‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 59 sur 75 · ASSAVOIR · texte numérisé non relu

ASSAVOIR

Artiglb PRXMin. -« ic Que Sa Majesté conservera lesdits habitants en leur antienne religion catholicque , apostolicque et hh maine, sans qu'il soit faict, toUerény permis en ladite ville» ny à trois lieues près d'ioeUe, exercice d'aulcune autre religion, pour

quelque personne » occasion ou prétexte que ce soit, ny ne seroit souffert sabituer aucuns, en ladite ville, qui soit d'aultre religion que de la catholicque, apostolicque et romaine, encore qu'ils fussent natifs et originaires de la dite ville. »

On lit sous cet article :

« Le roy ayant , par la grâce de Dieu , embrassé la relligion ca- « tholicque, apostolicque et romaine, et quant à la protection et « conservation d'icelle , veut et ordonne qu'il ne se face aucun m exercice d'aultre religion , ez villes , fauxbourgs et trois lieues à « la rondp de Saint-Malo, que de la dite catholicque , apostolicque (( et romaine ; et pour le surplus de cet article , le roy veult que (( Fedict fait en Tannée. ..." soit observé. »

Art. 2. — « Que les ecclésiastiques estants en laditte ville et hors icelle sous les trois lieues seront maintenus et conservés en la célébration du divin service et en la jouissance de leurs bénéfices, droits , rentes et revenuz , et en leurs anciens privilèges et immu^ nitez. »

a Accordé. »

Art. 3. — « Sa Majesté sera très-humblement suppliée, en considération que lesdits habitants n'ont rien regardé, durant les t/i'oublesy que la conservation de la religiim catholicque^ apostolicque et romaine et r estât du royaume , sans se soubmettre en puissance d'autruy, que ce soit le plaisir et bon vouloir de Sa Migesté de laisser aux dits habitants le gouvernement, garde et fidelle conservation de sadite ville de Saint-Malo, et tour de Sollidoir, et ce , pour dix ans , faisants et prestants le serment en tel cas requis, à Sadite Majesté , de fîdellement garder et conserver ladite ville, chasteau et tour de Sollidoir , soubs son obéissance et authorité , ainsi que vrays et fîdelies subjects doivent à leur roy, et qae, ledit tems expiré, au cas oii le roy vouldroit établir un gouverneur et cappitaine en ladite ville et chasteau , autre que desdits habitants, il sera de la religion catholicque, apostolicque et romaine, et agréable auxdits habitants, et sans qu'il se puisse en tems advenir mettre aucune garnison ni gens de guerre en ladite ville. »

' Effacé. Mil cinq cent quatre-vingt-sept, je crois.

a Le roy, s'asseurant desdits habitants , ne veut aucune garnison. « pour la seurelé de la ville que la bonne volonté et affection qu'ils « ont à son service; et , pour le regard du gouvernement , Sa Ma- « jesté y pourvoira cy-après de personne catholicque et agréable aux <c dits habitants , ainsi qu'elle verra estre néC'CSsaire pour la con- « servation de son authorité , défense de ladite ville et repos des « habitants d'icelle. »

Art. 5. — « Que lesdits habitants, en considération des grandes pertes qu'ils ont receues, tant en leurs personnes que biens estants aux champs et par prises en mer par les Anglois, et autres ruines et incommoditez qu'ils ont receues pendant ces troubles » demeureront pendant ledit temps de dix ans exempts de tailles et empruncts, sans qu'ils soient cottisés ni taxez en quelque manière que ce soit.»

« Pour les considérations susdites, le roy accorde auxdits habi- « tants l'exemption qu'ils demandent pendant six années. »

Art. 6. — « Que la mémoire de toutes choses qui se sont passées en ladite ville et hors d'icelle durant les présents troubles, entre lesdits habitants ou des parties , seront esteintes et assoupies , sans qu'il soit loisible d'en faire poursuite ny subciter aucune querelle à peine de punition , pour ester occasion auxdits habitants de se désunir les ungs des autres. »

« Le roy pardonne et remet auxdits habitants tout ce qui a esté a fait par eux pendant et à l'occasion des présents troubles. »

Art. 7. — « Ne seront lesdits habitants recherchés de l'entre- IM*inse par eulx faicte sur le chasteau de ladite ville, prise d'icelluy, mort du sieur de Fontaines et autres estants audit chasteau ; prinse, pillage et butin général des biens y estants, à quelque valeur que ce soit» appartenant tant audit sieur de Fontaines que autres, et de tout ce , ne sera fait aucune recherche contre lesdits habitants, en général , ny contre ceux , en particulier, qui ont fait ladite entreprinse , icelle favorisé, ou preste la main ; ny mesme contre ceux qui en ont fait l'exécution , soit qu'ils fussent de la garnison dudit chasteau ou autres, imposant Sa Majesté silence perpétuel à ses procureurs généraulx et particuliers , et tous autres ses officiers et subjecls, et spécialement à la dame veuve , hoirs et successeurs,

ayants cause dudit feu sieur de Fontaines, et autres veufves et hoirs de ceux qui sont morts à ladite prinse , y estants lesdits habitants poulsés par le zelle de leur religion, et pour la conservation de ladite ville et chasteati à un roy très-chrestien et catholique; et , en conséquence de ce , tous arrests et sentences rendus contre lesdits habitants et leurs biens en général ou en particulier leurs adhérents et favorisants durant les troubles, tant aux cours de parlement de Bretagne que partout ailleurs , seront par Sa Majesté révoquez, cassez et annulez. »

« Accordé, attendu que le tout est advenu pendant la guerre et à « Toccasion dMcelle, et entend Sadite Majesté qu'il ne soit fait au- « cunes recherches nonobstant tous arretz donnés au contraire, les- « quels sont cassez et révoquez, d

ART. 8. — « Que tout ce qui a esté faict par lesdits habitants ou faict faire par le corps de la communaulté et conseil de ville durant les présents troubles, soit en la prinse d'armes» establissements des garnisons tant dedans que ddiors ladite ville, compagnies mises aux champs , peuple assemblé en armes , deniers pris sur les receptes de Sa Majesté , que autres deniers levez et imposez^ tant sur les personnes mises hors de ladite ville que sur les reffugiez estants en icelle, et touts autres deniers et impostz levez et cueillis, les formes gardées ou non gardées , de quelque nature ou valeur qu'ils soient, et en quelque manière qu'ils aient esté levez , tant en ladite ville que sur le plat pays, emploi d'iceux par ordonnances desdits habitants, meurtres, emprisonnements, ranczons, vente et adjudications de biens, meubles, d'or et argent pris, soit en ladite ville et hors d'icelle, de quelque nature et qualité qu'ils puissent estre , et dont le corps et communaulté de ville se seroit saisie et bénéficié; les personnes faictes se retirer de la ville de quelque estât, qualité et condition qu'ils soient; faicts d'armes tant dedans que dehors de ladite ville; entreprinses , sièges de ville et chasteaux ; maisons fortes , rasements et démolitions ou démantellement comme du chasteau de Chasteauneuf et du Plessis que autres fortifications faictes par lesdits habitants dedans la ville ou dehors; prises d'armes ou munitions, soit en les magasins du roy ou aux

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particuliers; fonte de canons , coulevrines que autre artillerie; confection de pouldres et salpêtre, volages, depputations tant dedans que dehors le royaume ; transports et convoys de gens de guerre tant françois qu'estrangers de la province ou aultre tant par mer que par terre ; assistance des deniers et munitions tant aux princes, villes et communaultés que estrangers tenant le parti de l'union ; armements de navires et vaisseaux, prinses faictes en mer par les* dits habitants; ouvertures de lettres et pacquets, et généralement de tous actes d'hostilité quelconques faictz et exécutés par les susdits , soit contre Tun et Tautre party, dedans et dehors ladite ville, durant les présents troubles , combien que le tout ne fust icy , en particulier, spéciffié ny exprimé, seront par Sa Majesté abboliz, esteints et assoupis, sans que par cy après lesdits habitants en puissent estre recherchez ny inquiétez, en général et en particulier, et en imposer le mesme silence perpétuel à ses procureurs généraulx et particuliers et aullres ses ofliciers et subjects. »

K Accordé comme le sixiesme article. »

Art. 9. — « Que ladite ville et tous lesdits habitants seront gardés et maintenus aux franchises , droits et libertez de la province de Bretagne en leurs antiens et particuliers privilèges, franchises et libertez; en ce faisant, les droiotz, dons et octrois à eulx accordés par ses prédécesseurs roys seront confirmez et en tant que le besoincg sera de nouveau concédez. »

« Accordé pour en jouyr comme ils fesoient bien et deuement « auparavant ces présents troubles. »

Art. 10. — a Que toute levée de deniers, faicte depuis les présents troubles et jusques au jour, dedans et dehors ladite ville , et toutes commissions , ordonnances , descharges et expéditions faictes par lesdits habitants , pour le maintien desdits deniers, de quelque nature qu'ils soient , et encore qu'ils ayent esté employez à aultre usaigne que n'estoient destinés , seront , par Sa Majesté , ratifiiez et approuvés ; et les receptes et despenses des comptables seront vallidées et authorisées de Sa Majesté, sans que lesdits comptables soient tenus de rendre leurs comptes que en la forme qu'ils ont accQustumé , pardevant les habitants de ladite ville , sans estre coq-

Uaints de les aller tenir en la chambre des comptes ny ailleurs. »

« Accordé comme le sixième article , excepté pour les comptes , « qui seront rendus ainsi qu'il a été fait cy^devant pour Tadvenir, « et pour ce qui s'est passé pendant oesdita troubles, Sa Majesté a a pour agréable et ordonne que leadits habitants en ayent seub la « oongnoissanoe et non autres. »

Art 11. — a Que le traiBcq et commerce , libre soit et demeure en ladite ville , avec toutes personnes de quelque nation , party ou pays qu'elles soient; et, de plus, qu'il soit permis auxdits babi« tants faire leur traffîcq et négoce de marchandises en tout pays et royaumes quelconques. »

tt Accordé , suivant les traictés faicts par Sa Majesté ou par ses « prédécesseurs avec les princes estrangers. »

Art. 18. — « Que les gentilshommes et habitants des villes ou du plat païs de ceste province , lesquels , durant les troubles , sont demeurez reffugiez en ladite ville pour y conserver leurs biens et personnes , qu'il leur soit loisible se retirer en leurs maisons soubs le bon plaisir de Sa Majesté et maintenus en la jouissance de leurs biens, sans que pour les choses passées ils en puissent être recher-chés, inquiestezny molestez, quelque part qu'ils soient, ny contraincts au payement des taxes qui auroient esté faictes sur eulx pendant leur absence par qui que ce soit. »

« Accordé. »

Aet. 49. — a Que la fonte d'artillerie soit par Sa Majesté permise auxdits habitants, en ladite ville, pour le service et mainlien d'icelle ville et chasteau, et des navires et vaisseaux du port, n

« Accordé, attendu que c'est un port de mer; et néangmdns « s'adresseront au grand-maistre de l'artillerie pour leur en faire « délivrer les pouvoirs nécessaires. »

Art. si . *-. ce Que le debvoir du guet ne se puisse lever par le connestable de ladite ville, sur lesdits habitants d'icelle » que selon et aux fins des ordonnances royaux ; et qu'il ne puisse répetter le passé en tant que lesdits habitants ont faict le guet et garde de ladite ville et ohasteau en personne durant les troubles. )i

ic Demeureront les habitants quittes et deschargés pour le passé

« dudit debvoir de guet ; et , poar Tadvenir, en sera usé suivant « les ordonnances et ainsi qu'auparavant les présents troubles. »

Art. 22. — « Et d'aultant que, durant les présents troubles, les artisans et gens de mestier demeurants en ladite ville ont receu plusieurs incommoditez et fatigues en la garde et conservation de ladite ville et chasteau , et en la defTense d'icelle , Sa Majesté sera très-bumblement suppliée vouUoir trouver bon que , à F advenir , il ne se puisse habiter, en icelle» aucuns artisans ou gens de mestier estrangers, de quelque art, qualité et condition qu'ils soient, sans la volonté du corps et communauté de ladite ville , et par requeste présentée en assemblée généralle desdits habitants, et ny puissent lever boutique sans leur consentement. »

« Accordé, excepté toutefois ceux qui , pour la malice du temps « et à Toccasion du service du roy, ont esté expulsés ou se sont <( retirés de ladite ville. »

Art. 23. — « Que les habitants qui ont terres et maisons nobles en la province , subjects au ban et arrière-ban , ne soient contraincts sortir de ladite ville pour faire le service deu à Foccasion de leiurs terres nobles ; ains demeureront, ainsy que de tout temps ils ont accoustumé d'estre , de la retenue et garde de ladite ville. »

Les hommes de ce temps-ci , dans leur engouement pour leurs propres œuvres dont la postérité se rira peut-être, nous vantent sans cesse les progrès accomplis depuis Tavénement de la liberté moderne dans le monde. Nous n'avons nul intérêt à troubler l'optimisme des politiques et des légistes actuels qui croient, en toute bonne foi, que l'univers se doit considérer comme arrivé au terme du bonheur, puisqu'ils gouvernent la société : nous nous permettrons seulement de faire observer qu'en fait de caractères , le dix-neuvième siècle nous semble fort inférieur au seizième.

Mais revenons à la Ligue et aux guerres de Bretagne.

Les huguenots et les catholiques continuaient à exercer leurs ravages dans les campagnes désolées de la Haute et de la Basse- Bretagne, tandis que les paysans , libres de tout frein et exaspérés par les cruautés de La Fontenelle , se portaient aux plus horribles excès. Dans l'espoir d'apporter quelque allégement aux souffran-

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ces des populatioiis , le duc de Mercœur rassembla à Vannes les États de la Ligne, auxquels assistèrent la plupart des gentilshommes de la Bretagne bretonnante et du pays Nantais. « Là, ar- « rivèrent les députés de Chateauneuf-du-Fou , en Cornouailles , « qui firent de grosses plaintes , audit seigneur et aux États , du « capitaine La Fontenelle-Guyon de Beaumanoir. La plainte oon- « tenoit que , combien qu'ils fussent d'un même parti de l'union a avec tout le reste du pays , que néanmoins ledit La Fontenelle , a à main armée , les avoit forcés , pillés , ravagés et tués grand (( nombre, avec des grandes hostilités, avec beaucoup d'autres « cruautés insolentes commises par lui et par les siens , que les a plus grands ennemis n'eussent voulu commettre. »

Le bandit fut appréhendé et jeté dans une prison. Mais il fiit bientôt remis en liberté; « car, en même temps, vinrent les nou- « velles que Tannée , conduite par le prince de Conty et le prince a de Dombes, avec cinq ou six mille Angbis, avoit assiégé Craon. . . « et que les habitants demandoient secours...

« Le duc de Mercœur ayant en diligence assemblé son armée , (( les États finis , s'achemina au rendez-vous et de là vers Craon , a que f ennemi tenoit si étroitement qu'il n'en pouvoit sortir ni (c entrer une ftme ; si bien que ceux de dedans , n'ayant nouvelle a d'aucuns secoui's, étoient près de se rendre : ce que croyant, Son <c Altesse s'avançoit à grandes journées ; et étant arrivée à quatre <x lieues près en plaine neuve » fit tirer trois ou quatre coups de « canon pour avertir ceux de la ville que leur secours éloit près « de se rendre, lorsque les coups bien ouïs donnèrent courage aux a assiégés , si bien qu'il ne falloit plus parler de composition. L'ara mée étoit composée de trois ou quatre mille hommes du pays , (( dont les capitaines étoient les seigneurs de Goulaine» du Faouet, « de Talhouët , Keredem , Lizonnet , gouverneur de Goncarneau , « Saint-Laurent, gouverneur de Josselin , les sieurs de Quinipily; « d'Aradon , son frère , et plusieurs autres, avec autant d'Espa- « gnois. L'ennemi étoit fort de huit à dix mille hommes, compris « cinq mille Anglois nouvellement descendus , qui ne demandoient a que besogne : leurs chefs, le prince de C!onty et le prince de

TOM. II, iO

« Dombes; les sieurs Rochepot , goaverneur da châteaa d'Angers , « el Pichery, gouvemeor de la ville d'Angers; La Tremblaye, du « Lisœet, de Tréguier, de La Bastinaye, de Montbarrot, baron de « MouUac , et plusieurs autres tant François que Bretons et An- « glois, sous la conduite du général Norris, et les Espagnols (de (( Mercœur) étoient conduits par don Juan d'Acquilla» tous deux (( grands capitaines.

« L'ennemi savoit bien la venue du duc de Mercœur , et s'étoit a fortifié et pris les endroits avantageux pour combattre Tennemi.

(c Le lendemain, les deux armées apparurent Tune à fautre... <c Le duc de Mercœur, prenant garde à sa contenance , fit avance <( son avant-garde en bel ordre vers l'ennemi, sur lequel il donna (( furieusement... Ils furent mis en déroute avec tel désordre qu'il « n'y eut moyen de les rallier... Plusieurs ont cru que si Son Al- « tesse, poursuivant sa victoire, se f&t aussitôt présentée devant « la ville de Rennes, qu'elle se fût rendue sans difficulté, tant ils (( furent effrayés de cette défaite , joint que la plupart du menu <( peuple et plusieurs des plus relevés affectionnoient fort le parti « des catholiques et Son Altesse , leur chef.

« Tout le fait de cette bataille porta enfin sur les Anglais, qui <c étoient environ cinq mille , desquels il ne resta que ceux qui , à « la faveur des bleds déjà mûrs et prêts à couper, s'y pur^it ca- « cher, attendant la nuit; et encore en fut-il tué un grand nombre a par la commune , qui les haXssoit à nwrt pour être les anciens a ennemis du pays. »

Mercœur soutint encore la lutte pendant six années , quoique , dès le S!5 juillet 1 593 , le roi eût embrassé la foi catholique. Le retentissement de cette abjuration fut un coup mortel pour l'ambition du duc de Mercœur. Après le sacre du Béarnais, le duc, voyant que la partie était perdue, ne songea plus qu'à mettre au plus haut prix possible sa soumission. Des conférences eurent lieu à ce sujet à Ancenis ; mais les prétentions du prince étaient telles que toute négociation cessa immédiatement.

