‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 58 sur 75 · LA DUCHESSE ANNE · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE ANNE

Les évèques bretons , après avoir déclaré que les contâmes gallicanes ne pouvaient obtenir droit de cité en Bretagne, n'avaient pas craint d'ajouter, dans la même assemblée, que non-se^Iement ils refusaient leur assentiment aux résolutions que le synode , se fondant sur les décrets du concile de Bâle , se proposait de prendre» mais encore qu'ils considéraient, à l'avance, comme fausses et nulles de plein droit toutes décisions prises contre l'Église romaine. Certes, nous ne dirons pas, avec quelques historiens, que cette noble déclaration du clergé de Bretagne lui fut imposée par la reine Anne; mais nous nous ferons un devoir de constater que la fille des anciens rois de l'Ârmoriqueet l'épiscopat national obéirent, chacun de leur côté , à la même inspiration catholique. Ainsi , le dernier acte da dernier souverain de la Bretagne indépendante fut une protestation de dévouement filial envers le saint siège apostolique, ce refuge de la liberté des peuples '.

La reine faisait supplier le pape de se réconcilier avec son époux, rejiciem omnem eulpam pneteriiorum in eoneilium ; elle demandait avec larmes que le souverain pontife lui fit grâce, à elle, s'il persistait à ne pas pardonner au roi de France (v. la dépèche de Bonnissis, Recueil des lettres de Louis XIL T. IV. p. 54).

* Nous donnons in extenso le texte de la déclaration du clergé breton dans TAppendice de ce volume. Nous engageons nos compatriotes à lire attentivement ce document, qui les mettra en garde contre certaines idées importées en Bretagne, depuis deux siècles, par quelques légistes étrangers.

Noas venons de dérouler les fastes de la nation bretonne pendant douze siècles. Auxiliaires des empereurs romains , nos pères , dont les ancêtres étaient primitivement sortis delà Gaule, viennent à leur tour, au quatrième siècle , coloniser la péninsule armoricaine où aborderont plus tard d'autres Bretons chassés de la terre natale par répée des Ânglo-Saxons. Sous les Mérovin^ens , le royaume de la Petite^ Bretagne, grâce à l'héroïsme de quelques chefs nationaux, réussit à maintenir son indépendance sans cesse menacée par les Francs. Ciourbée, comme tout T Occident, sous le sceptre impérial de Charlemagne, l'Armorique échappe au joug des étrangers sous C!harles-le-Ghauve , et place la couronne de ses anciens rois sur la tète de Nominoë. Mais voici venir les Normands, qui dévastent la péninsule et s'en emparent après plus d'un demi-siècle de combats acharnés. Les Bretons se relèvent : les pirates sont exterminés , et le petit-fils d' Alain-le-Grand est replacé sur le trône de ses pères.

La lâcheté de Conan lY livre aux Anglais le gouvernement de la Bretagne ; un Plantagenet s'empare du sceptre de Nominoë. Mais l'assassinat du jeune Arthur est le signal de la délivrance du pays.

C'est alors au tour de la France d'appesantir sa domination sur l'Armorique. Philippe-Auguste choisit dans la maison capétienne un époux pour la sœur d'Arthur. Pendant plusieurs siècles , les souverains de la Bretagne» issus de la branche de Dreux, réussissent à défendre leur duché contre l'ambition rivale des rois de

France et d'Angleterre. Mais, à la fin du quinzième siècle, Charles YIII9 moins secondé par ses armes que favorisé par les divisions intestines qui agitaient la Bretagne sous un prince faible et sous une minorité factieuse , prépare, par son mariage avec la duchesse Anne, une union qui s'accomplira sous François I". Ici se termine r histoire des peuples bretons. Mais il nous reste à jeter un coup d'œil rapide sur les événements dont rArmoriqùe fut le théâtre depuis la mort de la duchesse Anne jusqu'au jour où TAssemblée Constituante vint effacer jusqu'à la trace de nos antiques institutions. Cette esquisse terminée, nous essaierons de retracer, quoique dans un cadre nécessairement resserré, la vie intime, les mœurs, les usages, les traditions des Bretons actuels.

