'iceluy en leurs droicts, libertez , frandiises, « usages, coustumes et stilles, tant au foict de l'Église, de la jus- « tice comme chancellerie , conseil , parlement , chambre des « comptes, trésorerie générale et autres de la noblesse et commun « peuple^ en manière que aucune nouvdle loi ni constitution n'y « soit faicle , fors en la manièrç accoutumée , le roi entend, ac-*

LA DUCHE88B ANNV. 291

« corde et promet garder et entretenir ledict pays et subjects de « la Bretaigne en leurs droicts et libériez , ainsi qu*ils en ont jony « du temps des feus ducs. »

Cette déclaration renferme encore plusieurs articles fort importants ; par exemple, a que les États du pays seront régulièrement « convoqués , et que, comme par le passé, aucun impôt ne sera a levé sans leur consentement. » ^

La reine conserva Tadministration de son duché et consacra ses soins au gouvernement de ses peuples comme par le passé. L'éclat du trône , les hommages dont elle était environnée ne lui firent jamais oublier sa pauvre Bretagne. La garde qui Tentourait était composée d'enfants de F Armorique , et les sons rudes et gutturaux de leur idiome national , lorsqu'ils arrivaient jusqu'à eUe, lui causaient, dit un contemporain , une joie infinie.

Les conditions imposées à son second époux par la duchesse Anne tendaient à une nouvelle séparation de la Bretagne et de la France. Cette séparation, en effet, pouvait avoir lieu, soit que Louis XII mourût sans enfants , soit qu'il en eût plusieurs. Si le roi avait deux fils , le second excluait le premier de l'héritage de Bretagne, et la raison en était toute simple : Fatné des fils de France 9 devant hériter de la couronne, n'avait aucun droit au duché; en second lieu , la volonté ex{Nresse des contractants était que ce pays eût un souverain particulier. Par la même raison, s'il y avait un fils et une fille , la couronne ducale était réservée à celle-ci.

Le duché semblait destiné à retomber en quenouille : Louis XII et la reine Anne n'avaient eu que deux filles, Qaude et Renée. Claude avait été promise dès le berceau à l'héritier des maisons d'Autriche, d'Espagne et de Bourgogne, c'est-ànlire au jeune comte de Luxembourg, qui fut depuis l'empereur Charles-Quint. Ce traité, conclu à Trente en 1 504 , portait que la princesse hérita^ait du duché de Bretagne , du chef de sa mère , au cas que le roi mourût sans enfants mâles nés de la reine Anne ; et que s'il naissait plusieurs enfants du mariage projeté , l'un d'eux prendrait le nom et les armes de Bretagne. On le voit donc , Louis XII ne regardait le

Page 1