« Cependant, en l'année 1597, le roi , qui s'éloit, dès l'année <x 1594, déclaré catholique, apostolique et romain pour parvenir

tt au royaume, se voyant chargé d'autres affaires, et qu'il n'y avoit (( plus que le duc de Mercœur qui fût sous les armes en Bretagne, (( et ne vouloit accepter de lui aucunes conditions , quoique bien « avantageuses : car il lui offroit » outre la continuation de son (( gouvernement de Bretagne , la main-levée de la confiscation (( ancienne du bien de Penthièvre, il se résolut de le mener à la « raison sans lui rien donner, et vint avec une grosse armée pour « devoir assiéger Nantes, où ledit sieur de Mercœur avoit sa prin- « cipale retraite. Son avant-garde étoit déjà bien avancée sur la « frontière de la province , et ledit roi jusques à Angers. Le duc , a ne se fiant pas trop aux Nantais , qu41 connoissoit désireux de « la paix et très-ennuyés de la guerre, commença à s'étonner et à (( se repentir d'avoir si tard pensé à ses affaires et négligé les « bonnes offres que le roi lui avoit fait faire... Il envoie donc la « duchesse de Mercœur , avec sa fille , âgée de six à sept ans , sa « seule héritière , trouver le roi à Angers. La capitulation fut que « ledit duc se retireroit de Nantes avec tous les siens , dans peu « de jours, en ses terres de Lamballe , Montcontour et Guingamp , « le gouvernement de la province demeurant en la disposition de « Sa Majesté , et en outre que ladite fille épouseroit le fils naturel a de Sa Majesté, auquel il donnoit pour héritage le duché de Yent dôme et le faisoit gouverneur dé Bretagne....

« Ainsi il y eut fin à la guerre, qui commença à s'éclore en « 1585 et finit en 1597. »

Le rigide Sully blâma vivement le Béarnais de s'être laissé prendre si facilement aux larmes de la belle duchesse de Mercœur.

— a Je sçay , sire , que l'on vous amuse sous des propositions « de nopces qui ne vous pourroient faillir » quand vous voudriez : « car» ayant réduit père et mère à votre discrétion , comme cela « vous estoit facile , vous y auriez aussi la fille , et n'auriez nul «c besoin d'entrer en des traités qui vous coûteront beaucoup. Il « falloit aller droict à Nantes , et là , traiter à coups de canon, dont « il n'en eût pas fallu quantité pour £adre dire à ce prince , qui a « tongours fait le fin, vous ayant amusé par des traitez : « Maudit

a soit le dernier !... » Mais il n'y a remède , je n'en dispute plus.

— « A la vérité, vous me ferez plaisir, dit le roi... Vous sçavez « que je suis pitoïable à ceux qui s'humilient» et que j'ay le coeur « trop tendre pour refuser une courtoisie aux larmes et supplica- K lions de ce que j'ayme. Partant, n'en parlons plus. »

Le roi ayant engagé Rosny à visiter la duchesse de Mercœur , (|ui était sa parente, celui-ci se rendit aux volontés de son maître. (( Madame de Mercœur le reçut avec beaucoup d'honneurs , de « caresses et de compliments, lui disant que, voyant Pestât des u affaires de monsieur son mary requérir d'avoir des amis près du (( roy , elle avoit aussitôt jeté les yeux sur lui , espérant de reoou- « rir à sa faveur ; mais qu'elle avoit appris qu'il ne lui rendoit pas « ofiSce de parent, ains, tout au contraire , qu'il conseilloit au roy « de les myner. A quoy M. de Rosny, fort Mtnu , répliqua que le « roy et son service lui estoient plus chers que tontes choses ; mais « que, lorsque le duc de Mercœur se seroit soubmis à son deJ)Voir, « il n'auroit pas de meilleur serviteur près de Sa Majesté, n

Ainsi, en dépit de son humeur huguenote, Sully s'était luimême laissé amollir par la noble et spiritudle héritière de Pen« Ihièvre.

Mercœur , dans lequel les Bretons avaient cru voir un instant le restaurateur de leur indépendance, quitta la France et alla guerroyer contre les Turcs.

« Le croissant de Mahomet grossissoit si fort en Hoqgrie, dit « saint François de Sales, qu'il semUoit se vouloir rendre pleine « lune , quand le vrai soleil de justice suscita notre vaillant prinoe (( qui, volontairement et librement, partit de son pays, et, comme

« un autre Machabée, se rendit ea l'armée chrétienne Nommé

« lieutenant-général de l'armée impériale , ce grand guerrier, aussi « digne d'être surnommé Mars que Mercœur, y porta son épée, son « courage et sa prudence, contre le grand Soliman lui-même, et, « ue voyant plus d'ennemis autour de lui , vint, avec le mérite de « mille palmes et d'autant de lauriers , en la ville de Vienne, ou il « fut reçu avec la joie et les acclamations que l'on peut penser. « Après la victmre de tant d'ennemis , le grand Mercœor ne ftit pas

ÉPILOGOS. 3i7

« le vainco de la vanité, qui bien souvent est vietorieuse des autres « vainqueurs.... Je m'en réjouis avec vous, 6 belle France! et loué <c soit notre Dieu , que de votre arsenal soit sortie une épée si vail- « lante. -^«m plusieurs estiment que ce sera tin ds vos rois, 6 « France! qui donnera le dernier coup à la secte de ce grand im-- « posteur Mahomet. Mais , désirant revenir en sa patrie visiter ses « chères ares, fut saisi d'une fièvre pestilentielle , qui, jetant le ta pourpre, lui servit de barque pour passer le trajet de cette mor- <c talité.... Il reçut la mort avec douceur, lui qui estoit dans la fleur « de son âge , savoir à quarante-trois ans , lui à qui toute l'Europe « crioit : Victoire! »

La plupart des historiens des deux derniers siècles, et grand nombre d'écrivains de celui-ci , se sont crus obligés , par considération pour la maison de France , et en haine de la Sainte^ Union, d'attaquer la mémoire de Mercœur le ligueur. Mais le grand évéque de Genève a laissé tomber de sa plume immortelle quelques pages qui ont ajouté un éclat nouveau au nom glorieux du vainqueur de Craon. Ce chrétien fervent qui , dans un siècle si dépravé^ borna F usage des voluptés temporelles dans les lais d'un chaste hymen, ce nouveau Godefroy de Bouillon « n'ignoroit « pas , dit le saint prélat , que les voluptés ne nous embrassent « que pour nous étrangler. Il estoit donc des plus tempérants en « son vivre , vu qu'il ne mangeoit que comme par force , et qu'il a ne buvoit presque que de l'eau. De moi je tiens qu'il n'est pas « plus difficile qu'un fleuve passe par la mer sans saler, que de « demeurer en la cour sans y apprendre et sans y pratiquer des « mœurs corrompues : il a pourtant vécu au milieu des vices « avec de très-grandes vertus. Il ne touchoit la terre que des « pieds , comme la perle se conserve pure et nette au fond de la a mer, ne sortant jamais de sa coquille que pour recevoir sa nour- « riture de la rosée du ciel... Il employoit le temps qui lui restoit « pour son plaisir à Foraison , et à lecture de bons livres par où il . « s'estoit acquis la connoissanœ de trois sciences : les mathématia ques , r éloquence et la grâce de bien exprimer ses belles pensées « en françois , en allemand , en italien , en espagnol ; enfin la théo-

a logie morale 9 qui nous enseigne les règles de bien établir la con- « science.... Cestoit la douceur et la patience même.... U a bastià a ses despens les monastères des pères capucins et des minimes de «Nantes, desquels il avoit reçu plusieurs faveurs signalées , et a nommément mademoiselle sa fille, qu'il obtint par T intercession « de saint François d'Assises. U n'a pas peu obligé la Bretagne d'y <c avoir planté ces deux pépinières de piété et de sainteté.... Je dis « le duc de Mercœur un des remparts de la chrestienté , un des pro- « tecteurs de la foi , le guidon du crucifix ! »

Tel fut Mercœur. Mais M. de Voltaire , dans sa Henriade, poème très-monarchique , dit-on , n'a point donné au guidon du crucifix les louanges que lui prodigue saint François de Sales : de là la sévérité des historiographes de cour envers Emmanuel de Lorraine. Le Béarnais se montra beaucoup plus généreux : il fit célébrer à Paris et à Nantes un magnifique service pour le repos de l'âme du chef des ligueurs bretons , race dont il savait , lui politique , respecter les croyances inébranlables et le dévouement antique.

U paraît que parmi les grands officiers du monarque plusieurs rendaient aussi pleine justice à Messieurs du parlement de Rennes. Voici l'anecdote curieuse que nous lisons dans les mémoires du chanoine Moreau , écrits dans la première moitié du règne de Henri IV.

« Pendant que le roi séjoumoit à Rennes , le seigneur de C3iiu vemy, ayant en surnom Hurault, chancelier de France, y décéda, « et en sa place le roi établit le sieur de Bellièvre , ancien conseiller t d' estât, qui avoit fait de bons et grands services à Sa Majesté et « à ses devanciers rois , lequel étant informé que quelques-uns des « plus éminents de la cour et du parlement de Rennes, pendant la « guerre, découvroient les affaires et desseins de Bretagne au seia gneur duc de Mercœur, quand ils le vinrent saluer, on dit qu'il « usa de ces termes hauts : — Défaites-vous de vos États , je vous « le permets , car je ne veux plus me servir de vous. — Ce qui mit « partie de ces Messieurs du parlement , qui étoient les coupables, « en grand étonnement , qui ne croyoient pas leurs ruses décou- « vertes. Cependant ils fiirent tant par leurs sollicitations qu'ils de-

« menrèrent , avec bien de la peine, à part l'entremise des personnes « qui pou voient le plus, auprès du roi *. »

On voit que le royalùme parlementaire était loin de mériter les louanges qu'on lui a prodiguées de nos jours. Tandis que gentilshommes , bourgeois , paysans versaient leur sang pour la défense de leur foi au milieu des bruyères de FArmorique, la basoche rennaise , tout en fulminant des arrêts contre les ennemis de Henri de Navarre, tenait le duc*de Mercœur au courant de tous les projets du parti royaliste. Notre célèbre Bertrand d'Argentré, qui avait beaucoup pratiqué ces hommes tout remplis de form^alitez et sophistiqueries , disait que « ces juges irrévérents, entrez par mar- « chandée en leur estât , prestent la main à l'exécution de toutes <c mauvaises intentions des parties , pour en faire profit, et comme « ils sont entrez marchands ils y demeurent de mesme. »

Ces reproches sanglants ne pouvaient sans doute s'adresser qu'à un petit nombre de magistrats étrangers, pour la plupart, au pays' ;

* Nous avons vu avec surprise M. du Mesmeur , l'éditeur des Mémoires du chanoine Moreau, emboucher la trompette épique en faveur de la fraction du parlement de Bretagne qui se montra hostile à la Ligue. En Bretagne , le parti de la sainte union, dont faisait partie Timmense majorité des nobles, paysans et bourgeois, combattait non-seulement pour la défense de la foi menacée , mais encore pour la nationalité bretonne. Le Béarnais devait-il être pladé au-dessus de cea.deux grandes choses? Nos pères ont pensé le contraire : ce n'est pas moi, certes, qui voudrais blâmer leur conduite. Catholiques , ils croyaient que la foi est le premier et le plus sacré des intérêts pour les nations ; Bretons, ils ne voulaient pas renverser un droit public qui régissait T Europe depuis tant de siècles. Tout homme vraiment dévoué à la religion et à la liberté devrait bénir la mémoire de ces vaillants champions de TËglise catholique , apostolique et romaine. Mais non : l'outrage leur a été prodigué et par l'école révolutionnaire , dont la haine contre le catholicisme l'emporte sur celle même qu'elle professe contre les rois, et par l'école absolutiste, qui, à son insu, sacrifie trop souvent le principe religieux à ce qu'elle appelle, par un abus de mots, sa foi politique *.

* Le parlement de Bretagne établi par Henri II se composait de nationaux et d'un certain nombre de magistrats étrangers au pays. Nous prouverons , dans un autre ouvrage, que l'indépendance de ces derniers était loin d'être aussi complète que celle des magistrats bretons.

* Let vrais cliréticDS ne devraient jamais faire usa{;e de ces mots : foi politique, religion de la patrie, de Tari, etc. Ces abus de mois sont plus fâcheux que ne le suppose le vulgaire. Est-ce qu'il ne suffirait pas de dire : mes convictions politiques, mon amour , mon dévouement pour le pays , etc. ?

3â0 ÉPIL06U1.

mais ils prouvent que le vieil esprit des légistes de Philippe-le-Bel et de Louis XI, esprit tout opposé à celui de T Église et de la die* Valérie , était encore vivant, même dans T Armorique , sous le règne de Henri IV. Pour l'honneur de notre pays, nous voulons croire que le souffle des tempêtes révolutionnaires a balayé complètement ces mauvaises traditions du palais au seizième siècle \

La Bretagne jouit d'un repos iHX)fond durant tout le règne de Henri IV. Mais en 1 632 , le vieil esprit d'indépendance bretonne se réveilla tout à coup. Prenant pour prétexte des retards de payement dans les gages dus aux officiers de la chambre des comptes et du parlement» messieurs du conseil du roi avaient fait rendre une ordonnance portant levée des fouages pour Tannée 1632-1633. Cette mesure insolite souleva au sein des Etats la plus énergique opposition. Les plaintes furent si vives, le blâme si général, que le prince de Coudé, qui présidait l'assemblée, s'empressa de déclarer que Vmtention du roi n'avait jamais été de porter la moindre atteinte aux privilèges de la province , muis tout simplement d'éviter un retard de payement préjudiciable au service de Sa Majesté. Les États parurent se contenter de cette explication , et ne jugèrent pas à propos de mentionner l'incident dans leurs remontrances; mais, pour prévenir de semblables abus, ils supplièrent le roi d'ordonner que désormais nul édit ne serait exécuté en Bretagne sans avoir été préalablement visé et consenti par eux.

Voici quelle fut la réponse du conseil d'État du roi à cette supplique :

<c Sa Majesté veut que , conformément aux privilèges accordés « de toui temps à la Bretagne et à Védit de \ 579, aucune ortlona nonce pour la levée extraordinaire de deniers ou autres inno-- « vations à l'état dudit pays ne se puisse faire à V avenir qu'il n'en a ait été communiqué avec les États dudit pays en leurs assem- « blées. »

Il y eut encore, même après la publication de cet édit, d'assez vives explications échangées entre nos seigneurs des États et les

^ Le chancelier Bacon avait hérité de ces traditions. On sait jusqu'où descendit ce grand philosophe.

gens du roi. Ces mois jyiHviUges accordés de tout temps sonnaient mal aux oreilles des membres de la noblesse. Plusieurs s'en plaignirent vertement, déclarant hautement que les droits de la nation bretonne ne dérivoient pas de privilèges octroyés , et que la constitution du pays, dont la base étoit V aristocratie ^ et non le despotisme d'un seul, avoit précédé la puissance des ducs et des rois, laquelle puissance^ ajoutaient-ils, s' étoit accrue par concession et très-souvent par u»urpation^.

Cest ainsi que parlaient aux rois de France, à Tépoque de leur toute-puissance, ces gentilshommes de Bretagne qui, pour emprunter le langage d'un magistrat de notre temps , ne voulurent jamais quitter leurs manoirs et se faire courtisans, alors même que « toute la noblesse française se pressait autour du grand roi « dans les galeries de Versailles. »

L'orgueil et la puissance de Louis XIY eurent aussi à lutter contre Tesprit d'indépendance des Bretons. Pendant les guerres ruineuses de la France contre une partie de l'Europe, deux impôts avaient été établis en Bretagne sans le consentement des États : F un sur le timbre , l'autre sur le tabac. Cette mesure arbitraire occasionna une sédition générale dont le signal partit de Nantes. Sept mille paysans marchèrent sur Fougères et sur Rennes, et incendièrent les nouveaux bureaux de perception. Dans celte dernière ville, le duc de Chaulnes, ayant voulu dissiper l'émeute, fut repoussé à coups de pierres et insulté de la manière la plus grave. L'exaspération en vint à ce point, dans le peuple, que le gouvernement, craignant que la révolte ne se propageât dans toute la Bretagne et n'y réveillât d'anciens souvenirs d'indépendance , fit marcher six mille hommes de troupes d'élite pour étouffer la rébellion. L'Armorique fut traitée en pays conquis : le fait est attesté par madame de Sévigné , dont le dévouement au grand roi n'est point suspect, et qui était , comme on sait, l'amie de M. de Lavardin, lieutenant du duc de Chaulnes :

a On a fait une taxe de cent mille écus sur les bourgeois ; et si

» Voy. Noies 'pour servir à rhist. de Bretagne de D. Morice (Portefeuille des Blancs- Manteaux, Bibl. du Roi).

TOM. II. il

3ââ ÉPILOGUE.