Louis XII ayant suivi de près la reine Anne dans la tombe , le duc d'Angouléme était monté sur le trône sous le nom de François P' (1 51 5). Ce prince ne tarda pas à se préoccuper de l'héritage de Bretagne. Le contrat de mariage de la reine Claude ne renfermait pas une ligne qui tendit à assurer à son mari la possession ni même la jouissance du duché. Ce silence inquiétait vivement le roi de France : aussi, trois mois à peine après son avènement, se fit-il céder la Bretagne par sa femme :

a Considérant, disait la reine dans l'acte de donation, la grand a amour et dilection du roy et la promesse par luy faicte de marier « madame Renée, je cède et remets le duché audit roy pour en ce jouir sa vie durant et être réputé vray duc de Bretagne. )»

Mais cela n'était pas suffisant : le roi mort, tout était encore remis en question. Un autre acte fut donc dressé peu de temps après le premier :

« La reine, considérant que, par ceste donation à vie, elle n'a « point satisfait à son vouloir, qui est de céder au roy cette posses- € sion à perpétuité, au cas qu'il lui survive; considérant aussi « toutes les dépenses faictes par le roy et que, si le duché de Bre- « tagne venoit à tomber aux mains de quelque prince étranger , il

â96 ÉPILOGUE.

4[ pourroit en résulter des guerres, ladite reine donne, cède et « transporte au roy œs possessions pour en jouir à perpétuité, s'il « survit à la donataire, sans enfants issus de leur mariage, b Cette nouvelle cession n*était pas sans quelque importance; mais elle n'assurait pas encore, d'une manière irrévocable, l'union des deux pays. Les choses restèrent pourtant dans cet état jusqu'en Tannée 4524, où mourut la reine Claude. La princesse, par son testament, transmettait au dauphin le duché de Bretagne, dont l'usufruit était réservé au roi. Cette transmission faite en faveur de l'héritier présomptif du trône était une violation manifeste des contrats antérieurs : mais les Bretons ne s'en plaignirent pas; ils se bornèrent à demander que leur nouveau souverain vint prendre possession de son duché. Enhardi par cette condescendance inattendue , François P' répondit qu'il accéderait volontiers à la requête des États de Bretagne, mais à une condition : c'est que les trois ordres du pays solliciteraient* eux-mêmes l'union irrévocable du duché à la couronne. S'il faut en croire d'Argentré , ce serait un magistrat breton , le président des Desertz , qui aurait fait adopter ce plan au chancelier de France , en promettant de gagner, grâce à l'assistance de messieurs du parlement, une grande partie de la noblesse du pays. Quoi qu'il en soit, l'affaire fut soumise aux États réunis à Vannes, et François I" vint jusqu'à Chateaubriand pour agir sur ceux que n'avaient pu séduire ni l'éloquence de la basoche ni l'or et les promesses prodigués par les conseillers du monarque. Il y eut aux Etats des séances fort orageuses. En vain les partisans de l'union déployèrent-ils toutes les ressources du talent et de l'habileté. Les gentilshommes de la Basse-Bretagne , sans autre secours que la force et la loyauté de leurs convictions, ruinèrent, comme en se jouant, l'échafaudage de sophismes élevé par les avocats du roi de France.

