CHAPITRE XI
Northumbrie et d’Est-Ânglie, dont Alfred fut forcé de tolérer l’existence , devint le souverain de toute rAngletervc, soumis aux seules restrictions qu’imposaient les lois et les coutumes, et plus encore l’esprit indépendant du peuple auquel il commandait (1).
Olaffiit plus heureux dans sa rivalité avec Edmundle- Vieux, frère et successeur d’Athelstane. En 941, le Roi des hommes du Noi-d équipa une nouvelle flotte d’expédition; il quitta l’Iilande, débarqua en Northumbric, où il fut nommé Roi par le peuple, mélange de plusieurs nations. Il" partit d’York, rencontra et battit Edmimd , d’abord à ïamworth , puis après à Leicester. Grâce à l’intervention des archevêques d’York et de Canterbury, les deux Rois conclurent une paix aux termes de laquelle Edmund létrocédait aux hommes du Nord toute cette partie de l’Angleterre située au Nord de la voie Romaine appelée Watling Street, se réservant seulement les comtés du Sud, à la condition que celui des deux monarques qui survivrait sei-ait Roi de toute l’Angleterre. Olaf mourut rannée suivante (942), et Edmund profita de cette clause du traité pour reprendre la Northumbrie, d’où il chassa les hommes du Nord et repeupla la contrée de Saxons (2).
(1) Turner, vol. III, pp 35-38. — üiigard, vol. I. p.20l . M . P.ilgrave prclend cependant que les ÉLils Auglo-Sanous ne forraèi eut jamais complètement un seul royaume, antérieurement à la conquête Normande. Avant cet événement ils constituaient pluiét une confédération féodale , un réseau d’État qui, bien que réuni accidentellement sous un seul Roi, ou • Rasjleus », ne formait pas une monarchie complète , suivant le sens que nous donnons A ce mot dans nos idées modernes, puisqu'il fallait que sou autorité fût reconnue séparément dans chaque État, et que chacun possédait scs lois et ses coutumes distinctes. Vol. I, pp. 249-230.
(2) Turner, vol. III, pp. 106-109 — Palgravc, vol. 1, pp. 221-2S3.
Mais, pendant ce temps, les aventuriers du Nord continuaient leurs ravages habituels sur les côtes et dans l’intérieur de la France. En 864, un an après la trêve conclue avec eux, Charles-le-Chauve convoqua à Pistes, sur les bords de la Seine, une diète ou Plaid, afin de délibérer sur les mesures à prendre pour mettre le royaume à l’abri des invasions futures des Normands. Jusque là ces derniers avaient reçu aide et secours des gi'ands vassaux de la couronne, qui étaient 'en hostilité ouverte ou cachée avec Charles. Son frère Pépin II , roi d’Aquitaine , échappé du monastère où il avait été l'enfermé, avait rejoint les Barbares et fait cause commune avec eux. Fait prisonnier, il fut condamné à moi't comme coupable de trahison et de connivence avec les Païens ennemis du royaume ; cette peine fut encore commuée en un confinement perpétuel dans un couvent. La diète décida que toutes les forteresses particulières seraient rasées, que l’on construirait des fortifications régulières pour protéger la ligne de la Seine conti-e les Normands , et déclara coupable de haute trahison quiconque leur fournirait des hommes et des chevaux (1).
Ethelbald, roi des Saxons de l’Ouest, avait épousé la veuve de son père, Judith, fille de Charles-le- Chauve , et, à la mort de son second mari, elle s’était retirée en France à la cour de son père. Sa beauté, qui n’avait pas encore perdu tous les charmes de la
(1) Depping, Histoire des Normauds, l. I, pp. 187-188. — CapcGguc , sur les invasions des Normands, pp. 140-144. — Sismondi, Histoire des Français, t. III, pp. 164.170.
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jeunesse, toucha le cœur de Baldwin , comte de Flandre, surnommé Bras-de-Fer. La princesse, dont la conduite en Angleterre avait déjà excité la colère de Charles, céda aux sollicitations du comte , consentit à un mariage secret , et s’enfuit avec lui à l’aide d’un déguisement. Sou père furieux les poursuivit de sa vengeance , à laquelle l’Église vint ajouter encore les foudres terribles de l’excommunication. Le couple se retira à Rome et trouva moyen d’intéresser le Pape en sa faveur. Nicolas intercéda auprès de Charles pour obtenir son pardon, laissant entrevoir que Baldwin, poussé par le désespoir, pourrait faire cause commune avec les Normands, et compromettre ainsi la sûreté du royaume. Le Roi consentit à oublier cette offense ; le mariage fut légalement célébré, et Charles investit Baldwin du comté de Flandre, dont il augmenta le territoire. Il comprenait alors toute la côte qui s’étend depuis l’Escaut jusqu’à la Somme, et toute la contrée depuis la Sambre jusqu’à la mer. La Flandre fut ainsi complètement séparée de la monarchie des Francs; et tant-que vécut et régna Bras-de- Fer, ce fief riche et étendu fut à l’abri des incursions des barbares du Nord (1).
La résistance passive des princes de la race Carlovingienne qui succédèrent à Charles-le-Chauve , n’était pas de nature à arrêter les progrès des Normands. Leurs incursions vers la Loire et la Seine, étaient accompagnées des circonstances ordinaires de pillage et de cruauté , que ne rachetait aucun trait
(I) Deppiog , I. I , pp. 189-191. — Turner, t. II , pp. 91-91.