« OQ ne trouve pas cette somme dans les vingt-quatre heures, elle a sera doublée et exigée par les soldats. On a chassé et banni toute « une grande rue » et défendu de les recueillir sous peine de la vie; « de sorte qu'on voyoit tous ces misérables, femmes accouchées, « vieillards, enfants, errer en pleurs» au sortir de cette ville, sans « savoir où aller, sans avoir de nourriture ni de quoi ae coucher. « On a roué un violon qui avoit commencé la danse et la pillerie « du papier timbré , il a été écarielé après sa mort y et les quatre <K quartiers exposés aux qtiatre coins de la ville. . . Nos pauvres Basce Bretons s'attroupent, quarante, cinquante par les champs et dite sent meâ culpâ : c'est le seul mot de francois qu'ils sachent... «( On ne laisse pas de les pendre; ils demandent à boire et du ta* a bac , et qu'on les dépèche , et de Garon pas un mot. . . La penderie «i me paroit maintenant un rafraîchissement : j'ai une tout autre « idée de la justice depuis que je suis en ce pays ; vos galériens me tt paroissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du (( monde pour mener une vie douce! Nous vous en avons bien ence voyé par centaines : ceux qui sont demeurés là sont plus mala heureux que ceux*là... je prends part à la tristesse et à la déso- « lation de toute la province... les troupes viennent de tous côtés; « elles vivent , ma foi , comme en un pays de conquête , nonobstant « noi/re bon maria^ avec Charles FUI et Louis XIL Cest une « chose pitoyable que Xétonnement et la douleur des Bretons^ qui « n'en avoient point vu depuis les guerres du comte de Montfort et <c de Charles de Blois : ce sont des larmes et des désolations ! »

Ah ! quand le grand roi , du haut de son absolutisme semipaïen , foulait ainsi aux pieds les droits les plus sacrés d'un peujde dont les ancêtres avaient tant de fois sauvé le royaume de France, quels n'eussent pas été sa stupeur et son désespoir si. Dieu déchirant tout à coup pour lui le voile de F a venir , il avait pu voir les fils de FÂrmorique donnant le signal du grand mouvement de 1789, et, plus tard, les petits-Cls des victimes de 4676 rougissant de leur sang héroïque les champs de bataille de la Vendée et les plages du Morbihan !

L'Armorique devait être encore, sous la minorité de Louis XV, le

théfttre d'événements non moins douloureux que ceux dont nous venons de faire le récit.

Tout le monde sait que Philippe d'Orléans, après avoir rompu d'abord avec la politique du grand siècle» n'avait pas tardé à abandonner les idées parlementaires et les théories de Fénelon , pour s'emparer de la direction suprême et absolue du pouvoir. Un tel revirement ne pouvait manquer de donner naissance à de graves événements. Le parlement de Paris, qui, depuis la Fronde, avait vu son autorité décroître incessamment, avait embrassé avec ardeur le parti du duc d'Orléans, non-seulement pour reconquérir mais en-* core pour accroître sa puissance. Les amis du régent avaient reçu Tordre de prodiguer les promesses à la magistrature : « les affaires ecclésiastiques aussi bien que les affaires civiles seraient désormais déférées à la cour du parlement; rien ne se ferait que par elle; la plupart des membres du conseil de régence seraient choisis parmi les parlementaires; on révoquerait la constitution Unigmitus; on livrerait les jésuites aux jansénistes ; enfin le parlement aurait toute faculté de remontrances, et le prince reconnaîtrait sa suprême décision. » Ces magnifiques promesses avaient entraîné tous les suffrages. On peut juger d'après cela de la foreur de messieurs du parlement lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils avaient été pris pour jouets par le régent. Toute la magistrature des provinces partagea bientôt ces ressentiments. Les mœurs infâmes du duc d*Or* léans» tolérées à Paris, excitaient au loin un dégoût profond, Menacés dans leurs privilèges, les pays d'États n'attendaient qu'une occasion favorable pour lever le drapeau de la rébellion. Ce fui, comme toujours , la vieille province celtique qui la première tira l'épée du fourreau. Depuis la mort du grand roi , la Bretagne avait fait d'immenses sacrifices : elle avait accordé trois millions de livres pour don de joyeux avènement, quoiqu'elle fût endettée de près de trente-six millions. Les trois ordres n'étaient donc rien moins que disposés à accueillir de nouvelles demandes d'argent. C'est dans ces circonstances que le duc de Montesquieu reçut mission de deman* der aux États réunis à Vannes le vote par acclamation d'un million de livres à titre de don gratuit. Ce don avait été rendu obligatoire

par Louis XIV, mais la noblesse bretonne avait toujours protesté contre celte obligation. En 1717, Montesquiou ayant reçu Fordre formel de réclamer comme un droit ce que de tout temps en Bretagne on avait considéré comme un acte de pure courtoisie, le président de la noblesse, aux États de Vannes, déclara, séance tenante, que la demande du don gratuit, faite impérieusement par le représentant du roi de France, était une atteinte portée aux privilèges du pays, et, à cette occasion, il donna lecture des contrats de mariage de la duchesse Anne avec Charles YIII et Louis XIL Cette lecture fut accueillie par des applaudissements unanimes. Les trois ordres répondirent aux injonctions de Montesquiou, que les Bretons étaient des sujets dévoués au roi; qu'en toute circonstance ils avaient feit leurs efforts pour donner à la royauté des marques éclatantes de leur zèle, mais qu'ils n'accorderaient le don gratuit qu'après avoir consulté l'état de leurs fonds, comme c'était leur devoir.

Le maréchal de Montesquiou , avec la morgue hautaine des courtisans du dix-huitième siècle , insista , et fit même quelques menaces : rien ne put ébranler la fermeté des États.

Au premier symptôme de cette résistance , le régent , qui , par un long détour, était arrivé à un despotisme plus absolu peut-être que celui de Louis XIV lui-même , ordonna la dissolution des États de Bretagne et la levée des subsides au nom du roi. Ce mépris des privilèges garantis à la province, ce despotisme brutal remua profondément le pays. La noblesse, réunie à Dinan , adressa une plainte au conseil de régence. Voici cette requête respectueuse dans la forme, mais qui, au fond, indiquait une résolution inébranlable de résister à l'arbitraire :

a Sire, disait M. de Blossac, votre parlement et tous les ordres de « votre État s'étoient persuadé que votre heureux avènement à la <fL couronne rendroit à la France le calme si désiré : cependant les « armes dont nous sommes environnés de toutes parts nous avertis- « sent de notre disgrâce; ces armes, qui sembloient n'être destinées « que pour concourir avec nous à maintenir la gloire de votre règne, a se tournent , par la plus fatale méprise , contre la plus fidèle des a provinces... Nos ennemis se sont servis du prétexte du prétendu

« refus du don gratuit pour nous déclarer rebelles, comme si un délai « de vingt- quatre heures pouvoit nuire à celte discussion; ils sa- « voient cependant que Tobjet de Votre Majesté n*étoit pas de nous a épuiser 9 mais d'accorder notre zèle avec notre pouvoir. L'exem- « pie de Votre Majesté, si exacte à payer ses dettes, sembloit nous « prescrire l'obligation de satisfaire aux nôtres, afin de rétablir nos « forces et pour que Votre Majesté pût trouver de nouvelles res- « sources : la justice et votre intérêt sembloient lui permettre ce « que la politique a quelquefois toléré. Voilà le grand crime de vos « sujets : nous sommes dignes de la protection du souverain , car, « obéissance , fidélité , rien ne nous manque. Malgré cela, si on en « croit nos ennemis , on doit nous punir comme des rebelles , et a faire tout le contraire des Romains , qui laissoient les nations « subjuguées dans la forme a/ncienne de leur gouvernement. Un roi « ne peut trop imiter le Roi des rois, qui ne rompit jamais le traité (( qu'il avoit fait avec son peuple tant qu'il demeura soumis à ses « lois et qu'il n'implora pas le secours des rois étrangers. »

Le parlement de Bretagne , dont la majorité était toujours indépendante, joignit ses remontrances à celles des États. « La dissolu- « tion des États, osa-t-il dire, porte atteinte au traité d'union qui a « donné la Bretagne à la France. * »

La noble fermeté de la province eut en France un immense retentissement : « r admire les Bretons, écrivait madame de Maintenon à la duchesse du Maine. Toute la sagesse des Français seraitelle dans cette province-là"? »

^ Dans une circulaire adressée au parlement de Paris , pour le féliciter sur sa ferme et bonne opposition, messieurs du parlement de Bretagne proposaient à leurs collègues un acte d'union comme aux époques de la Ligue et de la Fronde (voy. à l'Appendice). Ainsi , le même corps qui avait fait pendre les ligueurs armés pour la défense de la foi menacée par un roi hérétique , trouvait tout naturel qu'on prit les armes contre le roi très-chrétien afin de reconquérir l'aulorité de messieurs du parlement. On ne saurait croire combien peu solide a été , dans tous les temps , le dévouement des parlementaires. 11 n'y a que les hommes vraiment indépendants qui sachent rester fidèles à leurs doctrines.

> Correspondance de madame de Maintenon avec la duchesse du Maine, 47 janvier 17< 8.

396 ÉF1L06DB.

Il paraît que cette sagesse était bien criminelle aax yeux du fanfaron de vices qui gouvernait alors la France, car il dirigea de nou-' velles troupes vers F Ârmorique. Trente mille soldats furent échelonnés de Nantes jusqu'à Rennes et Dinan, Cette mesure porta jusqu'à Texaspération T irritation de la noblesse bretonne. Ces hommes de fer» qui avaient résisté en face au despotisme austère de Louis-le-' Grand , pouvaient-ils courber la tète sous le joug du prince dissolu qui , entouré de roués et de malti^sses, appuyé sur Finfàme Dubois, brisait le pacte de famille et livrait la France à F Angleterre? Un remède violent n'était-il pas devenu nécessaire?

Le salon delà duchesse du Maine, à Sceaux, était, à cette époque» le rendez-vous de tous les mécontents de Paris et des provinces. Un sentiment de commun intérêt avait rapproché la princesse et le roi Philippe Y. On sait que, dès le temps de la guerre de succession, le duc d'Orléans avait fait tous ses efforts pour s'emparer de la couronne d'Espagne ; c'est même à l'occasion de ces intrigues que l'abbé Dubois était parvenu à s'emparer de toute la confiance du prince. Ce dernier, à la mort de Louis XIV, avait combattu, autant qu'il était en lui, l'influence de Philippe Y, qui, de son côté, faisait tous ses efforts pour conquérir, par les états-généraux , les droits qu'il se croyait à la régence. Le prince de Cellamare, ambassadeur de la cour d'Espagne à Paris , ne cessait de travailler les esprits en faveur des projets de son souverain. A peine eut-il connaissance du traité de la quadruple alliance conclu entre la France , l'Angleterre, la Hollande et l'empereur, qu'il résolut de pousser les mécontents à une prise d'armes contre le gouvernement du régent. Yoici quel était le plan du hardi diplomate. La noblesse des provinces se soulèverait en masse et se prononcerait en faveur de Philippe Y ; une protestation serait signée pour appeler à la régence le petit-fils de Louis XI Y, à l'exclusion du duc d'Orléans, et les états-généraux, convoqués conformément à la loi fondamentale, décideraient, comme assemblée nationale, la question de gouvernement et de succession. C'était , comme on voit, une réminiscence de la Ligue, le développement pur et simple de la pensée de Philippe II. Le président de Mesmes répondait du concours du parlement de Paris; le cardinal

ÉPILOOUK. 3â7

de Polignac promettait celui du clergé, fort animé alors à cause de la bulle UnigenUus; enfin le comte de Laval se chargeait de faire lever la noblesse des provinces : tout était donc prêt. L'ambassadeur d'Espagne ne doutait pas de la réussite d'une affaire menée avec tant d'habileté et de discrétion.

Cependant des renseignements étaient arrivés de différents côtés : l'Angleterre et la Hollande ayant été averties qu'un complot se tramait contre le régent et contre le traité de la quadruple alliance, le comte de Stair communiqua au duc d'Orléans une dépèche de lord Stanbope, dans laquelle on signalait à l'attention de l'abbé Dubois, secrét^re d'État des affaires étrangères, des t^tatives criminelles dans lesquelles se trouvaient compromis le duc et la duchesse du Maine. « Le but de ce complot, disait la note, est de renverser le régent et de revenir à l'andenne politique. » Dans le même temps, l'intendant de Bretagne annonçait au gouvernement que des émissaires espagnols parcouraient la province, appelant les populations à la li* berté) comme aux jours de la Ligue '. Maître de tous les secrets de la conspiration, grâce à l'infidélité d'un copiste employé par l'ambassa* deur d'Espagne, Dubois néanmoins n'osait agir. Mais il finit par céder aux instances de l'Angleterre qui avait un puissant intérêt à entraîner la France dans une guerre contre l'Espagne : il prit la résolution extrême de faire arrêter l'un des courriers de Cellamare, en même temps que des agents de police fouilleraient l'hôtel du prince. En effet , l'abbé Portocarrero et le marquis de Monteleone , secrétaires de l'ambassade espagnole, furent arrêtés à Poitiers. Pendant ce temps , le secrétaire d'État des affaires étrangères et celui de la guerre se rendaient en personne à l'hôtel de l'ambassadeur d'fis-^ pagne et y faisaient faire les plus minutieuses perquisitions, malgré les protestations de Cellamare qui invoquait le droit des gens si outrageusement violé dans sa personne.

Les papiers saisis renfermaient des plans , des projets , des avis; mais, à la grande confusion de Dubois, il ne s'y trouvait pas un seul document qui pût servir de base à une poursuite. Le régent était

« Rapport de n&teadant.

au désespoir : quand ua pouvoir s'est fondé sur F existence d'un complot pour recourir à quelque mesure extrême , force lui est de chercher, d' inventer même une justification. C'est ce que fit le conseil de régence. Les hommes qui en faisaient partie, n'ignorant pas la haine et le mépris qu'ils excitaient parmi la noblesse des provinces, saisirent avec empressement l'occasion de se venger de leurs ennemis , tout en consolidant leur pouvoir ébranlé. Le duc du Maine fut arrêté et conduit au château de Dourlens, la princesse enfermée à Dijon. Le comte de Laval, le marquis de Pompadour, et plus de trois cents gentilshommes et hommes de lettres, ennemis du régent et de Dubois , furent jetés à la Bastille. On publia une foule de mémoires pour établir la culpabilité des conspirateurs. Toutefois , malgré les réclamations de l'opinion publique, on n'osa pas demander une poursuite solennelle devant le parlement. Le régent et son complice n'ignoraient pas que le complot en luimême ne pouvait être prouvé, qu'il y avait eu des projets, des mécontentements , mais nullement une conspiration dans le sens politique et judiciaire de ce mot. Ils se bornèrent donc à acbetar les aveux de quelques misérables ou de quelques âmes faibles qui ne pouvaient se résigner à la vie d'un cachot. On fit tout au monde pour avilir les accusés : politique honteuse, mais qui presque toujours est couronnée d'un plein succès. La duchesse du Maine, si ficre, si méprisante pour le régent, descendit jusqu'à s'avouer coupable afin d'obtenir sa liberté. Philippe d'Orléans, devenu maître du pouvoir absolu , se drapa en souverain magnanime , et eut l'air de tendre la main à ses anciens ennemis. Quanta l'Angleterre, l'alliée intéressée du prince français , elle triomphait : la barrière des Pyrénées était enfin rétablie; Philippe Y allait avoir à combattre les vaillantes troupes qui l'avaient placé sur le trône des Espagnes.

Cependant, tandis qu'à Paris les gentilshommes de cour, les poètes , les baladins de salon , se courbaient lâchement sous le joug du régent et de l'abbé Dubois, en province, où régnaient encore la religion et l'honneur chevaleresque , cette vertu sociale éclose au moyen âge sous l'inspiration de la foi catholique, en province, disons^nous, on protestait contre l'abaissement des États, contre la

ruine de la noblesse et contre Finfamie de cette cour qui jetait la France, dégradée par la débauche, sous les pieds de F Angleterre son éternelle ennemie. La Bretagne se faisait surtout remarquer par Ténergie de ses plaintes. Cette vieille province comptait» au commencement du dix-huitième siècle, trente-cinq mille gentilshommes qui votaient tous aux États', encore bien que la majeure partie d'entre eux fussent, en raison de leurs habitudes et de leur pauvreté, de véritables paysans. Cétait une race à part, nous Tavons déjà dit, que ces petits propriétaires qui s'en venaient à Rennes ou à Vannes vêtus du justaucorps de leur bisaïeul , et portant au côté la vieille rapière avec laquelle leurs ancêtres avaient combattu l'Anglais, sousDuguesclin ou sous Clisson. Tous ces gentilshommes ruraux, esclaves de la religion et du devoir, avaient en horreur les vices et Tabsolatisme qui régnaient à la cour de France. Qu'on se figure leur indignation lorsque Tune des créatures du régent y le maréchal de Montesquieu, leur vint notifier avec hauteur qu'aucune assemblée politique n'aurait lieu à l'avenir sans l'autorisation du roi ! Un cri d'insurrection se fit entendre aussitôt des bords de la Loire aux grèves de Saint-Malo. Une fédération générale s'organisa : tout gentilhomme dnt y prendre part, sous peine de se voir dépouiller de ses armes , de son titre et de sa nationalité. Des commissaires reçurent la mission de visiter les manoirs pour y faire connaître l'acte fédératif. Pendant ce temps» les chefs de la fédération discutaient le plan de Fentreprise qu'ils voulaient tenter. Les États devaient se constitaer et déclarer que, l'acte d'union ayant été indignement violé, la Bretagne rentrait dans la plénitude de son indépendance. Les paysans , classe dévouée aux gentilshommes qui partageaient leurs travaux et soulageaient leur misère, seraient appelés à prendre part à la lutte. Les villes étaient en partie dévouées au gouvernement; mais on avait pour soi les châteaux et les campagnes : on s'y cantonnerait jusqu'à ce qu'une occasion favorable s'offrît de prendre Foffensive. — Telles étaient les dispositions arrêtées par le conseil national : mais tous les chefs

> Rapport de Tintendant de Bretagne en 4749.

n'étaient pas parfaitement d'accord. Il y avait, comme toujours, parmi la hante noblesse , des jalousies et des amours-propres intraitables. Il fallut que le parlement intervint. Il fit tous ses efforts pour régulariser la sédition : les milices furent organisées par paroisse; rassemblée générale de la noblesse fut sommée de s'expliquer sur la question de savoir si des rapports directs ne seraient pas établis avec Philippe Y et le cabinet de Madrid. Il faut savoir que les Bretons, depuis Charles de Blois, avaient toujours entretenu des relations de bonne amitié avec le peuple espagnol : il existait entre ces deux nations, profondément catholiques toutes les deux, de vives sympathies, car elles avaient, à toutes les époques, combattu avec le même héroïsme pour la défense de leur foi, de leurs privilèges et de leur indépendance. L'Espagnol saint Vincent Fenrier, vivement frappé des rapports de caractère qui existaient entre les Armoricains et les Celtibères de son pays, était venu, au quinzième siècle, resserrer encore les liens qui unissaient les deux peuples '. Pendant la Ligue ces souvenirs de confraternité se réveillèrent, et les champs de bataille de la Gomouailles furent plus d'une fois témoins, à cette époque, de hauts faits dignes des plus beaux jours de la chevalerie castillane \ On concevra facilement , d'après cela , que le cardinal Albéroni se soit empressé d'accueillir les ouvertures qui lui étaient faites par les représentants de la noblesse de Bretagne. Nous ferons connaître un jour la curieuse correspondance qui s'établit alors entre le cabinet de San-Lorenzo et le conseil de Bretagne \ Nous devons nous borner ici à constater le fait principal qui ressort de l'ensemble de ces documents, savoir : que les Bretons, décidés à rétablir l'indépendance du duché telle qu'elle existait avant l'union à la France, réclamaient les secours de Philippe V, en se plaçant sous la protection du roi catholique, ainsi que l'avaient fait leurs ancêtres sous le règne de Philippe II.