« Vous prétendez, dirent ces généreux Bretons , que Tuoion du « duché à la France est une nécessité absolue; que c'est le seul € moyen de jouir d'une paix durable, et que les rois trè&-chrétiens « nous garantiront la conservation de nos privilèges. Permis à vous, « Messieurs, de croire toutes ces choses; mais notre conviction, à

ÉFiLOcaB. S97

« nous , est tout antre. Uoie eompiétemeiit à la France , F Armori- « qne, nous le croyons fermement, descendra an dernier rang des « provinces dn royaume. Située aux extrémités de la France» sans « communication avec ce pays, notre terre natale sera nécessaire- <x ment oubliée ou même dédaignée. Ses subsides seront employés « ailleurs , ses bénéfices ecclésiastiques livrés à des étrangers , sa « noblesse obligée d'aller servir le roi dans des contrées lointaines. « Quant à ce qui concerne les antiques privilèges du duché, la Bre* « tagne, depuis Pierre Mauderc, en est-elle donc à pouvoir comp- « ter sur les déclarations des princes français à ce sujet? »

Deux courageux bourgeois de Nantes, Bosech, procureur syndic, et Jean Moteil , se levèrent à leur tour, et appuyèrent avec énergie ropinion soutenue par les députés de la Bretagne bretonnante.

Un sieur de Montejean , qui remplissait les fonctions de commissaire du roi f ne put supporter V outrecuidante liberté que prenaient messieurê les genJtiUhommeê et bourgeois. Emporté par la colère , il fit un réquisitoire qui souleva toute rassemblée : un instant on put espérer y grâce au servilisme de ce magistrat» que la demande du roi serait rejetée. Mais, le lendemain les choses changèrent de face. Les paroles de Montejean ayant été désavouées par les conseillers du prince , les États rédigèrent une requête au roi , par laquelle ils le suppliaient : T de permettre que le dauphin , alors présent en Bretagne, fit son entrée solennelle dans la capitale comme duc et seigneur ; %"" de se réserver à lui-même Tusufruit et F administration du pays ; y de prononcer la réunion perpétuelle du duché à la couronne de France, en maintenant les droits, libertés et privilèges de la province, et en faisant jurer au dauphin de les maintenir.

Le jeune prince , qui venait d'être proclamé duc de Bretagne , resta quelque temps à Rennes après son couronnement. Mais le roi, craignant que son fils ne se laissât gagner par les idées d'indépendance qui fermentaient dans les tètes bretonnes» rappela le duc et remmena aux guerres dltalie. Le dauphin mourut en 1 536 , empoisonné, selon les uns, par Catherine de Médicis, selon d'autres, par ritalien MontecucuUo. Une lettre écrite par Marguerite d'Angouléme au roi son frère, vers la même époque, donnera la mesure

de ropinion que la oour de François P' se faisait de la soumission volontaire des Bretons ' .

« IMbnseignenr , pour ne vous ennuyer d*nng si fascheux pro- « pous, j'écris à Sourdis la nécessité qui m'a contraint de venir « en ce pays de Bretaigne, qui a esté si pressée que , si j'eusse € foiily d'huit jours , le seigneur et la dame de Blain ' estoient « ruinés , non par leur faulte , mais de ceux qui en ont eu la « charge soubs l'autorité qu'il vous avoit pieu m'en donner.... « J'espère que encore» s'ils me veulent croire» ils vous feront du « service. Aussy, monseigneur, j'ay veu M. de Chasteaubriant , « qui a esté si près de la mort que à peine le pouvoit-on recon- « noistre, et si a eu bien grant regret de sa femme \ Mais le bon « traitement qu'il vous plut luy faire, et la joye qu'il a eu de me « voir, l'a fort amendé. Et , à ce que j'ay peu entendre de vos a bons serviteurs, vous eussiez fait une grande perte : car il n'a « regard ny à son proufit ny à complaire à nuUuy pour vostre « service, dont ceux de la Basse- Bretaigne le tiennent pour « mauvais Breton, mais pour trop bon Françoys. D m'a parlé « de deux propous que je ne crains prendre la hardiesse de vous « escripre, pour le désir que j'aye que vous soyez partout servy « comme vous le méritez : c'est que le bruit est par-delà fort « grant que il se fait un procès contre monseigneur l'admirai, qui « luy touche de près ; en sorte que ceux de Brest l'ont entendu , « et ne se voyant pas payés , tant lieutenants que morte-payes , « l'on craint fort , veu qu'ils ne sont pas bien confirmés bons « Fran/çoys , qu'ils fassent quelque meschanceté. Vous savez de a quelle importance le lieu est; il vous plera y penser, car M. de « Chasteaubriant en a souvent la fièvre de peur, veu qu'il est en