27fî HISTOIRE DES HOMMES HE NORD.
(le courage ou de patriotisme de la part des Francs, à l’exception toutefois de Robert-lc-Fort, chef d’origine Saxonne, qui avait été comte d’Anjou, et auquel on avait confié la défense de la contrée située entre la Seine et la Loire. En 806, ce chef héroïque extermina une hande de pirates et envoya leurs étendards et leurs armes au Roi des Fi'ancs dégénérés; mais surpris près d’Angers, il fut tué par les archers Normands avec Ranulphe, duc d’Aquitaine, son compagnon d’armes et guerrier comme lui (1).
La grande expédition préparée , en 868, contre l’Angleterre pour venger la mort deRagnar Lodhrok, détourna pour un temps l’attention des Noi'mands, et sauva momentanément la France d’une attaque générale, bien que les Normands continuassent encore leurs ravages le long des côtes et sur les bords des rivières. Après la paix conclue entre Alfred et les hommes du Nord de l’Est-Anglie , ces aventuriers , qui ne renonçaient pas à leurs habitudes de pillage, firent voile pour le continent, et la fin des ravages en Angleterre fut le signal d’incursions nouvelles dans cette malheureuse France, qui respirait à péine après une si longue agonie. Louis III et Carloman, les petitsfils de Charles-le-Chauvc, s’étaient partagé les restes affaiblis de la monarchie des Francs, jadis si puissante. Ils se réunirent contre Boson, qui avait usurpé letrc^nede Bourgogne; mais apprenant les dévastations commises en Picardie par les Normands, encouragés par un baron ambitieux et mécontent, le Boi laissa Carloman poursuivre la guerre dans le Sud,
(t) Hepping , l. I . p. 192. — Sismondi, t. III , p. 175.
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et se dirigea vers le >’ord pour combattre les Barbares. Louis les rencontra i» Surdcourt, près d’Abbeville, et remporta sur eux, en 841, une victoire signalée. Le souvenirde cette bataille nous a été conservé par un moine, poëte de cette époque, dans une complainte écrite en vieux dialecte Teutouique , qui était la langue des Francs avant qu’ils eussent adopté la langue romaine, ou langue d'Oni (1). Dans un tableau vif et chargé de sombres eouleurs, l'auteur peint la décadence , la trahison et l’impiété qui ont provoqué la colère divine et attiré sur le royaume mille calamités et mille fléaux. Il commence en disant que Dieu , désirant essayer Louis dans l’adversité, permit aux païens de ravager son royaume et d’oppresser son peuple (2) ; mais le Seigneur, voyant tant de souffrances , eut pitié des Francs et choisit Louis pour les délivrer. 11 appelle alors ses barons et ses chevaliers à celle croisade. La veille de la bataille, Louis entonna une hymne sacrée , à laquelle toute l’armée répondit par le refrain : « Seigneur, ayez pitié de nous ! » Kyrie eleison! L’ancienne valeur des Francs, réchauffée par l’enthousiasme religieux, fut dignement secondée par leur monarque. Mais cette victoire si vantée dans les chroniques et les chants
(1) CcpcDdaiit les sujets Neustriens du temps de Louis lll parlaient la langue Romaine , ou langue Oui , cl M. Sismondi (Histoire des Français » l. III , p. note) en conclut que cette complainte fut composée pour répandre dans la Saxonie la réputation de I.ouis , lorsqu’il réclama plus tard l’héritage de son cousin Louis de Saxonie, et explique ainsi comment elle fut écrite co vieux Germain ou langue Franque.
(!2) « Einen Kuning vueiz ih ,
Heizet her Ludovuig, etc. «
nationaux, même bien longtemps après, ne parait pas avoir beaucoup profité à la sécurité du royaume . Les Normands maintinrent encore leur puissante armée en possession de Gand, d’où ils continuèrent leurs incursions dans le Nord de la France (1).
A la mort de Louis de Germanie, ils ne restèrent plus renfermés dans leur retraite, mais ils avancèrent dans l’intérieur de la France et ravagèrent les bords du Rbin. Metz, Worms, Cologne et Aix-la-Cba pelle furent réduites en cendres. Les Normands insultèrent à la mémoire de Charlemagne, jadis si redouté, en convertissant son palais en écuries ; et la capitale florissante de l’empire de l’Ouest fut abandonnée pendant vingt-quatre ans. Le nouvel empereur, Cbarleslo-Gros, revint d’Italie pour tenir une diète à Worms, afin de délibérer sur les moyens de repousser les invasions des hommes du Nord. Il marcha contre eux, bloqua une de leurs principales forteresses près de Maëstricht, où les chefs NormandsSigefrid,Godefrid, Gorm et Halfdan, avaient entassé leurs trésors; sa chûte semblait inévitable d’après l’immense supériorité numérique des assiégeants. Mais l’empereur se lassa bientôt de bloquer une petite forteresse, car on était au milieu des chaleurs de l’été, et le camp se trouvait placé dans une position défavorable et insalubre. Les Normands, qui eussent été bien heureux de s’échapper sains et saufs, les murs de la forteresse ayant été abattus par une tempête, négocièrent avec leur arrogance accoutumée , et demandèrent des
(I) Depping , t. I . pp. 427-238. — Suhm, Hisl. af D«n. , t. II ,.pp. 349- I.M. — Sismonili, Hisl. des Français, t. III, p. 246.