* Voyez, dans les Bollandistes, la Vie de saint Vincent Ferrier.

* Voyez , dans le chanoine Moreau , le récit véritablement épique du siège de Crozon.

> Ces pièces trouveront leur place dans une HUioire de la province et des états de Bretagne que nous nous proposons d'écrire.

Cette correspondance entre la Bretagne et F Espagne se poursuivait par r entremise de quelques gentilshommes bretons qui passaient incessamment de France en Espagne. Ce fait nous est appris par une dépèche du duc de Saint- Aignan au conseil de régence. L'ambassadeur avertissait son gouvernement qu'on voyait à Madrid plusieurs gentilshommes bretons dont le costume» Tair grave et la piété profonde excitaient dans le peuple une vive sympathie; que ces gentilshommes, parfaitement accueillis par le cardinal Albéroni, avaient été présentés à Philippe V, et qu'il paraissait certain que les Bretons seraient bientôt appuyés par une flotte espagnole prête à sortir des ports de Cadix et du Passage '.

A la première nouvelle de ces projets d'insurrection , le régent dirigea vingt mille hommes sur la Bretagne. On les organisa en colonnes mobiles , qui eurent mission de battre tout le pays. Les dragons qui avaient si énergiquement secondé le gouverneur du Languedoc , lors de la révolte des Cévennes , furent envoyés dans r Armorique pour traquer au fond des bois les bandes que devrait disperser l'infanterie française. Les dragonnades étaient, à cette époque, rangées par les politiques au nombre des moyens de gaurvernement les plus héroiques : elles parurent néanmoins insuffisantes pour la Bretagne. La hache du bourreau vint en aide au sabre des cavaliers des Cévennes. D'après les ordres exprès du régent, il fut établi une cour martiale pour poursuivre et condamner les Bretons rebelles. Cette mesure était de nature à soulever toute l' Ar-^ morique, mais M. d'Argenson en démontra victorieusement la nécessité à l'abbé Dubois. « Pouvait-on, en eflFet, espérer des condamnations de la part du parlement de Rennes , dont la plupart des membres étaient les complices des révoltés? Et comment évoquer la cause aux parlements voisins , lorsque le même esprit de résistance animait toutes les cours du royaume, indignées qu'elles étaient d'avoir été trompées par le régent? » La justice prévotale ouvrit donc ses séances à Rennes.

Cependant le tocsin avait sonné dans les campagnes; les paysans

* Dépêche de M. de Saint-AignaD, 4749.

bas-brclOQS, race batailleuse et enlhou$iasle, accouraient se ranger sous la bannière des fils des anciens chrétiens du pays. Les femmes, les jeunes fiUes étaient en prières dans toutes les églises et dans tous les oratoires de T Armorique. Gomme au temps des anciens Bretons, des feux se répondaient sur toutes les montagnes ' , et de distance en distance se faisaient entendre des cris imitant celui du chathuant '. A F exception de la haute bourgeoisie de Rennes, composée en grande partie d'étrangers, la Bretagne entière se préparait à prendre part à la lutte. Elle croyait le succès assuré. Mais parmi les gentilshommes armés pour reconquérir F indépendance du pays, il se rencontra quelques inf&mes auxquels les familiers du régent avaient inoculé leurs vices et qui vendirent leurs frères au maréchal de Montesquieu. Informé de tous les plans des conjurés par la dame de Keroulas , Montesquieu dissipa fecilement les premières bandes qui osèrent F attaquer. Les dragons, instruits des retraites les plus secrètes des Bretons, tombaient sur eux à F improviste et les taillaient en pièces. Les troupes royales brûlaient tous les villages qu'elles rencontraient sur leur passage. La résistance n'était plus possible : les bandes cachèrent donc leurs armes et se dispersèrent. Grâce au dévouement de leurs vassaux, une grande partie des chefs nationaux put gagner les côtes et s'embarquer pour F Espagne. Là , ces pauvres exilés, en proie à une mortelle nostalgie, passaient de longs jours à pleurer sur la patrie absente. On les rencontrait dans les églises de Madrid, pâles, défaits, portant sur le visage^ toutes les traces de cette maladie cruelle qui souvent dépeuple les armées, et qui excite presque toujours une pitié profonde dans les cœurs même les plus endurcis. « l'ai vu, écrivait de Mate drid le maréchal de Tessé , en \ 724 , j'ai vu de pauvres Bretons « d* unefigureàfaire croire qu'ilsne feront plus révolter la B^etagne^»

* 11 existe en Bretagne , comme dans le pays de Galles , des paroisses appelées Brengolo. Ce mot, dHCamden, signifle montagne , tertre de lumière. Cest sur ces colliDCs qu'on allumait les feux qui servaient de signaux. — Brefij colline , tertre ; yoUy^ lumièro.

' Waltcr Scott, dans son Histoire d'Ecosse, nous apprend que les Écossais, dans leurs guerres nationales, s'appelaient aussi en imitant le cri des chats-huants.

> Le maréchal de Tessé, lettre au duc de Bourbon, 6 mars 4724.

Peûdantque ces nobles enfants de rArmorique mouraient ainsi sur la terre étrangère , des échafauds se dressaient sur les places publiques de Nantes. Les juges choisis par le régent procédèrent contre les accusés avec une infâme duplicité : on sollicita , on obtint des aveux, en trompant, par de fausses promesses, les proches parents des malheureux prisonniers. Ce fut ainsi que quatre gentilshommes bretons , livrés par leurs amis les plus chers, furent jetés dans les prisons de Nantes, d'où ils ne sortirent plus que pour être livrés aux mains du bourreau.

M. de Vastain, procureur-général, et Fun des affidés les plus dévoués de Philippe d'Orléans, prononça le discours d'ouverture de la chambre royale. Ce réquisitoire de courtisan sans entrailles se terminait par les paroles suivantes : a Vous allez, messieurs , faire '( la justice dans cette province; et, en même temps que vous ré- « pandrez le trouble et la terreur parmi quelques gentilshommes « séditieux et rebelles, vous assurerez le repos et la tranquillité des « peuples, dont, grâce au ciel, la fidélité est sans atteinte et à cou- « vert de toute suspicion. »

Ce langage excita de sourdes rumeurs dans l'ancienne capitale du duc de Mercœur. Le peuple, indigné aussi de la partialité du président de la chambre martiale , qui était Savoyard , criait sur les places publiques qu'on n'avait pas pu trouver un Français assez vil pour remplir l'office infâme qu'avait accepté M. de Châteauneuf- Castaignières. Ce dernier n'en fut que plus acharné contre les infortunés prisonniers.

Cependant la chambre royale avait terminé sa longue instruction dirigée contre cent quarante-huit gentilshommes ou paysans. La justice, malgré tous ses efforts, n'avait pu mettre la main que sur quatre accusés : c'étaient le sieur de Guer, marquis de Pontcalec, M. de Montlouis, le sire de Talhouët et le chevalier du Couédic. Les débats furent très-longs : la sentence, prononcée à quatre heures du soir, n'était pas encore connue du public, lorsque , à la nuit tombante, on vit le grand-prévôt de Naùtes se diriger vers le couvent des Carmes, d'oîi il ramena quatre religieux. Tout fut alors révélé. On apprit bientôt avec stupeur que, dans la

crainte d'un mouvcmeat populaire» là cour avait doané Tordre d'exécuter immédiatement l'arrêt rendu. En effet, à cinq heures, les religieux furent introduits auprès des condamnés. A leur vue, le marquis dePontcalec, désignant du doigt M. de Talhouët qui s'était agenouillé sur les dalles de la prison, s'écria: — Ah! mes pères, voici l'homme le plus honnête de ce pays, et ils l'ont condamné à mort! — N'a-t-on pas condamné aussi votre maître et le mien? répondit le père Nicolas. Talhouët leva les yeux au ciel en entendant ces mots. Mais Pontcalec, s' animant de plus en plus, ajouta d'une voix vibrante : « Quelle horrible injustice! lier les mains à des « gentilshommes! cela ne se.devait pas faire... et nous voilà cou- (( damnés à mort sans jamais avoir tiré i'épée ni un coup de pisto- (( let contre l'État!... Voilà donc cette royale chambre qui devait, (( disait-on , agir contre nous avec tant de douceur ! Quelle in- « famie! que de fois ils m'ont dit : a Pontcalec, parle; dis tout ce « qit£ tu sais; &est le moyen de n'avoir point de mal; j'ai fait tout ik ce qu'ils m'ont demandé, et ils ne font pas ce qu'ils m'ont pro- « mis... On me disait dimanche que M. de Mianne avait entre ses « mains la grâce de M. de Montlouis. . . sommes-nous donc les quatre « victimes, pendant qu'on épargne de plus coupables que nous 1 »

Quelques paroles du père Nicolas apaisèrent M. de Pontcalec. Quant à MM. du Ck)uëdic, de Montlouis et de Talhouët, ils étaient agenouillés aux pieds de leurs confesseurs et écoutaient pieusement les exhortations des bons pères.

Les confessions terminées : « mon père! s'écria Talhouët, que « votre sainte volonté soit faite!... Ce n'est pas la mort qui m'efik fraie , c'est le délaissement de ma femme désolée , de mes enfants « abandonnés sans ressources.

« — Seigneur, Seigneur, pardonnez-moi , sauvez mon âme, » répétait le pieux du Couëdic.

Les condamnés avaient demandé un délai de vingt-quatre heures pour mettre ordre à leurs affaires temporelles et pour se pré* parer dignement à Télertiité ; leur requête fut rejetée. A neuf heures du soir, à la lueur des torches de résine , les quatre condamnés, entourés d'une triple haie de soldats, furent conduits à la

place dn Bouffay. Pendant le trajet , Talhouët , dont le calme et la douceur ne s'étaient point démentis un seul instant, se pencha vers le père Nicolas et lui dit : « Vous le voyez , mon père , nous nous tt laissons conduire comme des agneaux à la boucherie.

a — C'est en cela , monsieur, répondit le carme , que vous vous (( rendrez plus semblables à Dieu... II pouvait d'une seule parole « renverser et anéantir tous ses ennemis ; mais il crut plus digne « de lui de faire éclater la patience que la force. »

Le peuple avait entendu les paroles de Talhouët : elles se propagèrent de proche en proche , et aussitôt des gémissements et des sanglots attestèrent la pitié générale.

« Voyez, monsieur y dit le père Nicolas à son pénitent, tout le a monde pleure votre sort et on ne plaignait pas celui du fils de « Dieu ! 1»

Un peu avant d'arriver au lieu du supplice, M. de Montlouis aperçut sa femme à une fenêtre : elle avait voulu recevoir les derniers adieux de son mari.... Montlouis leva les yeux vers l'infortunée : a Adieu ! adieu! » lui cria-t-il. — Madame de Montlouis répondit par des cris déchirants, qui furent répétés par la multitude : une inspiration généreuse s'empara un instant du peuple; il se précipita sur les soldats.. . mais la terreur arrêta bientôt le dévouement. La place du Bouffay et les rues avoisinantes étaient encombrées de troupes.

M. de Montlouis, après avoir serré dans ses bras ses nobles amis, monta le premier sur l'échafaud, et, ayant posé sa tête sur le fatal billot, il dit à haute voix : Sancta Maria mater Dei... — Ora pro nobisl répétèrent les voix fermes de du Couëdic et de Talhouët. La hache se leva, et un cri d'horreur apprit aux condamnés que leur compagnon avait cessé de souffrir.

« Ah! messieurs! cria le père Nicolas, il est déjà dans le ciel! »

Comme ces paroles s'achevaient, le bourreau , descendu de l'échafaud, vint se placer devant M. de Talhouët... « Il est prêt», dit le carme. Talhouët, calme jusqu'à la fin, tira lui-même son habit, et, s' adressant au peuple : a Priez pour moi, priez pour mon âme 1 » dit-il d'une voix éclatante.

— « Nous le ferons, nous le ferons! » répondirent dix mille voix ;

et toal le peuple se prosterna. M. de Talhouët se mit alors à genoux : sa tète roula comme il achevait de prononcer : « Jesu! Maria! »

Le père Nicolas n'avait pas quitté Talhouët jusqu'au dernier moment, il fut couvert du sang de son pénitent; mais, sans même y faire attention , il courut vers MM. de Pontcalec et du Gouëdic : « Ah! messieurs, messieurs, que je suis édifié! ah! la belle mort... « jamais je n'en vis de plus chrétienne. .. il est mort en prononçant « le nom adorable de Jésus et de Marie !

(( — Ils étaient tous deux bien honnêtes gens, dit Pontcalec. . Mais (( où trouver au monde un aussi honnête homme que Tétait M. de <t Talhouët?

« — Imitez-le donc, imitez donc sa générosité à souffrir! » s'écria le vieux religieux.

« — Jesu! Maria! credo ! » s'écria du Gouëdic, et il reçut le coup fatal.

Ce fut alors au tour de Pontcalec. Se tournant vers le greffier de la chambre royale , qui était tout pâle de terreur et d'émotion : — «Monsieur le greffier, dit le gentilhomme d'une voix assurée, vous avez de l'argent à moi; ne manquez pas, je vous en prie, de faire prier Dieu pour le repos de mon âme ! » Le greffier salua » étouffé qu'il était par ses sanglots. Un dernier cri de la multitude annonça à la cité que la volonté de M. le régent et de M. l'abbé Dubois était accomplie * !

De retour à Paris , le président de Ghàteauneuf reçut du duc d'Orléans , comme récompense de sa conduite à Nantes , la place de prévôt des marchands.

Malgré l'exécution des quatre gentilshommes bretons, malgré les condamnations prononcées, les Etats ne fléchirent pas devant la tyrannie du régent ; réunis à Ancenis, ils persistèrent dans leur refus de voter le don gratuit par acclamai ion. Quant aux classes populaires, elles honorèrent comme des pères de la patrie^ les quatre martyrs de la liberté bretonne. L'élégie suivante , qui se chante en-

' Nous avons puisé tout ce récit dans une lettre du P. Nicolas à la ycuve de Talhouët. — Voir à l'Appendice.

* Lettre de Tintendant de Bretagne au cardinal Dubois,

core dans les campagnes de la Cornouailles , témoigne de la toachante sympathie du penple pour ses nobles défenseurs :

« Un chant nouveau a été composé : il a été fait sur le marquis de Pontcalec,

« — Toi qui Tas trahi, sois maudit! Sois maudit, toi qui l'as trahi! Sois maudit! -^

« Sur le jeune marquis de Pontcalec, si beau, si gai, si plein de cœur!

« U aimait les Bretons, car il était né d'eux.

« Toi qui Tas trahi, etc.

« Car il était né d'eux et avait été élevé au milieu d'eux.

a II aimait les Bretons, et non pas les bourgeois,

« Mais non pas les bourgeois qui sont du parti des Français ^,

« Qui sont toujours cherchant à nuire à ceux qui n'ont ni biens ni rentes,

« À ceux qui n'ont que la peine de leurs deux bras, jour et nuit, pour nourrir leurs

mères, c U avait formé le projet de nous décharger de notre faix ; c Grand sujet de dépit pour les bourgeois, qui cherchaient l'occasion de le faire

décapiter, c — Seigneur marquis, cachez-vous vite : cette occasion, ils l'ont trouvée!

« Voilà long-temps qu'il est caché ; on a beau le chercher, on ne le trouve pas.

« Un gueux de la ville, qui mendiait son pain, est celui qui l'a dénoncé. Un pay-» san ne l'eût pas trahi quand on lui eût offert cinq cents écus.

« C'était la fête de Notre-Dame des Moissons , jour pour jour; les dragons étaient en campagne.

^ On reconnaît ici la haine du paysan breton pour les kasker (chiens des villes). Il n'est pas vrai que tous les bourgeois fussent dans le parti des Français. Les communautés de villes de* Nantes, Quimper, Vannes, Hennebond, Morlaix, Saint-Malo et Saint-Brieuc étaient toutes dévouées à la cause nationale; Rennes, Dinan, Fougères et Âncenis furent les seules qui prirent parti pour la cour. Il y avait néanmoins dans toutes nos grandes villes d'alors, il faut le reconnaître, un noyau d'esprits forts, d'hommes avancés, qui , en haine de la noblesse et du clergé , étaient toujours disposés à pactiser avec les oppresseurs du pays. Aujourd'hui , le nombre de ces hommes est bien plus considérable dans nos villes et dans nos bourgs. Rien de moins breton que cette tourbe d'avocats campagnards , d'officiers de santé et de notaires faméliques, qui se répand aujourd'hui dans nos bourgades. Ces hommes sont le fléau de notre pays : le paysan , dont ils dévorent la substance , tremble devant eux; l'administration redoute leurs menées révolutionnaires; l'Église est sans cesse attristée du scandale de leur impiété*

TOM. u. 43

« — Diles-moi, dragons, n'êtes- vous pas en quête du marquis?