1 V. Nouvelles Lettres de la reine de Navarre, publiées par la Société d'histoire de France. Paris , 4842, p. 464. — La leltre de Marguerite est datée : De la Basse- Bretagne, novembre 4637.

* Le château de Blain appartenait alors au vicomte de Rohan , qui avait épousé Isabeau d*Albret et était beau-frère de Marguerite de Navarre.

' Françoise de Foîx, que Varillas s'est avisé de faire mourir, en 4526, assassinée par son mari.

« dangereuse main et gardé par des gens non payés et mal con- « tents. B

L'on verra, par les récils qni suivront, que, long-temps après répoqoe où écrivait Marguerite d'Angoulème, les Bretons, qmique confirmés bons Françaù, étaient encore gens difficiles à courber sous le despotisme, quel qu'il fût.

Cependant Henri II et François II s étaient succédé sur le trône de France. A la mort de ce dernier prince , le calvinisme , dont Catherine de Médicis s'était follement flatté de se servir comme d'un docile instrument politique, se posa hardiment en face de l'Église et de la royauté. L'audace des huguenots s'accroissait chaque jour. La guerre avait commencé par s'allumer dans les esprits ; elle éclata bientôt sur la place publique. Dès le mois d'avril 156S1, les protestants du royaume avaient signé avec les princes d'Allemagne un traité par lequel le prince de Coudé était reconnu et déclaré le légitime défenseur du royaume de France. Quelques mois plus tard un autre traité fut conclu , avec la reine Elisabeth» en vertu duquel six mille Anglais débarquèrent dans la Normandie. Dans les guerres de religion, les épées, une fois tirées, ne rentrent que bien difficilement dans le fourreau. La France en fit la cruelle expérience. Toutes les provinces du royaume avaient pris parti pour ou contré la foi catholique. Le Rouergue, l'Albigeois, le Quercy, la Flandre tenaient pour les huguenots ; la Normandie et l'Anjou chancelaient : seule , la Bretagne était restée complètement intacte. Mais, en 1558, d'Audelot, frère de l'amiral de Coligny, étant venu visiter les domaines de sa femme (Claude de Rieux) , il inocula dans le pays le venin de r hérésie. Jean Carmel, ministre du culte prétendu réformé, accourut bientôt à la voix de l'homme de guerre. Grâce au zèle ardent du prédicateur et à la protection de la vicomtesse de Rohan, la réforme se propagea bientôt de proche en proche. Nantes , le Croisic, la Roche-Bernard, Ploërmel, Vitré, Rennes avaient leur temple et leur ministre; des synodes se tenaient publiquement à Châteaubriant, à Rennes et à Ploërmel. Malgré leur petit nombre, les huguenots semblaient braver les populations catholiques. Un

dimanche 9 à Nantes, une troape d'hérétiques s'élance dans la cathédrale , renverse les autels et accable les fidèles de mauvais traitements. A Guérande, ils pénètrent dans Féglise du couvent des Jacobins, brisent les images de saint Fiacre et de saint Martin, et, ayant pris le blé offert sur Tautel, ils le jettent aux pourceaux. ABIain, huit cents huguenots , réunis en conciliabule, décident qu'ils iront assiéger Nantes afin d'en faire la capitale de la France calviniste.

