‹ Histoire des peuples Bretons dans la Gaule et dans les iles britanniquesChapitre 6 sur 75 · DE LA PROPRIÉTÉ BRETONNE · texte numérisé non relu

DE LA PROPRIÉTÉ BRETONNE

de montagne '. On appelait trêve, dans les deux Bretagnes, une portion de territoire qui correspondait à celle de nos anciens hameaux '. Chaque trêve se composait de quatre randirs, c'est-à-dire de douze cent quarante-huit ervcs , ou de 4,320 verges d'Angle* terre *. Chez les Venètes, Bretons du North-Wales, il y avait quatre iyddyns dans un rcmdir. On donnait le nom de tyddyn aux édifices élevés sur la tenure. Le terrain réservé à chaque tyddyn était fixé à quatre y à huit ou à douze erœs ^

Ces divisions étaient bien antérieures au règne d'Hoel-le-Bon , car le Cartulaire de Redon nous apprend qu'elles existaient , au neuvième siècle, chez les Bretons armoricains, dont les ancêtres, on ne Ta pas oublié, vinrent s'établir dans rArmorique dès le commencement du cinquième siècle '. Nous avons eu occasion de faire remarquer dans notre introduction que les Gaulois et les Bretons , à r époque de la conquête romaine, divisaient leurs cités en quatre cantons {pagi)f et que chaque canton renfermait cent bourgs (vici) *. Nous avons tout lieu de croire que les descendants des Gallo-Armoricains, pendant bien des siècles, ne changèrent rien à cette antique division de la terre.

De la propriété bretonne dans les temps primitifs. — Communauté de la terre.

« La terre se partage proportionnellement au nombre de ceux » qu'elle doit nourrir, et toutes les terres sont successivement oc-

^ Seithtref a vyd ym maenawr vro teir tref ardec a vyd ym maenawr urthtir. (Leg. Wall. cod. Démet. T. I. L. II. c. 20. n« 9. p. 538. — Et ibid, cod. Guent. p. 769.)

* Il doit y avoir six trêves dans le manoir situé en plaine et treize dans les manoirs de pays de montagnes.

* Le mot trêve y jusqu'à la révolution française, a désigné dans TArmorique un hameau ou un village dont Téglise dépendait comme succursale d'une paroisse principale. — Le nom d'un grand nombre de nos petiles communes actuelles commence par ce monosyllabe tref ou tre î ainsi Treffîagat^ Treffieux, Treiïendel) Treflez, etc.

* Leg. Wall. cod^Dimet. T. I. L. II. c. 20. n» 7. p. 536. -^ Et cod. Guent. T. I. L 11 c. 34. n« 3. p. 769.

» Vid. Leg. Wall. T. I. p. 167. — El T, 11. pp. U, 438,290, 686, C88.

* V. noire Intro.iuclion.

«c capées par toutes les familles. Ensuite, dans chaque division, la « part de chacun se mesure sur son importance. La juste étendue «( du sol facilite ces partages : chacun change de champs chaque « année, et il reste toujours de la terre vacante. Aussi ne se donce nent ils pas la peine de tirer parti de la fécondité naturelle et de « rétendue de leurs champs, en y plantant des vergers, en y entrea tenant par des eaux courantes des prairies et des jardins : on ne « demande à la terre que des moissons \ »

Tel était, suivant Tacite, Fétat général de la propriété chez les Germains au second siècle de Tère chrétienne. Un pareil système d'agriculture nomade est assurément une fort étrange chose. « On ne cou- « Qoit pas, dit M. Fauriel, des partages sans fin, à la suite desquels « il reste toujours des terres à partager. On ne sait pas imaginer le « motif de ces partages dans T hypothèse où chaque co-partageant « est censé n'occuper jamais , sur ces divers points du pays , que la « même quantité de terres. On n'en conçoit pas la possibilité dans « l'hypothèse où la part de chaque individu est supposée varier à a chaque partage. En un mot, la société germanique , telle qu'elle « était au temps de Tacite , et que Tacite la dépeint lui-même , était (( beaucoup trop avancée et dans un état trop complexe pour adm mettre un tel mode d'occupation , de propriété et de culture de « la terre. Je n'hésite donc point à croire que Tacite s'est mépris « là- dessus. Peut-être a-t-il généralisé mal à propos quelque fait « local et particulier. Peut-être n'a-t-il fait qu'adopter de confiance, « en variant seulement la rédaction , une assertion très-équivoque « de César sur l'ignorance de l'agriculture où étaient les Germains. « Je ne saurais douter qu'à la fin du premier siècle la propriété de « la terre n'eût été individualisée chez les Germains. Il y avait, a il est vrai , chez eux , des terres qui appartenaient collecte tivement à la peuplade , et dont celle-ci disposait de diverses

^ Agri pro numéro cuUorum , ab universis per vices occupantur , quos mox inter 86 secundum dignationem parliuntur. Facilitatem parliendi camporum spatia prae-stant. Arva per annos mutant, et superest ager ; nec enim cum ubertate et amplitudine soli labore contendunt, ut pomaria conserant et prata séparent, et hortos rigent : sola terrae seges imperatur. (Tacit. Qerm, XXVI.)