« — Nous sommes en quêle du marquis. Sais-tu comment il est vêtu?

a — Il est vêtu à la mode de la campagne : surtout bleu, orné de broderies;

a Soubreveste bleue et pourpoint blanc ; guêtres de cuir et braies de toile ;

« Petit chapeau de paille tissu de fil rouge ; sur les épaules , de longs cheveux noirs;

« Ceinture de cuir, avec deux pistolets espagnols à deux coups.

9 Ses habits sont de grosse étoffe, mais dessous il en a de dorés.

« Si vous voulez me donner trois écus, je vous le ferai trouver.

« — Nous ne te donnerons pas même trois deniers; des coups de sabre , c'est différent.

« Nous ne te donnerons pas même trois deniers^ et tu nous feras trouver Pontcalec.

« — Chers dragons! au nom de Dieu, ne me faites point de mal !

a Ne me faites point de mal, je vais vous mettre tout de suite sur ses traces :

« 11 est là-bas, dans la salle du presbytère, à table avec le recteur de Lignol. —

c — Seigneur marquis, fuyez, fuyez I Voici les dragons qui arrivent I

« Voici les dragons qui arrivent, armure brillante, habits rouges.

« — Je ne puis croire qu'un dragon ose porter la main sur moi ;

« Je ne puis croire que l'usage soit venu que les dragons portent la main sur les marquis! —

« Il n'avait pas fini de parler qu'ils avaient envahi la salle ,

« Et lui de saisir ses pistolets :

« — Si quelqu'un s'approche , je tire ! —

a Voyant cela , le vieux recteur se jette aux genoux du marquis :

« — Au nom de Dieu, votre Sauveur, ne tirez pas, mon cher seigneur! —

« A ce nom de notre Sauveur, qui a souffert patiemment;

« A ce nom de notre Sauveur, ses larmes coulèrent malgré lui ;

« Contre sa poitrine, ses dents claquèrent ; mais, se redressant, il s'écria i — Partons! —

c Comme il traversait la paroisse de Lignol, les pauvres paysans disaient;

« Ils disaient , les habitants de Lignol : — C'est grand péché de garrotter le marquis! —

<r Comme il passait près de Berné, arriva une bande d'enfants :

« -^ Bonjour, bonjour, monsieur le marquis ; nous allons au bourg, au catéchisme.

« — Adieu, mes bons petits enfants ; je ne vous verrai plus jamais!

« — Et où allez'-vous donc, seigneur? Est-ce que vous ne reviendrez pas bientôt?

« — Je n'en sais rien. Dieu seul le sait. Pauvres petits, je suis en danger. —

« il eût voulu les caresser; mais ses mains étaient enchaînées.

« Dur eût été le cœur qui ne se fût pas ému : les dragons eux-mêmes pleuraient ,

« El cependant les gens de guerre ont des cœurs durs dans leurs poitrines.

« Quand il arriva à Nantes, il fui jugé et condamné.

« Condamné non par ses pairs, mais par des gens tombés de derrière les carrosses.

« Ils demandèrent à Pontcalec : — Seigneur marquis, qu'avez-vous fait?

« — Mon devoir ; laites votre métier*. —

« Le premier dimanche de Pâques de cette année, un message est arrivé à Berné. « — Bonne santé à vous tous, en ce bourg ; et où est donc le recteur d*ici ? c — n esta dire la grand'messe ; voilà qu'il va commencer le prône. — « Conome il montait en chaire, on lui remit une lettre en son livre. « Il ne pouvait la lire, tant ses yeux se remplissaient de larmes. < — Qu'est-il donc arrivé de nouveau, que le recteur pleure ainsi? c — Je pleure, mes enfants, pour une chose qui vous fera pleurer vous-mêmes. « Il est mort, chers pauvres, celui qui vous nourrissait, qui vous vétissait, qui vous soutenait; « Il est mort, celui qui vous aimait, habitants de Berné , comme je vous aime ; « Il est mort, celui qui aimait son pays, et qui Ta aimé jusqu'à mourir; « Il est mort à vingt-deux ans, comme meurent les martyrs et les saints, c Que Dieu ait pitié de son âme ! Le seigneur est mort... ma voix s'éteint... c —Toi qui l'as trahi, sois maudit 1 Sois maudit, toi qui l'as trahi ! Sois maudit ! *—

Nos lectears noQS pardonneront la longneur de cette citation -

I Ces paroles se sont retrouvées dans la bouche du prince de Talmont.

• Eut werzeen neve zo savet ;

War markis Pontkalek eo gret ;

TraitourI ahl

Mallozd'id!

Mailozd'idl War markis iaouank Pontkalek Ker koant, ken drant, ker kaionek 1 Mignon a oa d'ar Vretoned , Âbalamour aneo oa deuet;

Traitour, etc.

Âbalamour aneo oa deuet, Hag etre-z-ho oa bet maget.

Mignon a oa d'ar Vretoned , D'ar vourc'hizien ne lazann ket, D'ar vourc'hizien ne lazann ket, E zo a-du ar C'ballaoued ; E zo atao'kas gwaska re

nous aarions vainemeat cherché dans tons nos chartriers un docameut qai peignit d'une manière aussi vraie les sentiments, les mœurs et la physionomie de la Bretagne.

N' ho denz na madou naleve , Nemetpoan ho diou-vrec*h, noz-de, Evit maga ho mammou d'he.

Laket en defa enn he benn Dizamma d*eomp-ni hor hordenn !

— Otrou markis, et da guhet, Ânn tu a zo gant he kavet.

Pellik zo ema dianket ; Evit he glask ii*he gaver ket.

Eur paour euz ker, o klask e voed , Hennez en deuz hen diskuiiet.

Eur c'houer n'her defe ket gret, Pa vîje roet d'eao pemp kant skoed.

Gwel Maria *nn est, de evidde, Ànn dragoned oa war vale.

— Leret-hu d'kne, dragoned , klask ar markis em'oc'h bet?

— klask ar markiz em omp bet , Daoïist penoz ema-hen gwisket?

— Er c'hiz diwar *mez 'ma gwisket Glaz he vorled hag hen borded ; Glas he jak, ha gwenn he jupeon ; Bodrou-ler, ha bragou lien

Eunn tokik plous neudennet-ni ; War he skoa, eur pennad bleonlu ; Eur gouriz-ler; diou bistolenn, Hag he deuz Bro-spagn, a zaou denn, Gat han dillad pillou huan Gad unan alaouret didan.

Mar fell d'hoc*h-hu roi d'intre skoet, Me a rei d*hoc'h-hu he gaouet.

— Tri gwennek zo-ken na rimp-ket, Toliou sabren, ne laromp kel;

Ne rimp ket zo-ken pemp gwennek Ha te rei d'omp kaout Pontkalek.

— Dragoned ker, enn han Doue!

ÉPILOCUE. 341

Moins de dix ans après F exécution des quatre martyrs de la liberté bretonne, les États de la province eurent encore occasion de signaler leur fière indépendance. Un impôt illégal avait frappé, dans tous les ports et bftvres de Bretagne, tous les navires à Ventrée et à la sortie indistinotemerU (1730). Les États ne manquèrent pas, suivant leur coutume , de protester contre cette mesure fiscale. L'assemblée décida qu'un de ses membres serait chargé de rédiger un mémoire au roi. Ce fut à M. de Bois-Billy qu'échut cet honneur. On va voir si le vieux gentilhonune faillit à la noble mission que lui avaient confiée ses concitoyens.

« Les arrêts du conseil , disait-il , tendent à autoriser une panc carte évidemment fausse, à introduire, en vertu d'un titre menc songer, des droits qui n'ont jamais été levés en Bretagne depuis « sa réunion à la France , et à détruire tout d'un coup les droits et « les privilèges les plus chers et les plus précieux du pays. Pendant « que la Bretagne a été sous la domination de ses ducs, il n'a pas « été question de dons gratuits ni de subventions pareilles à celles « qu'on paye aujourd'hui. Les principaux et seuls revenus de nos

Na et ked d'ober droug d'i-me :

Na et ked d*ober droug dl-me; Ho hencho raktal e linn-me :

Ma ben du-ze , er zal , ouz toi , leina gad person Lignol.

— Otrou markiz , tec*het , tec*het !

Me well erru an dragoned;

Me well an dragoned erru Sternou lugernuz , dillad ru I

— Me na gredann ked em c*halon , E krogfe enn on eunn dragon ;

Na gredann ket ma deut ar c*hiz Ma krog eunn dragon er markis, etc.

(Voyez le Barzai Breiz, chants populaires de la Bretagne , recueillis par Th. de La Villemarqué.)

« princes consistaient en fouages ordinaires , qui étaient fort modi- « ques , et en diverses traites d'entrée et d'issne sur les marchan- « dises qui arrivaient dans les ports ou en sortaient. Ces droits <K n'étaient ja/mais établis qu'avec le consentement des États et avec « un terme de durée limité suivant la situation des affaires. Si ces « droits d'entrée et d'issue ont été abolis par suite du traité de réu- « nion à la France, ne nous est-il pas permis de dire, comme « Charles IX dans son édit de 1579, que cela n'eut lieu qu'à titre « onéreux, puisque les subventions qu'on lève aujourd'hui au profit a de Votre Majesté, de notre consentement, sont infiniment plus « fortes f eu égard à la différence des temps , que celles qui se le- « vaient autrefois au profit des ducs vos prédécesseurs '. »

Le moment est venu maintenant de raconter la lutte suprême que livra cette indomptable aristocratie, en 1790, lorsque la tempête populaire vint ébranler le vieil édifice de la liberté bretonne. L'Assemblée nationale avait ordonné à tous les tribunaux du royaume de transcrire sur leurs registres , scmis retard et sans remontrances, toutes les lois qui seraient promulguées par elle. On avait obéi partout. Un seul parlement osa résister ouvertement aux décrets de la Constituante : ce fut le parlement de Bretagne.

Appelé devant l'assemblée pour rendre compte des motifs qui avaient dicté le refus de ses collègues, M. de La Hofussaye porta la parole en ces termes : « Les magistrats bretons ne devaient pas, « dit-il , faire enregistrer des lois qui détruisaient les anciennes « franchises de la province , droits au maintien desquels leur série ment les obligeait à veiller ! Pour que le parlement de Bretagne « pût se croire autorisé à enregistrer, sans le consentement des « États, les lois qui sanctionnent les décrets de cette assemblée, il « faudrait que la province eût renoncé à ses franchises. Or, n'a t-on « pas vu nos pères défendre à toutes les époques les droits invio- « labiés du pays? Les deux ordres réunis à Saint-Brieuc n'enjoi- « gnaient-ils pas naguère à leurs députés de s'opposer à toute at- « teinte que l'on pourrait porter aux prérogatives de la Bretagne?

^ Ce mémoire est imprimé.

« Les deux tiers des communes de la province se sont exprimés « plus explicitement encore dans leurs cahiers. Or ces cahiers, « nous ne craignons pas de le dire, fixent immuablement les limites a de votre autorité, jusqu'à ce que les États de Bretagne, légale- « ment assemblés, aient renoncé expressément au droit de oonsen- « tir aux lois nouvelles (8 janv. <790). »

Quelques membres se sentirent émus à la noble fermeté de ce lan* gage. Ce fut un député de Rennes , Chapelier, qui se leva le premier pour soutenir F accusation.

« C'était à la fois, dit-il, insulter à la nation et fronder le vœu <x du peuple que de demander la convocation des anciens États de «i Bretagne. Ignore~t-on que ces États étaient composés de neuf « cents nobles, évèques et prêtres, tandis que quarante-deux a hommes représentaient deux millions d'habitants sous le nom « modeste, et Ton peut dire presque avili ^ de tiers-état f Vous ne « voyez devant vous que des magistrats nobles défendant des wh- « blés pour opprimer le peuple \ »

Après un discours de Barnave sur ce thème que la Bretagne était partie intégrante du royaume , Mirabeau monta à la tribune :

<K Quand je vois , s'écria*t-il , quelques magistrats du parlement « de Rennes venir déclarer ici que leur conscience et leur honneur « leur défendent d'obéir aux lois , je me demande si ce sont là des « souverains détrônés qui viennent réclamer leurs anciennes usura pations! Quoi! une poignée de magistrats ne craint pas de dire <x au souverain : Nous avons désobéi aux lois, et la postérité nous « admirera!... Chose étrange! que onze magistrats bretons, défen- « seurs des privilèges oppi^essifsy osent vous déclarer qu'ils ne peu- « vent pas consentir à ce que vous soyez les régénérateurs de cet « empire! »

Maury et Cazalès défendirent avec éloquence les magistrats accusés ; mais ils furent condamnés et déclarés incapables de toutes fonctions publiques.

Les États de Bretagne avaient alors pour procureur-général syndic

* Voyez, aux Pièces justificatives^ la NoUw 9wr [es Ètai$ de Bretagm*

an homme de courage , le comte de Botherel. Dès long-temps ce magistrat avait donné des preuves de sa fermeté et de son amour pour le pays. C'était lai qui, en 1788, avait protesté le premier contre l'établissement de l'impôt désastreux que le gouvernement voulait établir en Bretagne. Avec non moins de courage, il s'était opposé au3C édits du mois de mai de la même année, lesquels tendaient à changer les formes de la justice : tribunaux , municipalité, corporations , toute la province enfin avait applaudi à son dévouement aux libertés publiques , et proclamé avec lui le maintien de la constitution qui , depuis tant de siècles, avait été la senwegarde de la Bretagne. Mais l'année suivante un revirement complet s'opéra dans les esprits. Des émissaires envoyés de Paris au fond d'une province dont ils ignoraient complètement et la coutume et les usages, vinrent semer la discorde et la haine parmi des po« pulations si étroitement unies jusque-là. Des libelles incendiaires armèrent l'une contre l'autre la noblesse et la bourgeoisie, et, dès ce moment, tout rapprochement entre les trois ordres devint impossible.

Presque aussitôt les villes de la Haute-Bretagne manifestèrent une antipathie profonde pour le passé. « Périsse jusqu'au souvenir des institutions tyranniques auxquelles ont obéi nos pères! » Ces paroles , répétées dans mille brochures , remuèrent une grande par^ tie des populations; mais leur effet ne parut pas suffisant, et Voû se mit à falsifier les coutumes locales'. Pendant ce temps, les députés des sénéchaussées oubliaient aux États-généraux le serment que tous avaient prêté à leurs commettants ; ils adhérèrent à l'anéantissement de ces antiques libertés qu'eux-mêmes, peu de mois auparavant, avaient défendues avec tant d'enthousiasme*. Ce fut alors que le comte de Botherel renouvela, en face du peuple ameuté^ la protestation qu'il avait faite avec tant de courage quand les droits de la Bretagne avaient été menacés par un minis-

^ Voyez, aux Pièces justificatives, le discours de Tronchet à rassemblée des Cinq* Cents, s Voyez, à l'Appendice , de curieux documents à ce sujet.

tre dont les projets, formeliement annoncés , étaient de renverser tous les grands corps et d'anéantir les anciennes capitulations accordées aux provinces.

« Je ne snis, disait le noble magistrat, ni Thomme du tiers, ni celui du clergé ou de la noblesse en particulier, car j'ai juré de n'obéir jamais aux commandements que je recevrais d'un seul ordre contre le vœu des deux autres! Jamais la perfidie n'approchera de mon cœur et ne me fera trahir les intérêts du peuple breton. Potiûs mort quant fœdaril c'est la devise de la Bretagne, et c'est la mienne aussi. »

a Dans des circonstances bien difficiles» l'accord unanime des citoyens assura le succès de mes démarches. Leur approbation fut ma récompense, et leurs applaudissements retentissent encore à mon cœur. Des circonstances plus difficiles renaissent , mon zèle est le même. Mais pourquoi n'ai- je plus derrière moi ceux-là qui me soutenaient naguère? Cest que, trompés sur leurs véritables intérêts, ils se sont laissé entraîner par des séductions étrangères; c'est qu'une sorte d'aveuglement semble pousser à sa ruine une province naguère si florissante, et qui, en défendcmt ses droits et ses franchises , avait si somment repoussé loin d'elle le despotisme ministériel et les charges sous lesquelles un pouvoir arbitraire écrasait les autres provinces! Pour moi, à qui la patrie a donné sa confiance, il ne m'est pas permis de m'isoler et de me borner à gémir; mon devoir est de résister aux progrès du mal, d'éclairer mes concitoyens sur leurs véritables intérêts ^ et de mourir, s'il le faut , pour mon pays , pour la conservation de ses droits et le maintien de la règle et de la justice. Spécialement chargé par la province de Bretagne, légalement et constitutionnellement assemblée dans ses États, de veiller à ce qu'il ne soit porté aucun dommage à la chose publique, j'ai juré de pourvoir à la conservation des constitutions de la province» consignées dans ses anciens contrats, d'empêcher qu'il ne fât introduit aucune loi nouvelle qui y fût contraire; j'ai juré de m'opposer de toutes mes forces, partout où besoin sera, à tout ce qui pourrait porter atteinte aux droits, franchises et libertés de la Bretagne, aux formes usitées» aux

346 ÉPILOGDV.

droits , prérogatives et conservation des tribunaux chargés d'administrer la justice , à la conservation des propriétés des gens de Tordre ecclésiastique, de la noblesse et du peuple, et enfin à toute levée de deniers non consentie par les États.