Les populations catholiques, instruites de toutes ces profanations et des projets sinistres de leurs adversaires , ne respiraient que guerre et vengeance; la Bretagne n'attendait plus que le signal du combat. On peut juger, d'après cela, si elle se jeta avec ardeur dans la êainte union! Nous ne craignons pas de le proclamer, jamais association 9 quels qu'aient pu être les mobiles d'un petit nombre de ligueurs ambitieux, ne fut plus légitime et ne rencontra parmi les classes populaires plus de sympathie que la Ligiœ \ En Bretagne, sauf quelques magistrats qui professaient, comme les anciens

< Quoi que puissent dire aujourd'hui l'école révolutionnaire et Fécole ultramonarchique, qui, chose étrange, professent la même haine pour les Ligueurs (parce qu'ils étaient des tueurs de roisI)» il est incontestable que, suivant le droit public de tous les peuples européens au seizième siècle , un prince hérétique devait être, ipso facto ^ exclu de la succession au trône. Celte condition d'orthodoxie était imposée à tous les princes ; Charles-Quint lui-même dut s'y soumettre (Jean Dûment, Corps dipUm. universel^ T. IV, p. 9198 et suiv.). A cette époque, comme antérieurement, dit Langlel-Dufrenoy, l'inobservation de cet article fondamental de toutes les constitutions, en Europe, sufiQsaitpour délier les sujets de l'Empereur du serment réciproque qu'ils prêtaient. En 4 686 encore , Philippe II faisait insérer dans un contrat de cession de la Belgique à sa fille Isabelle, fiancée à Albert d'Autridie, la déclaration suivante :

« ...Au cas, ce que Dieu ne veuille, qu'aucun desdits descendants se dévoyât de « notre sainte foi et tombât en quelque hérésie; après que N. S. P. le pape l'aurait « déclaré pour tel, soit privé de l'administration desdites provinces... bt skra tel

« HÉRÂnOUB RÉPUTÉ COIIXB SI RÉBLLBHBHT IL FU8T DÉCÉDÉ DB MORT NA3VRCLLB. »

(Loco eii. T. V. p. 574.)

Or, parce que le Béarnais était l'héritier le plus proche de Henri lil, fallait-il fouler aux pieds les lois fondamentales du pays et se soumettre à l'hérétique? Nous le demandons aux publicistes qui protestent chaque jour de leur respect pour les institutions des peuples.

jurisconsultes romains , nn culte idolatriqae pour la personne sacrée de César, tout le monde se fit plus ou moins ligueur.

C'est en vain qu'en haine de la foi catholique on s'est ingénié à étabUr, dans ces d^niârs temps, que la bourgeoisie bretonne s'était fait l'auxiliaire de la cause du Béarnais encore huguenot. Tous les documents contemporains démentent cette inqualifiable assers tion. Lorsque les États du pays furent convoqués à Vannes, il ne s'y présenta pas un seul évéque, est c'est à grand' peine qu'on réussit à y rassembler quelques gentilshommes et cinq ou six députés du tiers-état. La mort de Henri III aorut racore le nombre des membres de la Sainte Ligue. A cette époque, on eût difficUement rencontré parmi les gentilshommes, les bourgeois ou les paysans de la Bretagne , des royalistes à la façon de ce sénéchal de Quimpor qui répondait à des ligueurs indignés de ce qu'il plaçât les intérêts du roi de Navarre au-dessus de ceux de la foi catholique : « Voire! quand il wroit un diable incamé ^ et qu'il auroU « des cornes aussi longues que le braSf je serois toujours son ser^ iiviteur. »

La multitude comprenait instinctivement que ceux qui faisaient si bon marché des croyances religieuses ne pouvaient être que les séides du despotisme royal. De là » en partie, la quasi unanimité avec laquelle les Bretons se rangèrent sous l'étendard de la sainte^ union.