DE LA PROPBIÉTÉ. 25

« manières par des actes de goavernement. Cest un point sur lequel « je reviendrai tout à Theure, et nous verrons alors qu'il n*en ré- « suite rien de contraire à la supposition en quelque sorte obligée « de rindividualité de la propriété foncière chez les Germains de « Tacite \ »

Ces observations ne sont pas dénuées de fondement. Nous croyons, avec M. Fauriel, que Tacite a mal à propos généralisé quelque fait local et particulier; qu'il a attribué les mœurs des Suèves ou de telle autre peuplade à F ensemble des tribus germaniques. Mais nous ne saurions admettre que Fimmortel historien se soit mépris sur le mode très-ancien d'occupation , de propriété et de culture de la terre chez les Germains. A Rome , dès les premiers temps de sa fondation, la propriété est déjà aussi individuelle qu'elle le sera à aucune autre époque de son développement. Chez les Gaulois, chez les Germains, chez toutes les nations septentrionales, il n'en fut pas ainsi. Nous avons vu dans César et dans Dion Cassius que , dans la Bretagne et dans la Germanie , l'agriculture était presque complètement négligée , et que les propriétés limitées à la manière des Romains y étaient absolument inconnues*. Nicolas de Damas confirme ce témoignage en affirmant que, chez les Scythes, (Germains et Celtes), les biens étaient en commun \ Cette antique communai:^té de la terre est contemporaine de l'état pastoral. Quand les peuples ne vivaient que du lait et de la chair de leurs troupeaux» on conçoit à merveille que telle ou telle étendue de pâturage fût assignée, non pas à l'individu, mais à chacune des oognationes hominum , dont il a été parlé plus haut. Il rie pouvait alors y avoir d'autre propriété que la propriété mobilière, qui, elle 9 est aussi ancienne que l'homme. Plus tard , à l'époque de Tacite, la tribu, lasse de parcourir le monde, demanda à la terre méprisée jusqu'alors une partie de sa nourriture. Avec la vie sédentaire naquit la propriété territoriale. Mais, pendant bien des siècles, la terre, bien que devenue propriété transmissible par

^ Fauriel, Histoire de la Gaale méridionale. T. I. p. 467-468.

• Vid. suprà.

> Prodrome de la Biblioth. grecq. de Coraï. L p. 274-273.

â6 INSTITUTIONS BRETONNES.

vente, donation, hérédité, dat rester comme suspendue entre deux tendances contraires. Elle avait cessé d'être commune, mais elle n'était pas encore individuelle; il y avait des biens de famille, mais point de biens personnels *. Cet état de choses, M. Lehuërou Ta fait judicieusement remarquer dans son beau livre des Institutions carolingiennes^ cet état de choses se prolongea, en partie, chez les Francs, même après la conquête des Gaules, et Ton en peut trouver plus d'une trace dans nos anciennes coutumes '. La propriété, collective et non individuelle, appartenait en effet beaucoup moins au père qu'aux enfants, moins au père et aux enfants qu'à la parenté, c'est-à-dire qu'à tous les membres de la famille dans sa plus grande extension. Tout cela doit nous paraître fort étrange aujourd'hui; mais tout cela est conforme à la logique la plus rigoureuse. On pourra facilement s'en convaincre en étudiant avec nous l'organisation de la propriété chez les anciens Bretons, organisation analogue en bien des points à celle qui existait chez les Germains du second au quatrième siècle de notre ère.

De la propriété de race ou maenor, — Terres libres , terres non libres. ~ Mobilité de la terre chez les Bretons. — Traces d'une communauté primitive.

On a vu plus haut que chaque cymmwd, ou moitié de centaine, renfermait douze manoirs et deux trêves qui formaient le domaine du roi. Il y en avait quatre destinées aux meibion eilion (filii villor^

^ Ce n'est pas la première fois que je soutiens cette thèse. J'en ai dit quelques mots dès 4840. En 4843, je voulus la traiter in extenso dans mon Introduction à l'histoire des Bretons. Mais M. Lehuërou, auquel je communiquais mes épreuves, m'engagea à remettre la chose à un prochain volume, a Vous venez de vous convaincre, m'écrivait-il , que j'arrive en matière de droit germanique aux mêmes résultats que vous en droit celtique. Attendez donc que mon livre ait subi l'épreuve de la critique : vous en profiterez, et vous me défendrez en vous défendant.» J'ai suivi ce conseil. Plût à Dieu que mon malheureux ami pût me prêter encore aujourd'hui l'assistance de sa haute intelligence I

* V. l'Hist. des institutions carolingiennes, par Lehuërou, p. 48.

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