« Voilà mon serment civique , celui que j'ai prêté aux Étatsgénéraux de Bretagne , et dont je ne puis être dégagé que par ceux mêmes à qui je F ai prêté. Ce serment , je le renouvelle aujourd'hui! »

Après cet exorde, le courageux député expose à ses concitoyens les motife qui Font déterminé à faire un dernier appel à la raison publique. «La Bretagne, dit-il en substance, suivant le principe de sa constitution , se gouverne et s'administre elle-même; elle ne supporte de dettes, elle ne connatt d'impôt, elle n'admet de réformes et de changements que ceux consentis par elle ; mais , sous ce rapport , aucun ordre n'a le droit ni le pouvoir de rien déterminer sans l'avis et le concours des autres. »

Et, en effet, quand les députés de la province ont paru aux États-généraux du royaume de France, ils n'ont jamais porté la parole au nom de tel ordre , mais en qualité de mandataires de tous , devant rendre compte à tous, et ne pouvant s'engager qu'autant qu'ils seraient approuvés par tous.

Maintenant, les ennemis de la chose publique ont substitué à cette repré^sentation générale une représentation partielle; ils ont arraché par séduction une renonciation à des immunités qui fi é-taienipM des privilèges, mais des droits : conditions expresses stipulées dans le contrat d'union à la France. La génération présente peut- elle renoncer à ses franchises, su))slitutioQ perpétuelle établie en faveur des générations à venir? M. de Botherel s'indigne à cette pensée. D'alliée qu'elle était à la France, la Bretagne deviendrait sa sujette, s'il en était ainsi! Comment, en effet, des hommes élus à l'aide de cabales et d'intrigues, par un peuple égaré, pourraient-ils exposer, approfondir les intérêts d'une province dont une partie des rapports leur serait inconnue? où puiseraient-ils cette force de résistance que donnait à ses députés l'aatorité du suffrage de toute la province, et ces opinions éclairées

qui naissaient de la discussion des trois ordres réunis , et dont l'unanimité pouvait seule former F avis de l'assemblée?

Si le système actuel prédominait, les voix des représentants bretons, alors même qu'on les supposerait incorruptibles» seraient pardues dans une majorité immense. Sans le droit de vérifier dans les États particuliers les opérations de l'assemblée générale, on serait forcé de subir des conditions accablantes. Qu'est-ce que quatre-vingt-quatre députés dans une assemblée de douze cents membres où l'on compte les voix par tête? Ce principe n'est*il pas contraire au bon sens, contraire à la nature même, qui, dans un grand empire, diversifie les climats, les productions, les caractères?

Les députés choisis par la sénéchaussée et les diocèses ne sont donc pas les élus de la Bretagne. D'ailleurs , alors même que leur élection eût été légale, n' auraient-ils pas abdiqué leur mandat en dérogeant à la volonté manifeste de leurs commettants, qui leur avaient enjoint de faire respecter les franchises de la province?

On s'appuie, il est vrai, sur des adhésions nombreuses ; mais ces adhésions peuvent-elles suppléer à un défaut de pouvoir et légaliser la cession des droits d'une province entière? Fussentrelles l'ex-pression d'un assentiment général, au lieu d'être une expression partielle, elles seraient insuflSsantes, car la dérogation à des droits communs exige une délibération commune. Chaque individu peut revendiquer les droits qui appartiennent à tous ; mais , pour y renoncer, il fallait connaître l'intention commune de tous les ordres, et, pour cela, les consulter légalement dans l'assemblée générale et ordinaire de la province, et y joindre encore l'avis et le consente^ ment individuel de tous les citoyens : autrement, ces adhésions ne sont que des surjurises faites à la crédulité d'un peuple qui ignorait l'objet, l'existence même du consentement donné en son nom!

Mais laissons parler M. de Botherel lui-même :

tt Ce peuple, on le berce d'une égalité prétendue; tandis que « jamais il ne fut plus dégradé, que jamais le despotisme ne s'ap- « pesantit plus lourdement sur lui. L'homme sans propriété, sans « fOTtune, est écarté de toutes fonctions. On lui interdit l'activité

<K même du citoyen; on le désarme, on le traite en sospect; et « rhomme qui possède une fortune médiocre, exclu de là représen- (( tation et de Féligibililé, ne conserve que ]e droit d'être assujetti « aux corvées onéreuses , et la faculté de donner sa voix à Tintria gant qui cabale! Ce n'est pas tout. En même temps qu'on pré- « tend assurer à toutes les classes supérieures le droit de n*être ju- « gées que par leurs pairs (car on reconnaît des classifications uni- « quement fondées sur les richesses), on déclare Thomme de for- « tune médiocre essentiellement corruptible , et la vertu indigente « indigne d'absoudre ou de condamner un accusé. Ainsi donc la « classe inférieure est sacrifiée à la classe plus aisée! Ainsi on sub- « stitue partout le crédit de l'opulence à celui de la naissance et des <( services rendus au pays ; on s'efforce de rendre vénales les mœurs « d*un grand peuple !

c On nous a dit : Renoncer aux privilèges de la Bretagne est <( chose insignifiante» puisque la France tout entière est élevée au « même point où se trouvait cet ancien duché. Mais qu'est-ce à dire? <K n'est-ce pas un immense danger pour le pays de se dépouiller du « droit de conserver ses antiques frcmchises, et de les réclamer si « les autres provinces venaient à les perdre? »

Botherel, malgré les avis de ses amis qui craignaient pour lui le poignard des assassins, fit imprimer son factum et le répandit dans la province. Ce manifeste produisit une sensation telle, que les tri* bunaux des districts en ordonnèrent sur-le-champ la suppression. Nous avons sous les yeux les délibérations de plusieurs de ces tribunaux à ce sujet. Celle du district de Quimper est un modèle curieux du style de l'époque.

<K L'objet du procureur général Botherel est de rétablir un règne <x qui portait ses pareils au faîte de la gloire et des richesses. Plus « haut ils étaient montés , et plus petits leur paraissaient les mal- <x heureux esclaves d'un gouvernement fait pour des êtres abjects « qui ne connaissaient (et imparfaitement encore) que la terre et le « soleil ! La philosophie nous a éclairés ; elle a rentré rhomme dans « ses droite. Si ces ennemis irréconciliables de la Fiance avaient le « courage de les comparer (ces droits) à l'ancienne administration,

<( bientôt ils seraient consolés de la perte de lenrs privilèges meur- « triers. »

Après cet exorde , le tribunal , considérant que Botherel avait œmmis le double crime de lèse-conscience et de lèse-nation , ordonnait qne son factum fût brûlé en place publique par la main de l'exécuteur des hautes œuvres, et que tout imprimeur, en particulier ^ qui en recèlerait des exemplaires , fût poursuivi extraxrrdinairement.

Un demi- siècle s'est écoulé depuis F époque où F homme dont la courageuse indépendance avait été saluée par les acclamations de toute la Bretagne se vit abreuvé d'outrages par ceux-là mêmes qui, peu d'années auparavant, avaient admiré en lui le défenseur des droits du pays; l'histoire le venge aujourd'hui.

Les doctrines soutenues par le comte de Botherel devaient paraître bien étranges à une époque où» aux applaudissements de l'Assemblée constituante, des théoriciens proclamaient ces creuses maximes, si follement appliquées depuis :

<K L'homme, né pour être libre, ne s'est soumis au régime d'une « société poli^que que pour mettre ses droits naturels sous la pro- « tection d'une force commune. »

Lorsque de telles billevesées enthousiasmaient tous les esprits, et que les têtes les plus fortes en étaient en France à rêver une constitution applicable à l'humanité tout entière, faut-il s'étonner si, par réaction, un vieux magistrat breton, élevé à l'école des grands jurisconsultes du seizième siècle, poursuivit des attaques les pins sanglantes ces institutions d'un jour, qu'on aurait pu, dit Joseph de Maistre, présenter à toutes les sociétés humaines, depuis la Chine jusqu'à Genève?

La tempête révolutionnaire emporta les généreuses protestations du comte de Botherel. Le vieil édifice de la constitution française, miné depuis Philippe-Auguste, tombait en poussière depuis bien des siècles. La démocratie victorieuse, on l'a dit avec raison , n'avait plus qu'une tâche facile à accomplir , celle de débarrasser la France d'un pesant et inutile fardeau , en l'arrachant aux contradictions d'une foule de régimes armés les uns contre

les autres 9 et qui entassaient leurs ruines sur les ruines du siècle précédent.

On a pu se convaincre, rien qu'en parcourant notre rapide esquisse, que la politique de la puissante maison capétienne avait toujours été de faire de la France une monarchie absolue qui, par son unité, devtnt le centre de l'Europe. Pour y parvenir il fallait, de toute nécessité, çpmbattre, par tous les moyens possibles, le vieil esprit d'indépendance et de liberté qui animait les anciens Gaulois et que les Francs avaient ravivé dans une grande partie de la Gaule romaine. Philippe -Auguste en attaquant les bases de la monarchie féodale, Philippe- le -Bel en livrant les coutumes nationales à la merci de ses légistes , furent les véritables fondateurs de l'absolutisme royal en France. Sous le règne de saint Louis il y eut une sorte de temps d'arrêt dans le despotisme et comme un retour aux anciennes maximes : « Li bers a toute justice « en sa terre. Ni li roi ne peut mettre ban en la terre au baron sans « son assentement , ni li bers ne peut mettre ban en la terre au « vavasseur. »

Mais les légistes se gardèrent bien de suivre l'exemple du saint roi. Beaumanoir, après avoir cité les maximes des Établissemenk, se hâte d'ajouter : « Voire est que le roi est souverain pardesêus tout et a de son droit le général garde dm royaMme^ pourquoi il peut faire tel établissement, comme il luipla^t , pour le commun profit, et chi il établit i doit être tenu. »

Ainsi, dès le treizième siècle, la lutte était ouverte entre la féodalité, alors gardienne des libertés du pays, et la royauté qui les voulait confisquer toutes à son profit, dans un avenir plus ou moins éloigné. Louis X , Philippe-le-Long , Philippe de Valois se montrèrent tantôt fort respectueux , tantôt pleins de dédain pour les institutions nationales. On les voit déclarer qu'ils peuvent lever des impôts de leur propre autorité, et puis que cela dépasse leurs droits.

Les temps sonirils difficiles? on voit reparaître la célèbre maxime proclamée par Gharles-le-Chauve : Lew fit consensu populi et oonstir tutùme régis. Au contraire > les affaires du prince sont^elles proa-

pères? tous les conseillers s'empressent de répéter les célèbres paroles de Beaomanoir :

m Id raine tient fors de Dieu et de son espée : ce qui U plest a « fere doit eetre tenu por loi \ n

Ces paroles, qui faisaient bouillir le sang breton de notre illustre d'Argentré, ont été, depuis Philippe-le-Bel, F évangile des />o2»tfquee du royaume de France. Profiter des mésintelligences qui éclataient entre les trois ordres pour accroître le pouvoir royal , telle fut, du quatorzième siècle au dix-septième, la pensée constante de tous les princes. La féodalité anéantie, la France affaiblie avait failli périr sous les coups de TAngleterre. Mais elle se releva au quinzième siècle, grâce à Jeanne d'Arc, à Fépée d'Arthur de Richement et à rhabile politique de Louis XL Henri lY , qui rêvait l'abaissement de la maison d'Autriche, s'occupa tout spécialement, comme l'avait fait Louis XII, de rétablir le bon ordre et la justice dans ses États; mais Richelieu reprit la vieille politique des rois capétiens. Grftce aux craintes et à la haine qu'excitait le protestantisme, tout plia sous la volonté du cardinal. Celui-ci marcha droit au but : plus d'ordonnances timides, d'édits contradictoires ; plus de machinations souterraines pour faire éclater l'antagonisme des trois ordres. Le roi est nettement proclamé le souvarain maître : tous les sujets doivent courber la tête sous un même niveau de servitude. Ces antécédents avaient , en quelque sorte , préparé les voies au despotisme de Louis XIY. Les désordres de la Fronde consolidèrent le système ministériel et diplomatique qui asservissait tous les peuples et enchaînait toutes les existences particulières. L'Église de France , effrayée des désordres qui agitaient l'Europe depuis la réforme, et voyant, d'ailleurs, qu'on tournait contre elle tous les bienfaits qu'elle avait prodigués à la nation, chercha à s'attirer la faveur des rois absolus, en dépit de leur hostilité patente contre l'autorité spirituelle. Dès le commencement du dix-septième siècle, le despotisme était imposé quasi comme article de foi par quelques théologiens gallicans. Pour le plus grand nombre , le pouvoir absolu était en effet la sauvegarde des peuples contre l'anarchie. Aussi ne fautai! pas trop

* Beaumanoir, édit. du comte Beugnot.

3o2 ÉPILOGUE.

s'élonner que , dans la pensée de Louis XIY (comme dans œlle de beaucoup de monarchistes postérieurs), Tabsolutisme fftt Pallié indispensable du catholicisme. On sait que c'était aussi Topinion de Bossuet.

Le grand roi, on doit le reconnaître, possédait, au degré le plus éminent , les qualités brillantes de la nation française. Chez lui r orgueil du rang suprême était tempéré par la politesse la plus exquise. Toujours à la hauteur de son rôle, plein de respect pour la dignité de sa couronne, il était F objet d'un véritable culte, et ses moindres mots enthousiasmaient d'illustres capitaines ou faisaient mourir de douleur de grands poètes. Il y avait dans le système monarchique fondé par ce prince quelque chose de grandiose qui saisissait : on y sentait, en quelque sorte, le souffle puissant de Bossuet et l'esprit élevé, noble et dominateur du chef de l'État. On sait que, toujours préoccupé d'idées de monarchie orientale, Louis XIV avait envoyé le voyageur Bemier et plusieurs autres agents étudier le despotisme du grand-Mogol et recueillir, en Perse et en Turquie, toutes les traditions du pouvoir absolu. Ces préoccupations furent, dit-on, sans influence sur le caractère du monarque. Comme les sultans , il eut bien un moment son sérail; toutefois jamais souverain ne se montra plus français par la délicatesse de l'esprit , par la noblesse du caractère et par la grâce des manières. Ces qualités brillantes excitèrent un tel enthousiasme au dix-septième siècle, que la France fut témoin d'un phénomène qui n'a pas d'analogue dans l'histoire. Tout ce qui était antérieur au grand roi passa pour entaché de barbarie. Prêtres et laïques , ce fut à qui décrierait le passé du pays. On représenta l'âge de la féodalité , cette grande émancipatrice des nations ' , comme une époque affreuse. Cest à peine si l'on pardonnait au saint roi

* L'opinion accréditée par les anciens légistes, que la féodalité avait donné naissance â la servitude, avait été combattue par Montesquieu. M. Guérard, dans son Polyptique d'Irminon et dans ses Prolégomènes au Carlulaire de Saint-Père de Chartres, a démontré que l'épanouissement du système féodal avait amené un très-grand progrès dans la condition des personnes. 11 suffit de jeter les yeux sur un cartulaire pour s'en convaincre. Nous voudrions que nos historiens et nos publicistes modernes daignassent étudier ces documents : la vérité y gagnerait.

LaaisIX de s'en être allé combattre, avec les vaillants chevaliers, ses compagnons, aux plaines de la Massonre. Toutes les admirations étaient réservées poar le monarque absolu , qui , nouveau Xercès, laissait son armée traverser le Rhin , en se plaignant de sa grandeur qui l'attachait au rivage. Voltaire, dont Tinfluence sur les idées du dix-huitième siècle fut si considérable, ne contribua pas peu à rendre populaire ce dédain des siècles prétendus barbares. Il résulta de cette manière d'envisager le passé historique du pays, que la civilisation moderne de la France » affranchie de toutes les anciennes traditions religieuses, aboutit à un rationalisme presque exclusif. Telle devait être, infailliblement, la conséquence de tous les efforts tentés depuis plusieurs siècles pour rompre avec les mœurs, Tesprit public , les sentiments et les souvenirs des siècles héroïques de la France. Le passé national devint absolument inconnu à la masse des populations. Gomment s'étonner , après cela , des funestes conséquences que devait entraîner un tel oubli des traditions de l'ancienne France? Séparé en quelque sorte de son passé, n'ayant plus ni mœurs, ni souvenirs de son origine , le peuple ne devait-il pas accueillir toutes les innovations et tourner à tout vent de doctrine?

Les princes et leurs conseillers s'étaient flattés qu'en diffamant le passé ils éteindraient chez les Français tous les souvenirs d'indépendance légués par leurs ancêtres. Les historiographes et les légistes de cour ne s'acquittaient-ils pas en conscience de leur mission?

Tout ce qui ne tenait pas à l'État, tout ce qui avait une origine féodale, en un mot , tout ce qui concernait V ancienne organisation de la famille fut talomnié, insulté, déshonoré. Plus aucun lien de confraternité entre les gentilshommes ; toute association quelcon* que fut traitée de rébellion; la domesticité, environnée de tant de lustre depuis les temps antiques, tomba dans l'avilissement. Le titre de valet, porté jadis par les fils des princes et des rois , devint une épithète de mépris. Moins d'un demi-siècle avait suffi pour accomplir toutes ces métamorphoses : c'était à peu près le temps que la vieille monarchie avait encore à vivre !

Les princes capétiens avaient fait comparaître au tribunal de

3oi ÉPILOGUE.

leurs baillis, comme des usurpateurs, les descendants de ceux auxquels ils devaient leur couronne; pendant des siècles, les légistes royaux n'avaient reçu d'autre mission que celle de torturer les textes pour ruiner la puissance des barons au profit de la royauté. Qtf en résulta-il? Cest qu'un jour le petit-fils du grand roi, le juste par excellence, fut traduit à son tour à la barre d'un tribunal où siégeaient les descendants des justiciers de l'ancienne monarchie, lesquels firent expier à l'innocent monarque toutes les fautes de ses aïeux!