« La mort de Henri de Valois, dit le chanoine Moreau dans un € admirable livre trop peu connu, la mort de Henri de Valois, le « dernier de ladite race de Valois, qui avoit régné en France en- « viron trois cents ans , découvrit les affections d'un chacun , et « sembla séparer le bon grain du mauvais, les catholiques )}'avec « les hérétiques, athéistes, politiques; et de tous les côtés il s'en « fit deux partis. Il n'y eut donc ni ville ni bourg où la divisicm ne « régnât. Mais presque partout les catholiques l'emportoient, si ce « n'est dans les places où il y avoit des citadelles et châteaux, et où « il y avoit des capitaines établis par le feu roy, de gens propres à « ses desseins, comme Angers, qui fut, malgré la ville, retenu en « son obéissance par le fort-château. 11 en Mt de même à Orléans,

« Rouen et plusieurs autres, si les citoyens n'y eussent pourvu, et « en Bretagne Saint-Malo par le moyen du sieur de Fontaines, qui

€ oonunandoit au château Quant à Quimper, elle ne fut pas

« exempte de ces divisions. Presque tous les habitants tenoient « pour les catholiques, entre autres les ecclésiastiques et le corps du « chapitre ; à la réserve du seigneur évèque Charles du Liscôet, qui « se montra fort douteux dans les commencements..... Quant à « messieurs de la justice et du siège présidial , il n'y en avoit que « trois qui fussent affectionnés pour le parti des catholiques, savoir : « maître René du Dresnay» Tanguy de Botmeur et Alain Le Guiriec, « sieur de Bonescat, avocat du roy; les autres, tous conseillers ^ « favorisoient l'autre parti sans se beaucoup soucier du péril de la « religion. Communément cette qualité de gens est plus politique « que pieuse^ mais surtout le sénéchal se montroit le plus pas- « sionné.... Les catholiques remontroient le danger que la religion « ne fût altérée en France comme en Angleterre; que le roy de Na- « varre» qui s'étoit fait déclarer roy de France ne faisoit profession « que de calvinisme , et en avoit toujours été le protecteur, et que u tous les pays de son obéissance étoient, par son moyen , de cette « secte. B

Il n'entre pas dans notre plan de raconter ici les diverses phases de la lutte des catholiques et des protestants dans l'Armorique. Nous nous bornerons à tracer une esquisse rapide des événements principaux dont la Bretagne fut alors le théâtre, et à faire ressortir le rôle véritablement sublime que jouèrent, au milieu d'une foule de périls, les cojnmunautés de ville et les communes rurales de la péninsule.

Le parlement de Bretagne, aussitôt après la mort de Henri IQ, s'était hâté, au mépris du droit public du temps, de reconnaître. Henri IV pour roi , en faisant supplier le monarque d'embrasso* la religion catholique. Dans le même moment, le duc deMercœur, qui avait épousé l'héritière de la maison de Penthièvre, se prononçait en faveur du cardinal de Bourbon , élu roi de France par le parti ligueur, sous le nom de Charles X, et faisait valoir hautement ses prétentions au duché de Bretagne. L'armée royale et

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celle des cathoUques se rencontrèrent bientôt sur le champ de bataille, et se combattirent avec acharnement. Pendant cette guerre civile, les bourgeois des bonnes villes de Bretagne se signalèrent par des actes héroïques et par un dévouement que rien ne put affaiblir. Il faudrait reproduire ici, dans tous ses détails, l'or* ganisation intime des municipalités bretonnes pour donner une idée exacte de la prodigieuse activité que les guerres de la Ligue inspirèrent à nos communautés de ville. Délivrés de la tutelle judiciaire, les bourgeois se livrèrent tout entiers à la vie politique. Les registres municipaux de Saint-Malo , de Quimper, de Morlaix , de Nantes nous offrent des peintures pleines de vie de ces époques de guerre civile. Des assemblées se tenaient de jour et de nuit jiour aviser à la défense de la cité et tuitton de la vraie religion; les attaques nocturnes, les horribles excès de quelques brigands, tels que La Fontenelle, les luttes à main armée entre les politiques et les défenseurs de la foi , telles sont les scènes qui animent les moindres bourgades de la Bretagne. Chaque paroisse de ville a son Msemblée politique f sa miUce, ses capitaines, son artillerie : les réunions sont générales; tout le peuple y assiste. Quelquefois on voit les épées briller au milieu des délibérations , et c'est à grand* peine si les prêtres peuvent empêcher le sang de couler. La voix des membres du clergé était pourtant toute-puissante sur les Bretons : c'était du haut de la chaire de vérité que se faisaient les appels aux armes, les proclamations , les avertissements.

a Jnsques à quand les catholiques auront-ils les yeux cillés pour « ne point voir que leur fortune est en condition?

« Messieurs de l'église , on demande vos dépouilles pour en encr richir les fils d'un hérétique, et en donner une bonne part aux « ministres huguenots ou à une noblesse corrompue, dont le tyran a a fait autant de tyranneaux qu'il y a pour le présent de gentils- « hommes qui suivent ce parti-là.

« Messieurs de la noblesse , dont la catholicité a anobli les an-» « cètres , on lâche à vous faire hérétiques , à peine de donner vos « seigneuries à ceux qu'avons dit estre des tyranneaux.

« Messieurs qui restez d'une justice qui avoit été corrompue par

d(H iPlLOGUB.

« le tyran , on deinande vos estais et vos oflices pour récompense a ceux qui ont passé les édits tyranniqaes.

« Et voQs, messieurs des Tilles, qui avez mis tant de peine à « vous préserver des pattes des ours, loups et Uchis, c'est à vos « biens , c'est à vos fortunes , c'est à vos vies que la vengeance « s'adresse.

« Geste guen*e-cy demande que nous mettions en dépense , a comme les anciens Romains disoient, pour les autels et fouyers.

« Pourquoi sommes-nous encore endormis? pourquoi faisons- « nous la sourde oreille à la déclaration du Navarrois , qui sonne « la trompette de guerre pour appeler les libertins , athées , héréc tiques, fauteurs de tirannie, simoniaques, pipeurs, menson- « gers , machiavélistes , rabelétistes , moqueurs , perfides , juges « iniques , ingrats et traistres à Dieu et à la religion chrestienne, « et tous excommuniés , pour courir sus aux gens de bien qui ont a encore quelque affection à la manutention de notre saincte foi « catholique?

« Peuple, il nous faut supplier Dieu de regarder en pitié sa bien- « aimée espouse , qui est nostre Église , en laquelle seuUe il peut a estre vraiment reconnu et adoré. Allons lui en faire de très- « humbles supplications aux Carmes , où sont les prières mainte*- « nant recommandées à Dieu, dévotieusement, afin qu'il renverse « les machinations des hérétiques.... et pareillement qu'il adresse « les conseils et armes des gens de bien à la gloire de son nom , t exaltation de nostre Église , réformation de toute corruption , et « repos et tranquillité de tout le peuple 1 »

De tels sermons &isaient éclater des transports d'enthousiasme , toutes les épées étaient tirées du fourreau ; et la multitude, précédée du frère prêcheur, allait s'agenouiller dans l'église des Carmes et demander à Dieu Veaaltation de la foi catholique. Certes 9 nous sommes loin de donner notre approbation à tous les actes de ce temps ; la classe populaire, déchaînée, commit sans doute, pendant la Ligue, des excès déplorables. De même qu'en 1789, les hommes les plus purs ne surent pas toujours résister à l'entrâtnement des passions du moment. Mais, disons-le hardiment, cette