Louis XIY, avec une sévérité que nous ferons connaître un jour', s'était complu à briser une à une toutes les puissances secondaires, toutes les influences locales. Gomme Nabuchodonosor , cet homme s'était dit , dans l'enivrement de son orgueil : « Je suis le souverain maître de toutes choses. )» Mais à peine était^-il descendu dans la tombe que quelques légistes foulèrent aux pieds ses dernières volontés !

a Les peuples sont nés pour obéir sans discernement , et les rois « pour posséder tout et commander à tout. »

Telles avaient été les dernières paroles de Louis-le-Grand. Ces paroles retombèrent comme une sorte de châtiment sur la tête de l'infortuné Louis XYL Roi sans puissance et sans autorité, il fut le jouet des caprices de la volonté populaire jusqu'au jour de son martyre 1 La Bretagne , dont les ministres des derniers Bourbons s'étaient e£Ebrcés de ruiner les mœurs antiques; la Bretagne qui, depuis Richelieu, n'avait cessé de combattre pour la défense de ses libertés , oublia tons ses griefs pour défendre une royauté que le martyre venait de purifier. Le monde entier a retenti des fabuleux exploits de ces paysans qui, animés d'une sorte de fureur divine, vainquirent avec des bâtons les armées de la république victorieuses de l'Europe entière. Pourquoi tant de courage , de foi et de dévouement? Âh ! c'est que les vieilles traditions, les vieilles mœurs

^ La correspondance du conseil de Louis XIV avec le duc de Cbaulnes renferme de précieux détails. Ces documents seront publiés in exiemo dans notre Histoire des États de Bretagne; ils étonneront bien des lecteurs. Le despotisme monarchique n'a jamais été envisagé qu'à distance»

et la vieille liberté étaient restées debout dans ce pays. Religion ! liberté ! Ces deux mots exerçaient encore , en dépit de tous les efforts du despotisme , nne puissance souvaraine sur les populations de rArmorique. Au milieu des tempêtes révolutionnaires, lorsque tout pliait sous le niveau sanglant de la terreur, le cœur indomptable du Bas-Breton laissait échapper ce chant sublime :

c II est douloureux d'être opprimé; mais être opprimé n'est pas une honte. Il n*y a de honte qu'à se soumettre à des brigands, comme des lâches et des coupables.

c S'il faut combattre, nous combattrons ; nous combattrons pour le pays. S'il faut mourir, nous mourrons libres et joyeux à la fois.

« Nous n'avons pas peur des balles, elles ne tueront pas notre âme. Si notre corps tombe sur la terre , notre âme s'élèvera au ciel.

« En avant, enfants de la Bretagne 1 Nos cœurs s'enflamment; la force de nos denx bras crott. Vive la religion I

« Vive qui aime son pays! vive le jeune fils du roi M Et que les Bleus s'en aillent savoir s'il y a un Dieu 1

« Vie pour vie! — Amis , tuer ou être tués ! Il a fallu que Dieu mourût pour qu*il vainqutt le monde.

« Venez vous mettre à notre tète , gentilshommes , sang royal du pays; et Dieu sera glorifié par tous les chrétiens de la terre* V »

Catholiques de la vieille terre des Gwrwand , des Morvan , des Nominoë, des Pontcalec, des Charrette et des Cadoudal; descendants des vieux ligueurs de Mercœur, des bourgeois de Saint-Malo, et des paysans dont le sang héroïque a rougi tant de fois les landes du Morbihan et de la Vendée, ah! soyons toujours les dignes fils de nos ancêtres ! Dieu et la liberté ! Que ce soit là toujours notre cri de ralliement. Les jours mauvais ne sont pas encore épuisés : l'esprit de ceux qui renversèrent nos autels, qui exilèrent nos prêtres et qui s'efforcèrent d'anéantir violemment et nos antiques coutumes et la langue d'or de nos ancêtres, cet esprit est encore vivant parmi nous. Il est encore des poUtiques qui prétendent , comme Danton , nous moulera l'efiigie de ce qu'ils appellent l'État. A leurs yeux, nous sommes des barbares réfractaires au progrès, réfractaires à l'unité

' Louis XVII.

* Barzaz-BreiZy chants populaires de la Bretagne, recueillis par Th. de La Villemarqué. 3« édit. T. n.

française I Nos fils, élevés d'abord dans Tamonr da père céleste et dans le saint respect de la famille, nos fils, disent-ils, ne sont pas de vrais patriotes , car ils obéissent à Dieu et même à lear père terrestre plus religieusement qu'à la patrie ! Bretons, soyons chrétiens, soyons unis, soyons indépendants comme Tout été nos pères, pour pouvoir résister un jour à la tyrannie de ces prétendus amis de la liberté! Sachons-le : le des|)otisme des Danton et des Bonaparte vit tout entier chez ces hypocrites de liberté! Lorsque les Romains vainquirent nos ancêtres les Gaulois armoricains, ils leur laissé-^ rent leurs lois, leurs mœurs, leur liberté'. Rome, alors même qu'elle s'attribuait la force politique, l'impôt, le commandement militaire, respectait d'ordinaire la loi, les dieux, la langue, les magistrats des cités vaincues. Un pays subjugué n'était pas à ses yeux comme un espace vide sur la carte, où le premier tyran pouvait écrire à volonté avec l'épée et avec le sang. Non; Rome antique, Rome païenne ne livrait pas les vaincus à la merci des vainqueurs: l'ennemi soumis était traité avec modération. « Là où Rome commande , disait Dion Chrysostome , il ne doit y avoir que des hommes li))res *. » Et il en fut presque toujours ainsi. La puissance qui mit tant de peuples sous la domination romaine était une puissance toute morale : Rome n'administrait pas, elle laissait faire '• Aujourd'hui certains politiques ne reconnaissent plus d'autre force que la force matérielle. Tout ce qui est libre, spontané, énergique, vivant, leur inspire de la méfiance. Impérialistes-révolutionnaires, radicaux de toutes les nuances, c'est à qui s'efforcera de combattre,

* Il est étrange que presque tous nos historiens modernes , imbus des préjugés de récole révolutionnaire , n'aient pas voulu reconnaître cette vérité palpable. On ne saurait croire combien est fausse Vantiquiié qu'on nous enseigne au collège. Je comprends, à cette heure, que nous soyons, sous ce rapport, la risée de l'Europe savante.

* Dion. Chrysost. orat. 34 .

s Les défiances des gouvernements modernes , leur immixtion dans les moindres détails de l'administration des cités n'existaient pas chez les Romains. Ce n'était ni avec ses armées , ni avec sa police , mais par le respect des droits de tous , que Rome maintenait sous sa domination les peuples vaincus : elle ne leur ôtatt rien de leurs institutions (Caes. De Bell galL I. 45). Nationalité, langue, mœurs, droit civil , neligion, tout cela était religieusement respecté (vid. Spanheim, Orbis romanus).

s par la régolarité et la symétrie, cette irrégularité qui est la sauvées garde de rindépendance humaine. Uq peuple n'est à leurs yeux pf qu'un nombre donné de milliers d'hommes , lesquels doivent se ^ mouvoir, à un signal du ministre ou du consul. Us voudraient nii! vêler toutes les intelligences, afin d'y faire pénétrer leurs idées il avec la rapidité de la vapeur; et, pour parler le langage de l'imr pératrice Catherine de Russie, ils écriraient volontiers sur la peau s humaine comme on écrit sur du papier. Mais, grâce à Dieu, il est t encore, sur cette vieille terre de France, des âmes libres comme t aux temps antiques. Naguère soixante mille citoyens de l'Armorii que réclamaient avec énergie la liberté de la famille et de l'éduca- ;. tion. Cette manifestation est significative. C'est en vain désormais ;? que les impérialistes révolutionnaires tenteraient d^ emboîter ce 9 peuple dans l'ornière sanglante tracée par les Danton et les Robesif pierre, comme on emboîte un wagon sur les raih d'un chemin de g fer. L'énergie des Bretons, plus redoutable encore que la vapeur y condensée , ferait bientôt voler en éclats et la machine et ses im- I prudents directeurs.

Bretons de l'Armorique , relisez avec respect l'histoire de vos

g ancêtres! relisez* la pour apprendre à résister aux despotes,

I qHliels qu'ils soient. Comme vos pères, soyez fidèles au mal-

j heur et dévoués sans espoir de récompense. Mais comme vos pères

aussi, restez toujours debout! Malheur, malheur au peuple qui sa- ^ crifie ses croyances, son honneur, ses libertés aux pieds d'un

chef absolu I Lorsqu'une nation n'a plus de droits positifs à faire valoir; lorsqu'elle a perdu sa fierté, son indépendance, sa personnalité , elle passe bien aisément de la soumission à la servilité. Descendants des machtyems de Bretagne, réfléchissez à la décadence d'une partie de la noblesse de France, sous Louis XV et postérieurement; et vous repousserez avec indignation la sujétion servile que vous ont prêchée trop souvent des courtisans intéressés ou des scribes attachés à tous les régimes !

Nous venons de tracer on croquis des mœurs publiques des Bretons depuis la fin du quinzième siècle. Il nous reste maintenant à faire connaître les usages domestiques de ce peuple qui fut de tout temps le plus féodal, c'est-à-dire le plus soumis aux antiques coutumes du clan et de la famille.

L'éducation, chez les anciens Bretons, était profondément religieuse; et c'était toujours au foyer paternel qu'on la recevait. Chaque clan avait ses bardes, ses druides, ses ovates\ chargés d'élever l'enfance, d'instruire la jeunesse et de soutenir l'âge mûr dans la voie de la justice, de la vérité et de l'honneur*. Jusqu'à l'âge de sept ans, l'enfant restait entièrement confié aux soins du prêtre'. A partir de cette époque jusqu'à l'âge de quatorze ans, il suivait, sous l'œil de ses parents, les écoles bardiques. Pour l'enfance comme pour la jeunesse, l'enseignement était tout religieux. Telle était l'austérité de mœurs de ces prêtres païens que le christianisme, suivant les paroles d'Origène, put s'implanter sans aucun obstacle sur la terre britannique*. Les premiers évêques de l' lie de Bretagne étaient, on l'a dit avec raison, de véritables druides chrétiens. La plupart de nos saints d'Ârmorique avaient été les disciples des prêtres de Hu-ar-Bras. Cette double empreinte religieuse ne s'est jamais effacée dans la Bretagne. Adorateurs fervents du Dieu crucifié , les Bretons ont pourtant conservé, avec la ténacité qui les distingue, je ne sais quelle teinte de druidisme. Le cœur est tout entier à Jésus, mais l'imagination erre souvent sur la montagne duMenez-bré, avec les ombres de Taliessin et de Guenc'hlan. De là les contrastes si tranchés du caractère national. Sous

* V. les t6xtes très-curieux des lois d'Ho'él à la 6q de ce volume.

* Loc, cit.

' V. plus haut.

* V. notre Inirùdwitiùn.

Tempire de ses croyances catholiques, ce peuple fera éclater toutes les vertus que rÉvangile a révélées au monde : sa charité n'aura pas de borne, son dévouement n'aura pas de mesure. Mais vienne quelque passion violente qui lui fasse oublier les préceptes du divin maître, et tout aussitôt se réveillera en lui le génie sauvage qui semble planer encore autour des monuments de Camac, d'Erdeven et de Gavr'innis'. Voyez! altéré de carnage et de sang, il se précipite, avec la férocité de la bête fauve, sur T ennemi qui menace rindépendance de son territoh-e * ou qui a traîtreusement fait périr son Arthur, ce jeune prince qui devait renverser la monarchie des Saxons maudits \ La voix des prêtres elle-même, dans ces moments de fureur patriotique, n'est point écoutée. Malheur au Franc vaincu! malheur surtout à l'Anglais hérétique! point de quartier pour eux I ce sont de tels ennemis dont le Breton voudrait écraser le cœur entre la terre et son talon ^; ce sont leurs cadavres qu'il contemple avec une féroce volupté dans les vertes prairies de la Domnonée :

« Ah 1 il n'eût pas été Breton dans Tâme celui qui n'aurait pas ri de tout son cœur,

« En voyant Therbe verle, rouge du sang des Francs maudits,

« Et le seigneur Lez*Breis, assis auprès, se délassait en les regardant'!»

Les bardes semi-païens du temps d'Arthur n'auraient pas tenu un autre langage. Et pourtant ces vers ne remontent pas au delà du seizième siècle! Faut-il en conclure que le portrait que Guillaume de Poitiers faisait des Bretons , au onzième siècle , soit encore ressemblant aujourd'hui? La Bretagne est-elle peuplée de barbares, réfractaires à toute civilisation? Cette croyance a régné jusqu'à ces derniers temps; c'est hier seulement que des hommes graves et savants, étrangers à notre province, ont protesté contre ces calomnies du passé.

^ M. Mérimée, dans ses notes d'Un Voyage dans VOuest^ a décrit très* fidèlement ces monuments.

• V. plus haut.

^ Chants populaires de la Brelagne, par M* de la Villemarqué* » Ibid.

Deux hommes, dont personne ne conteste le mérite et la science, ont parcouru la Bretagne en 1 840 et en 1 841 . Une savante compagnie leur avait confié la mission d'explorer FArmorique au triple point de vue moral , agricole et industriel. On s'attendait , sans nul doute, à des plaintes apières sur F abrutissement d'une population courbée, depuis treize siècles, sous le joug du catholicisme et de la féodalité. La lecture du rapport de MM. Yillermé et de Châteauneuf causa, au sein de l'Académie des sciences morales, le plus profond étonnement. Quoi ! 'ces paysans qui pratiquent avec tant de fanatisme la religion du moyen âge; quoi ! les fils de ces brutes à face humaine qui répondaient aux commissaires de la Convention : « Faites-nous donc bien vite guillotiner afin que nous ressuscitions le troisième jour ; » quoi ! ces hommes qui « déshonoraient la guUlotinej » voilà que deux savants économistes , fort peu suspects assurément d'exaltation poétique, viennent célébrer leur énergie^ leur loyauté antique, leur noble fierté, la sincérité et l'élévation de leurs croyances ! Il y avait là de quoi bouleverser les systèmes les mieux arrêtés. La publication des chants populaires de l'Armerique, recueillis et traduits par M. de la Villemarqué, a porté le dernier coup aux accusations sans fondement des calomniateurs de la vieille province catholique. Ainsi, tandis que dans les départements les plus voisins du centre de la civilisation, les classes populaires, vivant d'une vie toute matérielle, adonnées à tous les vices qui dégradent , sont descendues au dernier degré de l'échelle morale et intellectuelle , aux extrémités de la France un peuple se rencontre doué de l'imagination la plus brillante, et qui, par son énergie, sa foi inébranlable et sa haute moralité, semble former comme une ra(3e à part au milieu des types effacés et des mœurs abâtardies d'une civilisation toute matérielle.

Fort de l'autorité de MM. de Chàteauneuf et Villermé, nous eussions voulu placer ici une esquisse complète des mœurs et des usages de la Bretagne. Mais le temps nous presse et l'espace va nous manquer : nous devions nous borner à un rapide croquis.

Ce qui frappe tout d'abord l'étranger qui visite la Bretagne en observateur sérieux , c'est cet esprit de conservation , cette véné-

fi ration pour les traditions paternelles qui éclate dans tons les actes

s de la vie da Breton. Chose étrange! tandis que Tamonr des nou-

veautés s'empare de l'Europe entière, et que les sociétés dédai- &: gnent de plus en plus cette vertu dont M. Royer-Gollard regret-

i tait si amèrement la perte : le respect! tandis que les populations ,

r: comme un malade qui se retourne sur son lit de douleur, n'aspirent

» qu'à changer de position, le Breton se cantonne, pour ainsi dire,

ï: dans ses mœurs nationales, et nourrit au fond de son cœur cette

B passion du sol natal qui fut toujours F un des traits les plus ca-

le ractéristiques des races celtiques. Sous le plus beau ciel du monde,

sr au milieu de tous les enchantements de la civilisation , il regrette

^ son pauvre village et aspire à la Barbarie qui l'a bercée , enfant ,

dans ses bras forts et généreux. L'exil est presque toujours pour

!« lui la mort. On raconte que l'ancienne compagnie des Indes, frap-

^ pée des pertes nombreuses qu'éprouvaient les équipages de ses

^ vaisseaux , presque tous composés de matelots nés dans la Bre-

( tagne, et qui, loin du pays, étaient en proie à une nostalgie

mortelle y prit le parti d'embarquer sur chacun de ses navires un joueur de hiniott. Cette mesure fut couronnée d'un plein succès. Les sons de l'instrument national , en rendant aux pauvres marins les airs et la danse de la patrie , adoucirent les longueurs de l'exil et ranimèrent les âmes abattues. Et pourtant, bien misérable était la condition de la plupart de ces hommes, dans le pays après lequel ils soupiraient, ainsi que le prouve un mémoire de M. Necker en \ 784« Mais tous, comme aujourd'hui leurs descendants, acceptaient leur condition sans murmurer contre la Providence, et sans envie contre leurs voisins; tous ils répétaient sans doute ces paroles touchantes de la chanson des montagnes d'Ârez :

« Les pauvres seront toujours pauvres : bien fou qui a cru que « les corbeaux deviendraient colombes... Chers pauvres, consolez- « vous , vous aurez un jour, au lieu de lits de branchages , des lits « d'ivoire dans le ciel. »

Le paradis du bon Dieu , telle est leur espérance , tfdle est la pensée qui sert de baume à toutes leurs souffrances : « Mes parents étaient malheureux et je le suis comme eux , notre condition est

de chercher notre pain ; » voilà' ce qu'ils vous répondent lorsqne voas voas apitoyez sur lear misère profonde. Le pain noir de chaque jour, parfois quelque morceau de lard fumé, des crêpes ou de la bouillie de sarrasin , une écuelle de lait , du beuire , il n'en faut pas davantage au Breton pour vivre content. Arrivé au terme de sa carrière , il voit venir la mort avec le calme et la sérénité du juste. Le prêtre, assis à son chevet, n'a nul effort à faire pour qu'il supporte patiemment les douleurs qui le torturent et ce résigne à la volonté de Dieu. Après avoir donné ses dernières instructions au fils qui doit le remplacer, et béni toute sa famille agenouillée auprès de sa couche, il meurt, en invoquant le nom de Jésus et celui de la bonne dame Marie {Itron Farta), dans le lit de chêne vermoulu oik sont morts ses parents et où mourront ses enfants.