Ét»ILOGUË. 3()o

époque est peut-être l'une des plus grandioses de notre histoire. Courbée , depuis Philippe-le-Bel , sous le joug du pouvoir absolu fondé par les légistes, dépouillée d'une grande partie de ses droits, la nation se réveille et se retrouve à la voix de ses prêtres. Les mœurs corrompues des Valois n'avaient porté la contagion que dans les rangs d'une très-faible partie de la noblesse bretonne. Sauf quelques rares exceptions, c'était par ambition que les cadets des familles nobles passaient aux huguenots. Quant à la bourgeoisie ^ à l'exception d'un certain nombre de magistrats qui, dès l'enfance, avaient sucé les principes serviles des jurisconsultes romains sur le pouvoir des souverains, elle fut, nous le répétons , admirable de courage et de dévouement. Les communautés des villes de Morlaix, Nantes et SainMtfalo se distinguèrent entre toutes. Nantes , que le duc de Mercœur avait choisie pour la capitale du duché dont il rêvait le rétablissement^ mérita , par l'héroïsme et la pureté de sa foi, cet éloge que lui donne Pierre Biré , et que la noble cité devrait écrire en lettres d'or dans ses fastes :

€ On peut dire la ville de Nantes la seule vrayment digne de « porter l'hermine, qai nepeult soustenir aulcune tasche qui soict, « et seule pucelle en faict de religion entre toutes les plus célèbres « villes de la chrestienté. i»

Le rôle que jouèrent à la même époque les habitants de Saint- Malo , cette ville qui a doté la France moderne de quatre noms à jamais illustres, fut plus éclatant encore, s'il est possible. A la première nouvelle de la mort du roi Henri III, ils signifièrent au comte de Fontaines, leur gouverneur, que, connaissant son inclination pour les huguenots, ils allaient aviser eux-mêmes aux moyens de défendre la ville contre les entreprises des hérétiques. Un conseU extraordinaire fat élu à cet effet, et son chef investi d'une sorte de dictature sur la cité. Les choses n'en restèrent pas là. Ayant appris que le comte de Fontaines entretenait des intelligences avec les royauœ^ les Malouins, dans une assemblée générale , décidèrent qu'une attaque serait tentée contre le château. L'entreprise était des plus périlleuses , car il fallait, à l'aide de simples échelles de corde, escalader une muraille de cent cinquante pieds de hauteur :

cependant tous les membres de rassemblée s'offrirent généreusement pour r exécution. Cinquante jeunes gens des plus intrépides, et habitués, dès leur enfance, à la manœuvre des navires , furent seuls choisis par le conseil ; et, malgré tous les dangers que présentait Fescalade, le château fut emporté en moins d'une heure par ces hardis marins.

Dès que le bruit de cette expédition se fut répandu, le Parlement lança un arrêt foudroyant contre les Malouins ; mais ces derniers ne s'en inquiétèrent pas plus que des propositions du duc de Mercœur, qui leur offrait des secours et un autre gouverneur. Ces vaillants bourgeois surent ainsi , pendant plusieurs années, défen* dre seuls leur ville contre toutes les attaques, équipant des flottes, traitant de la paix ou de la guerre , en un mot , se gouvernant tout à fait en république catholique. Ce n'est qu'après la conversion de Henri lY qu'ils consentirent à écouter les propositions de oe prince, lequel, tout victorieux qu'il fût alors, n'hésita pas à signer une capitulation dont voici quelques articles : ils feront connaître l'esprit qui animait pendant la Ligue cette communauté de marchands, fiers comme des gentilshommes et chevaleresques comme eux.

c( Cbst le cahier d'articles que les bourgeois et habitants de Saint*Malo ont mis entre les mains d'honorable personne Jehan Picot, sieur de la Gicquelaye ; Jehan Pépin , sieur de la Belinaye; Gilles Bverard, sieur de la Coulombier, et Thomas Gravez, sieur de la Bouteville, bourgeois de la dite ville, députez en leur assem«* blée générale pour présenter au roy et suplier très-humblement Sa Majesté vouloir bien recepvoir les dits bourgeois et habitants m ses bonaes grâces et leur octroyer le contenu des dits articles.

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