Naguère un étranger qui appartient à une communion dissidente était témoin, dans le Morbihan, de la fin d'un vieux fermier, ancien compagnon d'armes de Gadoudal et de Tinteniac : «Jamais, dit-il a dans un récit qui sera prochainement publié au delà du Rhin , « jamais je ne vis scène plus grandiose , plus poétique , plus sai- <x sissante. Le moribond, sa femme, ses enfants, ses parents, ses a serviteurs répondaient aux prières du prêtre avec autant de « calme que si la mort n'eût pas été sur le point de saisir sa vie- « time.... pas un sanglot! pas une plainte! Lorsque les douleurs <c du malade devenaient trop poignantes, l'un des fils de la maia son , celui (^ui devait sans doute devenir le chef de la famille , « plaçait gravement une croix de bois sur les lèvres du mourant, et « celui-ci rentrait aussitôt dans une stoïque immobilité... En sortant de cette métairie, je vis des petits^ enfants aux longs chec( veux, agenouillés autour d'un calvaire de granit : ils demande daient sans doute à Dieu la délivrance du vieux soldat... Je a conçois aujourd'hui les prodiges racontés par Chateaubriand et « par la veuve de Lescure et de Larochejaquelein. Ce peuple, « quelles que puissent être ses erreurs et si éloigné qu'il soit de la « vérité sur bien des points', est véritablement un grand et noble

' C'est le luthérien qui parle ici.

(( peuple. Il y a encore des géanls, je vous le jure, dans ce pays « des anciens Y enètes * . »

Nous venons de peindre le paysan au point de vue religieux : disons quelques mots maintenant de ses mœurs sociales. Il est une particularité dont personne, jusqu'à ces derniers temps, n'avait fait mention, que nous sachions. Nous voulons parler d'une sorte de classement qui existe dans nos campagnes. Les paysans Bas-Bretons sont, on Ta dit avec raison, essentiellement aristocrates ou plutôt féodauœ. Parmi eux il y a des rangs non contestés, des supériorités sociales qui n'excitent ni les réclamations ni l'envie. En première ligne viennent les paysans propriétaires , classe très-nombreuse et qui tend à s'accroître d'année en année. Les domaniers marchent immédiatement après les propriétaires. Le troisième rang appartient aux fermiers {înerour)\ le quatrième aux jcm-^y, sorte de sous-fermiers ainsi nommés parce qu'ils occupent à loyer quelque dépendance de la ferme et une petite portion de terrain insuffisante pour qu'ils puissent y trouver l'entretien et la subsistance de leur famille. Ces pen-ty sont généralement très-pauvres, ce qui les oblige à se louer comme journaliers aux paysans de la classe supérieure. Toutefois, en leur qualité de travailleurs de la terre (expression bretonne), ils ont droit à la considération qui s'attache en Bretagne à la classe des cultivateurs.

Il est encore, parmi les paysans, une autre sorte de distinction. Les familles les plus respectées sont celles qui datent dans la paroisse de temps immémorial : nous disons paroisse, car, en bas* breton, le mot commune n'existe pas. Tel jeune homme peu aisé, mais de race ancienne, sera agréé par une famille riche, et celle-ci tiendra son alliance à honneur. Être propriétaire et surtout être de vieille souche , voilà la noblesse du paysan breton , et nos Rohan n'étaient pas plus fiers de la leur. Fort au-dessous se placent les gens de métiers. Toutefois, le forgeron, le maréchal et les tra-vailleurs en fer (artisans privilégiés chez les Gallois) occupent un rang distingué. Les meuniers trompent souvent , ils sont hâbleurs

* Allusion au mot de Napoléon : Peuple de géants*

et menteurs : ce ne sont pas des hommes honorables. Les tailleurs qui se servent de F aiguille, à la manière des femmes, ne méritent pas plus d'estime; il ne sont bons qu'à exercer les fonctions de bass'valen (entremetteur de mariage). Il faudrait qu'une famille fût bien déchue pour consentir à donner sa fille à un couturier.

A l'époque de démocratie où nous vivons , nul ne veut se reconnaître de supérieur ; et pourtant dans aucun temps peutrètre les caractères ne furent plus abaissés. Le paysan de la Basse-Bretagne s'incline , lui , devant certaines supériorités sociales , mais en cela il ne prétend pas faire acte de servilité. Loin de là : il pousse souvent jusqu'à l'exagération le sentiment de sa valeur personnelle : les airs hautains, la morgue impertinente le révoltent et l'aliènent à toujours. Nos pères le savaient et se conduisaient en conséquence : de là l'influence immense qu'ils exerçaient sur leurs ^Htssaiur.

Il y a peu d'années un prince traversait Kemper-Corentin , la vieille capitale de Gradlon. Le préfet du Finistère, voulant faire connaître à l'illustre voyageur les costumes pittoresques de son pays , invita un riche paysan propriétaire des environs à envoyer à la préfecture ses filles parées de leurs plus beaux atours : — Mes filles, répondit le cultivateur, ne sont pas faites pour être données en spectacle.

Les socialistes de ce temps ont sans cesse sur les lèvres le mot association y mais je ne sache pas qu'ils aient jusqu'ici réussi à convertir les masses à leur système. En Bretagne, ï utopie de ces socialistes a été réalisée depuis des siècles , grâce à la toute-puissante influence du christianisme. Une famille de cultivateurs veutelle faire sa provision de toile? elle annonce qu'il y aura tel jour une /î/me à telle ferme. A l'époque désignée, toutes les voisines accourent armées de leur quenouille et de leur rouet. Le chanvre est distribué aux travailleuses : on se met à la besogne en chantant de vieilles ballades bretonnes. Le lendemain, avant le coucher du soleil , la provision de fil est faite et elle n'a coûté que peu de chose à la maltresse du logis : quelques bassins de bouillie d'avoine , des crêpes de blé noir, du laitage composent en effet tout le repas des fileuses. Les choses se passent à peu près de même

s'il s'agit d'exploiter une taille on d'élever quelque bâtisse. Au sortir de la grand' messe, le dimanche, le crieur monte sur les marches de la croix du cimetière , et de là il annonce aux habitants de la paroisse qu'il y aura tel jour un grand charroi chez Lemeur, du village de Kersalic, ou à Plouesec, chez Nedelek. Fallût-il trois cents voitures, elles se trouveront à l'heure indiquée, à la porte de celui auquel on doit prêter assistance. Le bois ou la pierre est chargé , voiture et déchargé en un tour de main. Pendant ce temps, des montagnes de crêpes, des terrines pleines de lard et de pommes de terre sont placées par la maîtresse de la ferme et par ses servantes sur des tables formées de longues planches. Dès que la besogne est terminée, les travailleurs accourent; le repas commence aussitôt : le cidre pétille dans les verres , les joyeux propos se croisent, les railleries répondent aux railleries. Mais le bmiou se fait entendre : la joie est au comble. Hommes et femmes mariés, jeunes garçons et jeunes filles, vieillards et enfants, tous se mettent à danser. Les sonneurs (musiciens), montés sur des tonneaux, s'essoufflent à jouer les airs nationaux les plus vifs et les plus aimés ; les mendiants de la paroisse , sans lesquels il n'est pas de fêtes , vocifèrent à tue-tête les vieux chants traditionnels du pays , et toute la paroisse est en liesse.

Cependant le soleil va disparaître à l'horizon : à la voix d'un ancien les danses cessent. La fête se termine comme elle avait commencé, par un Deprofundis pour le repos de l'âme des parents trépassés de l'amphitryon.

Tels sont les usages du paysan de la Basse-Bretagne. « Sans doute, dit M. Yillermé, il est encore en Frai^ce des con- <c tarées où les mœurs sont peu françaises; mais quand, au milieu « de ces montagnes d'un aspect si noir et si nu , de ces sites sau- « vages si communs dans l'intérieur de la Bretagne, on vient à « rencontrer un habitant de ces lieux déserts portant de larges « braies serrées par des cordons au-dessous du genou et retenues « par les hanches à l'aide d'une ceinture de cuir qu'attache une (( énorme boucle de cuivre, les jambes enveloppées dans des espc- « ces de bas également en cuir, les épaules couvertes de longs

« cheveux flottants, et que Ton entend sortir de sa bouche des «c Qots inconnus , il est difficile de croire que cette étrange figure « et ce langage inintelligible aient quelque chose de moderne... « Tels sont encore les Bretons de nos jours dans la plus grande « partie des Côtes-du-Nord , du Finistère et surtout du Morbihan. ■■ « Peuple à part que le cours des siècles a modifié sans doute, de- « puis son établissement dans les Gaules, mais qui ne semble pas (( moins défier la main du temps, à voir les traits nombreux qu'il a « su garder de son caractère primitif, de sa physionomie des an- « ciens âges. »

Est-il permis de supposer qu'un pareil état de choses se paisse prolonger pendant quelques siècles encore, en dépit des efforts de r administration et des facilités de locomotion que présenteront les chemins de fer? Les unitaires prétendent que non. A les en croire, les Bretons, avant un demi-siècle, seront aussi civilisés, aussi moraux , aussi intelligents que le sont, à cette heure, les populations rurales de F Ile-de-France et de la Champagne. Nous sommes convaincu que cette prédiction ne se réalisera pas. Il y a plus de six cents ans que les Gallois ont été subjugués par Henri Plantagenet ; le protestantisme domine dans la Cambrie, depuis Henri YIII, et pourtant langage, mœurs, traditions, tout est resté breton dans le pays de Galles. Chose étrange ! le génie saxon a eu si peu de prise sur la civiUsation de ce peuple, qu'il pourrait adresser aujourd'hui à ses vainqueurs ces paroles mémorables qu'un Gallois du douzième siècle jetait à l'oppresseur de sa race :

« Cette nation , ô roi , pourra être opprimée , détruite même en « grande partie par vous ou par d'autres ; mais détruite entièrement, «jamais! A moins que Dieu ne le décide dans sa colère, aucune a' autre langue que la langue bretonne ne répondra au jour du « jugement pour la plupart de ses enfants ! »

C'est en vain que le gouvernement britannique s'est efforcé d'anéantir ridiome de Taliessin. Les Bibles de la Cambrie ne sont point en anglais , mais en breton : douze ou quinze journaux ou revues sont publiés en cette dernière langue !

« Dans les highla/nds de l'Ecosse, dit M. Léon Faucher , il n'y a

« plus que les vieillards qui parlent F idiome de Rob-Roy , et Tance glais est d*un usage vulgaire en Irlande, jusque dans les soli- « tudes du Connaught. Dans le pays de Galles, plus de la moitié des « habitants parlent une langue qui leur est propre.... Les Gallois « gardent cette ignorance incommode jusque dans les villes de « FAngleterre. Liverpool renferme plus de vingt chapelles où Ton « prêche en langue gaélique, et où le même idiome est seul em- « ployé dans Toflice divin. »

Bientôt le catholicisme sera à son tour prêché dans toute la Cambrie bretonnante, par des missionnaires qui vont partir de la pénin* suie armoricaine. Une Revue des detix Bretagnea se fonde en ce moment à Londres. Les liens de Tantique fraternité des nations celtiques se resserrent chaque jour. Ah ! puisse ce retour aux traditions nationales arrêter les envahissements de T esprit étroit, égoïste et antireligieux des novateurs actuels ! Certes , nous ne sommes point hostiles aux progrès de la civilisation. Convaincu que les magnifiques applications de la science moderne aux travaux de Tindustrie et aux intérêts du commerce, que le mouvement rapide de la prospérité matérielle tourneront tôt ou tard à la gloire de Dieu , nous nous inclinons avec respect et reconnaissance devant les merveilleuses découvertes qui s'accomplissent chaque jour dans le domaine mystérieux de la nature. Mais ne nous est-il pas permis de gémir et de craindre lorsque nous voyons tous ces bienfaits du Seigneur exploités au profit des passions les plus cupides, et l'impiété et la dégradation morale suivre partout les progrès de l'industrie? L'Angletefre nous a précédés dans la carrière des améliorations industrielles : or, est-il au monde un pays où la misère soit plus hideuse, la démoralisation des classes inférieures plus profonde?

La voix de Rébecca n'a-t-elle pas porté jusqu'au fond de la Basse- Bretagne les plaintes et les gémissements de nos frères de Galles? Les journaux des trois royaumes n'ont^ils pas raconté d'indicibles souffrances ' ?

^ Voici l'apologue qu'un fermier raconta en Galles, pour tout discours, devant une assemblée de paysans; car le peuple de Cambrie, comme tous les peuples celtiques, donne volontiers à ses sentiments la forme de l'apologue :

« Les Gallois , dit M. Léon Faucher , étaient une race semblable « aux montagnards de TÉcosse, et gardant comme eux les tradi- « tions de la famille ainsi que les liens du clan , passionnés dans « leur attachement autant qu'acharnés dans leur haine , et portant « la reconnaissance à ce point qu'un paysan de Gaermarthen , qui « donnait gratuitement des consultations aux pauvres , étant venu « à mourir , la ville tout entière prit le deuil. On obtenait tout (( (Teuœ avec une parole conciliante; leur respect pour les maîtres « du sol était sans bornes , et aucune circonstance n'avait fait a brèche à leur docilité éprouvée. Aujourd'hui la population se K trouve divisée en deux camps , ceux qui possèdent et ceux qui « travaillent. Les propriétaires sont considérés comme une classe à « part , et comme tels on les déteste ; le paysan passe à côté d'eux , a sans porter, comme autrefois, la main à son chapeau. »

Tous les pays industriels ne nous offrent -ils pas le spectacle de

« Un geutilhomme avait un très-beau cheval qu'il mootait depuis des années et qui avait l'allure douce autant que le pied sûr. Un soir , en revenant chez lui , il fut fort étonné de voir que son cheval , au lieu de marcher paisiblement comme à Tordinaire, s'efforçait, tout le long du chemin, de le jeter par-dessus la haie; et en effet, au moment où ils arrivaient, le cheval jeta son cavalier pardessus cette haie. Le cavalier se releva , entra chez lui , et, appelant ses domestiques, il ordonna au groom de tirer sur le cheval et de le tuer. Mais une vieille femme , qui appartenait à la maison, lui dit : « Ne tuez pas ce cheval. Il y a peut-être quelque défaut dans « la selle ; autrement votre monture ne vous aurait pas porté sans accident pena dant tant d'années. Ne tuez donc pas cette bête sans examen , et laissez-moi « plutôt regarder s'il n*y a pas quelque chose qui aille de travers. » On examina le dos du cheval avant de l'abattre et l'on y trouva denz larges blessures , une de chaque côté. La vieille femme dit aussitôt : « Vous le voyez , vous auriez mal ff fait de tuer ce cl^eval. Lorsque la selle était bonne et que rien ne le blessait , il « vous portait sans accident; quelque défaut doit se trouver au coussin de la « selle, car la chair de son dos est déchirée jusqu'à l'ps. » En examinant la selle, on y découvrit deux gros clous qui avaient fait ces blessures. Au lieu de tuer le cheval, on arrangea la selle ; et le cheval, au lieu de renverser le cavalier, le porta désormais aussi loin qu'il le put, et aussi long-temps qu'il vécut. — Maintenant , Rébecca a souffert jusqu'à ce que sa peau eût été déchirée et sa chair mise à nu ; mais, à la fin , elle a renversé le gentilhomme. Que- les maîtres du sol s'entendent pour la guérison de ses blessures, pour redresser ce qui va de travers, pour réparer la selle, et ni eux ni Rébecca n'en souffriront à l'avenir. » {Exir. des journaux anglais.)

cette misère et de cet antagonisme des riches et des pauvres? Les enquêtes ordonnées par le parlement anglais n'ont-elles pas établi que les populations des districts manufacturiers de F Angleterre en étaient réduites à cet état d'abjection, d'ignorer même que l'homme- Dieu fût mort en croix pour le salut des hommes? Est-ce là le progrès qu'on voudrait nous imposer? Ah! sans doute, l'esprit routinier du Breton perpétue souvent le mal , par sa résistance à toute innovation ; mais notre pays n'a-t-il pas échappé par là à tous les fléaux qui désolent les contrées prétendues civilisées? En se plaçant même à un point de vue purement matériel, n'est-il pas vrai de dire, avec le savant docteur Yillermé, que, entre toutes les provinces de France, la Bretagne sera, avant cinquante ans, la plus florissante et la mieuw riche ' ! « Votre race d'élite si robuste , son esprit profondément religieux, sa fermeté, son incroyable perse- « vérance , les qualités naturelles de votre sol , la mer qui le baigne, « le fertilise avec ses engrais et fournit à une si grande partie de la « population un emploi lucratif de son temps ; tout vous servira , « juêqu'à VékU arriéré actuel de votre agriculture et de votre indus- « trie. Il faut bien d'ailleurs que votre pays soit bon , car , malgré « cet état arriéré , c'est un des plus peuplés de la France * ; et ce « qui m'en platt surtout c'est qu'il est un de ceux où les habitants « sont le moins mécontents de leur sort et par conséquent le plus « heureux. Si je parlais bas-breton , c'est parmi vos compatriotes « que je voudrais vivre ! » C'est ainsi que l'un des économistes les plus consciencieux de ce temps appréciait notre pays en 1 843.

Naguère l'un des enfants les plus dévoués de l'antique Cornouaille, l'héritier du siège de saint Corentin , recommandait à son troupeau de s'estimer comme Breton. « Ce nom , disait-il, quand il « est bien porté, est un gage d'attachement aux vieilles croyances, « de fidélité aux pratiques saintes, de constance dans le sentier du

^ Extrait d'une lettre de M. Villermé, membre de TAcadémie des sciences morales, à M. A. de Courson.

* MM. Villermé et de Châteauneuf démontrent dans leur savant Rapport, et par des chiffres incontestables , que la Bretagne , pays désert suivant les touristes anciens et modernes, est une des provinces les plus peuplées de France (voir cette statistique aux pièces justificatives).

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